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Vrai ou faux Législatives 2022 : le mode de scrutin va-t-il conduire "de manière mécanique" à une victoire du camp d'Emmanuel Macron, comme le dit Marine Le Pen ?

L'élection des députés au scrutin majoritaire, couplée au passage au quinquennat, favorise traditionnellement l'émergence d'une majorité claire pour le président élu. Le RN, qui dispose d'une faible marge de report de voix, peine de son côté à s'imposer au second tour.

Article rédigé par Alice Galopin - Pierre Angrand-Benabdallah
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min
Les députés à l'Assemblée nationale, lors d'un discours du président ukrainien, Volodymyr Zelensky, le 23 mars 2022. (XOSE BOUZAS / HANS LUCAS / AFP)

Dès le soir de sa défaite à l'élection présidentielle, Marine Le Pen a mobilisé ses troupes pour "la grande bataille des législatives". La candidate du Rassemblement national mise sur cette prochaine échéance électorale, les 12 et 19 juin, pour représenter "un contre-pouvoir fort à Emmanuel Macron" à l'Assemblée nationale.

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La tâche ne sera toutefois pas aisée, selon elle, compte tenu du "mode de scrutin législatif" qui "fausse la représentativité parlementaire""Le risque de voir Emmanuel Macron s'emparer de manière mécanique de tous les pouvoirs, exécutif et législatif, est élevé", a-t-elle estimé dimanche soir. Mais la victoire pour le camp du président à l'Assemblée nationale est-elle aussi évidente que Marine Le Pen le laisse entendre ?

"Biais de représentation"

La finaliste du second tour fait ici référence au scrutin uninominal majoritaire à deux tours qui permet d'élire les 577 députés. Dans chaque circonscription, les électeurs votent pour un candidat. Pour être élu dès le premier tour, il doit obtenir la majorité absolue (au moins 50% des voix exprimées) et un nombre de suffrages au moins égal à 25% du nombre d'électeurs inscrits, détaille le site de l'Assemblée nationale. Si ces conditions ne sont pas remplies, un second tour est organisé et le candidat qui récolte le plus de suffrages l'emporte. 

C'est un mode de scrutin qui "crée des biais de représentation", analyse Thomas Ehrhard, maître de conférences en sciences politiques à l'université Paris 2. Il "favorise le parti qui l'emporte" à l'échelle nationale, en lui offrant un "nombre de sièges proportionnellement plus important que le nombre de suffrages obtenus".

Aux dernières élections législatives en 2017, le scrutin majoritaire a effectivement bénéficié à Emmanuel Macron. La République en marche avait alors remporté 308 sièges, soit plus que la majorité absolue fixée à 289 députés. Le parti présidentiel avait donc mis la main sur plus de la moitié des sièges de l'hémicycle, alors même qu'il avait récolté 28,21% des voix au premier tour. Emmanuel Macron a également pu s'appuyer au cours de son mandat sur une quarantaine de députés Modem, membres de la majorité présidentielle.

A l'inverse, le Front national, qui avait pourtant réussi à se qualifier dans 120 circonscriptions à l'issue du premier tour, avait dû se contenter de huit sièges à l'Assemblée nationale. La France insoumise, qui avait quant à elle récolté 11,03% des voix au premier tour, comptait seulement 17 représentants. 

Un second tour difficile à remporter pour le RN

Pour les partis d'opposition, la difficulté est d'abord de réussir à se qualifier au second tour. Pour ce faire, un candidat doit recueillir au premier tour un nombre de voix au moins égal à 12,5% du nombre d'électeurs inscrits. Plus l'abstention est forte, plus le seuil de maintien au second tour est donc élevé. Ainsi, si seulement 50% des électeurs d'une circonscription se déplacent au bureau de vote, alors un candidat devra rassembler au moins 25% des suffrages exprimés pour accéder au second tour. 

"Ce seuil de qualification devient un handicap majeur quand la participation est faible, reléguant un candidat arrivé troisième, même avec bon score, aux portes du second tour."

Martial Foucault

directeur du Cevipof

En 2017, en raison d'un niveau d'abstention record (51,3%), une seule triangulaire, c'est-à-dire trois candidats présents au second tour, s'était tenue. Un scénario qui risque de se reproduire en juin, estime directeur du Cevipof : "Il est probable que l'on ait beaucoup de duels au second tour, tantôt entre le bloc de la majorité présidentielle et l'Union populaire, tantôt entre la majorité et le Rassemblement national."

En cas de duel au second tour, un candidat doit obtenir plus de suffrages que son rival pour remporter la circonscription. Une telle situation pourrait désavantager le RN, qui dispose d'une faible marge de report de voix. "C'est un parti qui reste isolé dans l'échiquier politique et dans l'incapacité de nouer des alliances pour lui permettre de remporter le second tour", relève Martial Foucault.

"A l'inverse, LREM, qui est un parti du centre, peut agréger plus de voix qu'un candidat d'extrême droite ou d'extrême gauche."

Thomas Ehrhard, politologue

à franceinfo

Pas de cohabitation depuis le passage au quinquennat

Pour autant, le mode de scrutin des élections législatives n'est pas la seule raison qui facilite l'émergence d'une majorité présidentielle à l'Assemblée nationale. En effet, depuis octobre 2000 et la réforme constitutionnelle qui a instauré le quinquennat, l'élection des députés se déroule quelques semaines après l'élection présidentielle. Auparavant, les deux scrutins n'étaient pas alignés et la différence de durée des mandatures (cinq ans pour les députés, sept pour le chef de l'Etat) occasionnait des législatives durant le septennat du président. Une situation à l'origine de la victoire de l'opposition à plusieurs reprises et donc de cohabitations (en 1986, 1993 et 1997).

"Avec la réforme du calendrier électoral, les législatives visent à donner une majorité au président nouvellement élu", explique Thomas EhrhardDepuis ce changement, la France n'a donc plus connu de cohabitation. Tous les vainqueurs de l'élection présidentielle ont disposé d'une majorité absolue aux législatives qui ont suivi. 

Et pour cause, le président élu a tendance à bénéficier d'une dynamique favorable. "On constate une surmobilisation des électeurs du président et une démobilisation des candidats défaits à l'élection présidentielle", explique Thomas Ehrhard. Un phénomène d'autant plus problématique pour Marine Le Pen que "son électorat boude particulièrement les élections législatives", pointe Martial Foucault.

"Dès le soir du premier tour, tous les candidats qui ont perdu ont souligné l'enjeu des législatives, parce qu'ils ont bien conscience du risque de démobilisation de leur électorat."

Thomas Ehrhard, politlogue

à franceinfo

Difficile pourtant d'en déduire que les élections législatives en juin se traduiront "mécaniquement" par une victoire d'Emmanuel Macron, comme le laisse entendre Marine Le Pen. "La campagne n'a pas encore commencé, des sujets peuvent modifier les rapports de force politique", avertit Martial Foucault. Par ailleurs, les éventuelles alliances politiques en vue des législatives sont toujours en négociation, de l'extrême droite à la gauche, en passant par la macronie.

La proportionnelle réclamée par plusieurs partis

Reste que le scrutin majoritaire "nourrit abondamment le sentiment de mal-représentation", embraye Martial Foucault. Marine Le Pen plaide ainsi pour l'instauration d'un scrutin proportionnel, avec une prime majoritaire. Jean-Luc Mélenchon défend de son côté le passage à une proportionnelle intégrale, piste à laquelle Emmanuel Macron n'est pas "opposé". Ce mode de scrutin avait déjà été mis en place à l'occasion des législatives de 1986 et avait permis au Front national d'obtenir 35 députés, un record jamais égalé pour le parti d'extrême droite. 

Le scrutin proportionnel attribue les sièges de l'Assemblée proportionnellement au nombre de voix obtenues. Il permet donc une représentation plus fidèle du paysage politique que le scrutin majoritaire. De fait, si les sièges de députés avaient été attribués proportionnellement au nombre de voix obtenues au premier tour des législatives de 2017, la composition de l'hémicycle serait davantage fragmentée.

"Un mode de scrutin proportionnel permettrait à Marine Le Pen de faire des gains beaucoup plus importants qu'un système uninominal majoritaire à deux tours", commente Martial Foucault. Mais, même dans ce scénario, il est "difficile d'imaginer une majorité absolue du RN", nuance le directeur du Cevipof. Car "dans le scrutin à la proportionnelle, les alliances se font après les élections", rappelle Thomas Ehrhard. Par conséquent, même dans le cadre d'un scrutin à la proportionnelle intégrale, le RN devrait trouver des alliés pour atteindre la majorité absolue.

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