Vrai ou fake Est-il exact qu'"aucune force politique" ne peut légiférer seule "dans la plupart des démocraties occidentales", comme l'affirme Emmanuel Macron ?

Les coalitions de gouvernement sont la norme au sein de l'Union européenne. En Allemagne et dans les pays scandinaves, les alliances politiques reposent sur une culture du compromis. En Espagne, la fin du bipartisme a rendu nécessaire l'entente entre les partis.

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France Télévisions
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Le président de la République, Emmanuel Macron, sur le perron de l'Elysée, le 7 juin 2022 à Paris. (XOSE BOUZAS / HANS LUCAS / AFP)

"Nous devons collectivement apprendre à gouverner et à légiférer différemment." Lors de son allocution aux Français, mercredi 22 juin, Emmanuel Macron a déclaré avoir pris acte des "fractures" qui "se reflètent dans la composition de la nouvelle Assemblée". Le président de la République, qui a perdu sa majorité absolue aux élections législatives, s'est dit prêt à "bâtir des compromis" avec ses opposants politiques, de droite comme de gauche.

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"Comme dans la plupart des démocraties occidentales, qu'il s'agisse de l'Allemagne, de l'Italie, de beaucoup d'autres, aucune force politique ne peut aujourd'hui faire les lois seule", a-t-il relevé. Le chef de l'Etat dit-il vrai ou "fake" ? S'il a mentionné les pays occidentaux, Emmanuel Macron a cité des exemples européens. Franceinfo vous propose donc un tour d'horizon du fonctionnement politique de nos plus proches voisins.

Des coalitions rendues nécessaires par des élections à la proportionnelle

Les spécialistes interrogés par franceinfo donnent raison à Emmanuel Macron sur ce point. "On peut considérer, qu'à part le Royaume-Uni, l'ensemble des démocraties européennes sont en effet gouvernées par des coalitions", affirme Marie-Claire Ponthoreau, professeure de droit public à l'université de Bordeaux.

Cette pratique tient en partie au mode de désignation des parlementaires, complète le politologue Olivier Costa. En France, le scrutin uninominal majoritaire à deux tours favorise traditionnellement l'émergence d'une majorité présidentielle claire. A l'inverse, "dans quasiment tous les pays européens, les modes de scrutin sont soit entièrement proportionnels, soit en partie proportionnels avec une dose de majoritaire, analyse le directeur de recherche CNRS au Cevipof. Il est donc très rare d'avoir une seule force politique qui dispose d'une majorité absolue."

"L'exemple type, c'est vraiment l'Allemagne."

Marie-Claire Ponthoreau, professeure de droit public

à franceinfo

Les coalitions sont la marque de fabrique du système politique outre-Rhin. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le pays n'a d'ailleurs connu que pendant quatorze mois un gouvernement constitué d'une seule force politique, entre 1960 et 1961. Il s'agissait de la CDU, le parti de centre-droit. Le gouvernement actuel du chancelier Olaf Scholz s'appuie sur une coalition dite "feu tricolore", rassemblant le parti social-démocrate (SPD), les libéraux (FDP) et les Verts.

Un "contrat de coalition" en Allemagne

En Allemagne, la construction des alliances passe par la signature d'un "contrat de coalition" entre les partis. Le document actuel, présenté en novembre, comporte 177 pages (PDF en allemand) et fixe la feuille de route du gouvernement. "C'est un texte qui présente de manière extrêmement détaillée le programme sur lequel les partis politiques se mettent d'accord, de manière à éviter les conflits futurs", explique Olivier Costa. Le texte prévoit entre autres la sortie du charbon "idéalement" d'ici à 2030, une hausse du salaire minimum ou encore la légalisation de la consommation de cannabis.

Dans les pays scandinaves, la culture du compromis et des alliances est largement répandue aussi. En Finlande, la Première ministre, Sanna Marin, est à la tête d'une coalition de cinq partis de la gauche et du centre, rapporte La Croix (article abonnés). En Suède, les sociaux-démocrates s'appuient fréquemment sur le soutien du Parti de gauche ou des Verts, et plus occasionnellement sur le Parti du centre. Il s'agit généralement d'un soutien au cas par cas, avec parfois des accords plus larges sur des thèmes spécifiques.

En Espagne, une coalition née à cause de la fin du bipartisme

D'autres pays, moins rodés à la culture du compromis, ont été contraints de former des coalitions face à l'évolution du paysage politique. En Espagne, le Parti populaire, classé à droite, et le Parti socialiste (PSOE), à gauche, ont longtemps disposé alternativement de la majorité absolue. Le bipartisme a volé en éclats fin 2015 avec la percée des libéraux de Ciudadanos et du parti de la gauche radicale Podemos aux élections législatives.

Le Premier ministre socialiste, Pedro Sanchez, a fini par s'entendre en 2019 avec Podemos pour former le premier gouvernement de coalition depuis la mort du dictateur Franco en 1975 et le rétablissement de la démocratie. Ce qui n'exclut pas des tensions récurrentes, par exemple sur la récente réforme du marché du travail. La coalition reste fragile, puisqu'elle ne bénéficie pas d'une majorité absolue au Parlement. Elle doit donc constamment nouer des alliances avec les autres partis afin d'adopter les lois.

Un casse-tête politique en Italie ou Belgique

Ces alliances fragilisent-elles la stabilité des gouvernements et favorisent-elles l'immobilisme chez nos voisins ? Pas nécessairement, selon les spécialistes. En Allemagne, par exemple, le contrat de coalition permet justement d'assurer une stabilité globale.

En revanche, l'Italie est souvent considérée comme "la championne de l'instabilité", relève Olivier Costa. Depuis l'après-guerre, le pays a connu en moyenne un nouveau gouvernement chaque année, explique François Beaudonnet, rédacteur en chef de la rédaction européenne de France Télévisions. La désignation du Premier ministre relève souvent du casse-tête et débouche parfois sur le recours à une "figure providentielle" sur laquelle se fonde un compromis. "Aujourd'hui, l'Italie s'est alliée autour de la figure rassembleuse de Mario Draghi", illustre Marie-Claire Ponthoreau.

Dans ces pays habitués des coalitions, la formation des gouvernements peut par ailleurs prendre de longues semaines, voire des mois. Après les élections législatives de mai 2019, la Belgique a ainsi attendu seize mois pour qu'une coalition de sept partis parvienne à s'accorder sur la composition d'un gouvernement majoritaire. "Ça ne signifie pas que le pays n'a pas de gouvernement pendant ce temps, puisque le gouvernement démissionnaire est chargé d'expédier les affaires courantes", nuance toutefois Olivier Costa.

Pas de culture du compromis en France

Reste enfin à savoir si un tel système serait transposable à la France. En théorie, la Constitution de la Ve République, datant de 1958, a instauré un régime parlementaire. Dans la pratique, l'élection du président de la République au suffrage universel à partir de 1962 et la réforme du quinquennat en 2000 ont renforcé la place du chef de l'Etat. Dans ce contexte, le caractère parlementaire du système est devenu moins important, comme le détaille le site vie-publique.

"Les cohabitations ont cependant montré que la Constitution est plastique. Elle pourrait donc très bien s'adapter à la situation que l'on connaît aujourd'hui."

Marie-Claire Ponthoreau, professeure de droit public

à franceinfo

"L'inconnue, c'est plutôt la capacité des forces politiques à négocier et essayer de s'entendre", poursuit Marie-Claire Ponthoreau. "Nous sommes dans un régime mixte, à la fois présidentiel et parlementaire""le compromis est vécu comme une compromission", analyse le politologue Pascal Perrineau. Pour l'heure, les discussions entre la Première ministre et les différentes formations politiques pour former un gouvernement de coalition patinent.

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