Suicides, heures supplémentaires, réforme des retraites... Pourquoi les policiers manifestent-ils ?

Cette "marche de la colère" unitaire est partie ce mercredi vers 12h30 de la place de la Bastille, à Paris, pour rejoindre celle de la République.

Des policiers manifestent le 2 octobre 2019 à Paris.
Des policiers manifestent le 2 octobre 2019 à Paris. (GUILLEMETTE JEANNOT / FRANCEINFO)

Au tour des policiers de défiler dans la rue. A l'appel d'une intersyndicale inédite depuis près de vingt ans, ils s'apprêtent à manifester à Paris, ce mercredi 2 octobre, pour une "marche de la colère" sur fond de malaise de l'institution, de hausse des suicides et de réforme des retraites. De mémoire de syndicalistes policiers, on n'avait pas vu un tel appel unitaire depuis 2001. A l'époque, la mobilisation avait été provoquée par le meurtre de deux policiers au Plessis-Trévise (Val-de-Marne) par un braqueur récidiviste. Les organisations syndicales qui ont réussi l'union sacrée, tous corps et tous grades confondus, espèrent une mobilisation exceptionnelle de 15 000 à 20 000 manifestants, tant les motifs de mécontentement sont multiples. Passage en revue.

Une vague de suicides chez les policiers

La vague exceptionnelle des 49 suicides enregistrés depuis le début de l'année a servi de déclencheur au mouvement unitaire. Il s'agit d'"une forte poussée d’actes suicidaires jamais connue à ce niveau pour un effectif approchant les 150 000 policiers", analyse le média en ligne Miroir social. Mais la situation est sans doute plus grave encore. Car cet indicateur, poursuit le site, "ne tient pas compte des tentatives de suicides, ni du mal-être qui s’exprime aussi par les nombreux divorces et séparations, voire par des addictions notamment à l’alcool".

Certes, le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, avait annoncé, le 12 avril, la mise en place d'une cellule de vigilance pour prévenir ces suicides. Mais, pour la police, le compte n'y est pas. En une seule semaine, fin juillet, cinq policiers se sont suicidés, souligne Le Figaro. Dans son appel à manifester, la "lutte contre le suicide et les agressions" est d'ailleurs le premier motif mis en avant par le syndicat Unité SGP Police.

Des millions d'heures supplémentaires non payées

Le problème est devenu aigu dès la fin de l'année 2018, avec les manifestations des "gilets jaunes" chaque samedi. Il s'accentue à chaque fois que les policiers sont massivement mobilisés, comme ce fut le cas en août lors du sommet du G7 à Biarritz, où deux syndicats avaient appelé à un "barbecue de la colère", selon Sud-Ouest.

La plaie est désormais à vif : "Les policiers ont accumulé quelque 23 millions d'heures supplémentaires non payées", affirmait mi-septembre Le Parisien. Aussi, selon le quotidien qui cite des sources syndicales, le ministère de l'Intérieur recherche-t-il désormais "une enveloppe de 300 millions d'euros pour remettre les compteurs à zéro à partir de janvier 2020". "C’est un chantier que nous ouvrons", a déclaré le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, le 28 août sur BFMTV. "Je souhaite que, d’ici à la fin de l’année, nous commencions à payer et à apurer une partie de notre dette."

Des horaires à rallonge et des conditions de travail difficiles

Ces heures supplémentaires ont aussi des répercussions sur la vie familiale des fonctionnaires. Christophe Castaner l'avait reconnu sur RMC-BFMTV, fin août : "Les policiers ont un week-end [de repos] tous les six week-ends, la vie familiale en prend un coup". Il annonçait "travailler sur le changement des cycles horaires". "Dans ce que nous proposons, ils auront un week-end de trois jours tous les deux week-ends, ils auront un mercredi tous les deux mercredis.", ajoutait-il.

Un geste pour une revendication de longue date des syndicats, qui réclament l'amélioration des cycles horaires. Et qui veulent, au-delà, une amélioration générale des conditions de travail. Fabien Vanhemelryck, le numéro un du syndicat Alliance, avait déclaré fin juillet à franceinfo qu'il souhaitait "un vrai plan d'urgence, qui permettrait enfin d'avoir des conditions de travail décentes, d'avoir aussi, comme tout le monde, des heures supplémentaires payées. De ne pas arriver au travail dans des locaux insalubres et se sentir bien au travail pour pouvoir affronter la misère, la violence, le rôle de policier sur la voie publique qui est loin d'être facile, qui est dangereux, etc. Si nous atteignons une situation catastrophique, cela sera de la faute de l'administration, la faute du gouvernement et la faute de la présidence."

Des menaces de suppression des bonifications pour les retraites

Le futur big bang des régimes de retraite accentue la tension entre l'exécutif et les syndicats policiers, qui craignent une remise en cause de leur système de bonifications. Les policiers bénéficient d'une bonification spéciale dite "du cinquième" ou "quinquennale", qui leur offre une annuité (quatre trimestres) de cotisation tous les cinq ans pour leur retraite. Elle est plafonnée à cinq annuités. Pour être éligible à cette bonification, le fonctionnaire doit avoir été en service durant vingt-sept années.

Christophe Castaner a assuré, le 17 septembre, qu'il défendrait "jusqu'au bout la spécificité du statut" des forces de l'ordre. Mais il est loin d'avoir dissipé les inquiétudes des organisations syndicales. "Nous voulons une position ferme et définitive du gouvernement", résume le secrétaire général d'Unité SGP Police-FO, Yves Lefebvre, réélu en septembre à la tête du syndicat de gardiens et de gradés. Pour lui, "tout le monde doit comprendre qu'il y aura le feu dans la maison 'police'" si le gouvernement suit les préconisations de Jean-Paul Delevoye. Dans le rapport rendu en juillet par le haut-commissaire à la réforme des retraites, c'est ce passage qui a mis le feu aux poudres : "Ces professions [les policiers] bénéficient actuellement de bonifications, dont la définition remonte au XIXe siècle, qui sont appelées à disparaître dans un système en points". Il est néanmoins précisé, dès la phrase suivante : "Des travaux devront être engagés afin de définir un mécanisme de cotisation supplémentaire de l’employeur s’y substituant et permettant de maintenir des niveaux de retraite comparables aux pensions actuelles."