Attaque à la préfecture de police de Paris : pourquoi le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, est-il sur la sellette ?

A droite, plusieurs élus, à commencer par le député LR des Alpes-Maritimes Eric Ciotti, réclament sa démission. Dans leur viseur, ses propos précipités après l'attaque de jeudi, mais aussi des ratés sur les "gilets jaunes" et la mort de Steve Maia Caniço.

Le ministre de l\'Intérieur Christophe Castaner tient une conférence de presse à Paris, le 3 octobre 2019, après la tuerie à la préfecture de Police de Paris qui a fait 4 morts.
Le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner tient une conférence de presse à Paris, le 3 octobre 2019, après la tuerie à la préfecture de Police de Paris qui a fait 4 morts. (JULIEN MATTIA / ANADOLU AGENCY/AFP)

Si, pour lui, la question de sa démission "ne se pose pas", Christophe Castaner est bien dans l'œil du cyclone. Au cœur des critiques : les propos qu'il a lancés juste après l'attaque meurtrière au sein de la préfecture de Paris.

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Le Premier ministre Edouard Philippe a dû monter au créneau pour renouveler son soutien à son ministre de l'Intérieur dans Le Journal du dimanche, face à plusieurs élus Les Républicains (LR) qui réclament sa démission. Plusieurs fois fragilisé, le ministre de l'Intérieur est à nouveau sur la sellette. Explications.

Des propos précipités après l'attaque à la préfecture

Mickaël Harpon "n'avait jamais présenté de difficultés comportementales" ni "le moindre signe d'alerte". Les déclarations de Christophe Castaner, jeudi 3 octobre, sur l'auteur de la tuerie à la préfecture de Paris, ont suscité un tollé à droite dans les jours qui ont suivi.

L'informaticien malentendant auteur de l'attaque présentait bien des signes de radicalisation. Au moins depuis quatre ans. Converti à l'islam depuis une dizaine d'années, Mickael Harpon avait lancé "C'est bien fait" devant des collègues juste après l'attentat de Charlie Hebdo, en janvier 2015. De quoi provoquer l'ire du député Les Républicains des Alpes-Maritimes, Eric Ciotti, samedi 5 octobre, qui a réclamé la démission de Christophe Castaner.

Sous le feu nourri des critiques, le ministre de l'Intérieur a dû admettre, dimanche 6 octobre sur TF1, des "dysfonctionnements" dans le suivi de l'assaillant, proche de l'islam radical, tout en estimant être victime d'un "procès politique" "Evidemment, il y a eu des failles (...). Evidemment, il y a du dysfonctionnement", a -t-il reconnu. Des failles sur lesquelles il devra s'expliquer mardi à huis clos devant la délégation parlementaire au renseignement.

Des inexactitudes à répétition

Ce manque de prudence vient s'ajouter à d'autres ratés dans la communication du ministre de l'Intérieur. Invité de franceinfo, dimanche 6 octobre, le député Les Républicains Julien Aubert, a attaqué le ministre de l'Intérieur sur ce thème : "Ce n'est pas la première fois qu'on essaie de dissimuler des informations aux Français", s'est-il exclamé en citant la disparition de Steve Maia Caniço à Nantes le 21 juin, alors que la police avait mené une intervention musclée en pleine nuit au bord de la Loire. "Ça commence à faire beaucoup sur un CV de ministre de l'intérieur", a-t-il poursuivi. Selon lui, Christophe Castaner "a, à plusieurs occasions, montré qu'il n'était pas à la hauteur".

Une référence directe à un autre patinage dans la communication du ministre de l'Intérieur. Il avait suscité l'indignation en qualifiant d'"attaque" l'entrée de manifestants, mercredi 1er mai, dans l'enceinte de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris. Or les manifestants, souligne Le Monde, s'étaient "réfugiés dans l'enceinte de l'hôpital pour s'abriter des gaz lacrymogènes". 

Autre exemple : lorsque l'affaire Benalla avait éclaté, Christophe Castaner, qui était alors secrétaire d'Etat chargé des Relations avec le Parlement, avait rapidement cherché à minimiser le rôle du collaborateur de l'Elysée. Sur CNews, rappelle Le Figaro, il avait expliqué qu'Alexandre Benalla n'avait "plus de fonctions de sécurité", mais seulement "des fonctions logistiques". "J'ai entendu l'Elysée dire qu'il était chargé des valises", avait-il déclaré, alors que l'ancien conseiller d'Emmanuel Macron avait été vu dans le bus amenait les Bleus sur les Champs-Elysées, puis à la présidence de la République.  

La gestion jugée calamiteuse des manifestations 

A gauche, le ministre de l'Intérieur est surtout mis en cause depuis des mois pour sa gestion des manifestations de "gilets jaunes". En mai 2019, le journaliste David Dufresne, qui avait recensé tous les signalements de violences policières, avait dénombré une mort (celle de Zineb Redouane, 80 ans, touchée au visage par des morceaux de grenade lacrymogène à Marseille), "286 blessures à la tête, 24 éborgné.es, 5 mains arrachées". 

Des chiffres repris par le chef de file de La France insoumise Jean-Luc Mélenchon. A Christophe Castaner qui lui avait réclamé des excuses parce qu'on l'entendait, dans une vidéo, qualifier de "barbares" des policiers, il avait reproché, le 25 septembre, "un déchaînement de violences disproportionnées" et la répression de "la manif climat"  [le 21 septembre]. "Après 24 éborgnés, 5 mutilés et 2 morts [celle de Zineb Redouane et celle de Steve Maia Caniço ), Christophe Castaner doit des excuses aux Français. Sa démission serait plus utile", avait-il conclu sur Twitter. 

Même Emmanuel Macron avait implicitement critiqué les méthodes des forces de l'ordre pendant les manifestations de "gilets jaunes""Comme président de la République, je me dois aussi de regarder les blessures inacceptables qu'il y a eu durant ces semaines passées, les mutilations, du côté des forces de l'ordre comme du côté de nos concitoyens""Cela doit nous conduire à repenser sans doute certaines méthodes", avait-il admis le 21 août.

A droite, Christophe Castaner a surtout été critiqué pour son inefficacité après le saccage des Champs-Elysées et les pillages et l'incendie du Fouquet's, samedi 16 mars à Paris. Après quatre mois de mobilisation de "gilets jaunes", Les Républicains avaient instruit le procès en mollesse, voire en incompétence, du ministre de l'Intérieur. "Maintenant, il faut qu'il parte. Au bout de 18 semaines de manifestations, on est retourné à la case départ et l'image que la France renvoie à l'extérieur est déplorable", avait taclé le député LR, Philippe Gosselin. Une "absence de maîtrise" des dossiers sur laquelle Eric Ciotti l'attaque à nouveau, lundi 7 octobre.

La colère qui monte chez les policiers

Si les policiers ont longtemps apprécié le soutien constant de leur ministre, ils cachent de moins en moins leur lassitude face à leurs conditions de travail. La veille de l'attaque à la préfecture de police de Paris, ils défilaient d'ailleurs dans la rue à l'appel d'une intersyndicale inédite depuis près de vingt ans pour une "marche de la colère" sur fond de malaise de l'institution, de hausse des suicides et de réforme des retraites. De mémoire de syndicalistes policiers, on n'avait pas vu un tel appel unitaire depuis 2001. 

Certes, le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, avait annoncé, le 12 avril, la mise en place d'une cellule de vigilance pour prévenir ces suicides. Mais, pour la police, le compte n'y est pas. En une seule semaine, fin juillet, cinq policiers s'étaient suicidés, souligne Le Figaro

Les policiers réclament aussi avec insistance le paiement des millions d'heures supplémentaires accumulées et une révision des cycles horaires pour mettre fin aux journées à rallonges. Le futur big bang des régimes de retraite accentue encore la tension entre l'exécutif et les syndicats policiers, qui craignent une remise en cause de leur système de bonifications. La police, désormais, réclame un vrai plan d'urgence global pour la profession.