Présidentielle 2022 : entre socialistes, "insoumis" et écolos, la fin du tout à l’ego à gauche ?

Les responsables des différents partis de gauche se réunissent ce samedi matin pour tenter d'enclencher une dynamique de rassemblement. Mais les obstacles s'annoncent nombreux.

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De gauche à droite : Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise), Yannick Jadot (Europe Ecologie-Les Verts) et Anne Hidalgo (Parti socialiste). (OLIVIER CORET / SIPA - ERIC FEFERBERG / AFP - BAPTISTE ROMAN / HANS LUCAS - JACQUES WITT / AFP)

"Il serait criminel pour la gauche de ne pas se rassembler." Quand il s'exprime sur franceinfo au sujet de l'élection présidentielle de 2022, Benoît Hamon verse dans la métaphore judiciaire. L'ancien candidat PS à l'Elysée exagère sans doute, mais en ces temps d'émiettement, aucun mot n'est trop fort pour évoquer l'enjeu qui attend la gauche d'ici un an. Depuis plusieurs jours, les déclarations fleurissent pour appeler au rapprochement des différentes sensibilités de gauche. Une date de réunion a même été fixée, samedi 17 avril à 10 heures, après l'appel au rassemblement lancé fin mars par l'écologiste Yannick Jadot sur France Inter : "Notre responsabilité historique, c'est de dépasser nos différences."

"Peut-être qu'on n'y arrivera pas, mais tentons."

Yannick Jadot

sur France Inter

Lors des quinze derniers jours, le député européen a donc pris son téléphone pour convaincre les uns et les autres de participer à cette tentative tardive de rassemblement des 50 nuances de gauche, allant de Jean-Luc Mélenchon aux déçus du macronisme. Il a même échangé deux fois, longuement, avec le leader de La France insoumise (LFI), candidat déclaré depuis novembre. Pour éviter le quartier général d'un parti, la rencontre se déroulera en terrain neutre, en présentiel, dans un hôtel du 19e arrondissement de Paris. Le tout en comité restreint, mesures barrières obligent.

"La seule façon d'être au second tour"

Le plan de table a été pensé pour savoir comment placer l'organisateur, Yannick Jadot (EELV), la maire de Paris, Anne Hidalgo (PS), Olivier Faure (PS), Benoît Hamon (Génération.s), Ian Brossat (PCF), les écologistes Eric Piolle et Sandrine Rousseau, Eric Coquerel (LFI), la présidente de Cap écologie, Corinne Lepage, l’eurodéputé Raphaël Glucksmann (Place publique), Guillaume Lacroix (PRG) ou encore l'ex-député LREM Matthieu Orphelin. Liste non-exhaustive qui a évolué jusqu'au bout. "Je ne suis pas sûr que Jadot l'ait lui-même", ironisait jeudi un député de LFI.

A quelques jours de la date anniversaire – ou commémorative, c'est selon – du 21 avril 2002, quand Lionel Jospin avait été éliminé dès le premier tour de la présidentielle, les partis de gauche affichent leur faiblesse dans les intentions de vote. L'addition des scores du PS, du PCF, de LFI et d'EELV stagne entre 25% et 28%, selon les scénarios du dernier sondage Ifop. Même s'il reste du temps avant l'élection, aucune personnalité de ce côté de l'échiquier ne semble en mesure de contrarier le duel annoncé entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron. 

"Si la gauche ne se reprend pas, elle va disparaître", alerte sur franceinfo Olivier Faure. "Il faut rassembler, car on a conscience que c'est la seule façon d'être au second tour", estime Eva Sas, porte-parole d'EELV. "Il faut être lucide face aux sondages, si tout le monde y va, tout le monde va se faire fracasser", prévient le socialiste Emmanuel Grégoire, premier adjoint d'Anne Hidalgo à la mairie de Paris, elle-même "candidate putative" en 2022.

Imbroglio sur la présence de Mélenchon

Mais la route semble longue avant un éventuel accord. Les esprits se sont échauffés cette semaine au sujet de l'absence à la réunion de Jean-Luc Mélenchon, en déplacement en Amérique du Sud. "Sa présence me paraît importante", a ainsi écrit Yannick Jadot aux leaders de LFI. "Il a calé la date sans nous demander", s'agace de son côté le député LFI Eric Coquerel. "Ce n'est plus une invitation, c'est une convocation", s'emporte aussi son collègue Alexis Corbière. Dans l'entourage de Yannick Jadot, le sujet est vite évacué : "Il n'avait de toute manière pas prévu d'être là."

Il y aura donc au moins un absent de marque sur l'éventuelle photo de famille. "Contrairement à la formule, un seul être vous manque et tout n'est pas dépeuplé", relativise Olivier Faure, qui pourrait aussi citer Arnaud Montebourg, Delphine Batho et Christiane Taubira, tous trois forfaits pour les retrouvailles de cette nouvelle gauche plurielle. 

Du côté des leaders, l'enjeu n'est pas tant de s'accorder sur un candidat commun que de parvenir à un cessez-le-feu. "Il faut qu'on arrête la boîte à gifles", réclame Alexis Corbière. "L'objectif, c'est de trouver un accord de non-agression pour éviter les échanges permanents d'amabilités", confirme l'écologiste Alexis Braud, bras droit de Yannick Jadot.  

"La gauche doit cesser d'être désespérante, si elle veut dessiner un espoir pour la France."

Alexis Braud, membre d'EELV

à franceinfo

Depuis plusieurs mois, socialistes et "insoumis" pratiquent l'invective, sur les réseaux sociaux comme dans les médias. "On s'est fait accuser d'ambiguïtés sur notre rapport à la République par Anne Hidalgo", peste encore Alexis Corbière. "Il faut dire que les 'insoumis' se vautrent dans toutes les polémiques identitaires", pique sous couvert d'anonymat un participant à la réunion. Les récentes divisions au sujet des réunions non-mixtes organisées par l'Unef ont laissé des traces. Si les écologistes et LFI ont pris la défense du syndicat étudiant face aux menaces de dissolution, Anne Hidalgo a pris ses distances, estimant le principe de ces réunions "très dangereux"

Projet de mosquée à Strasbourg, subventions aux aéroclubs à Poitiers, menus sans viande à la cantine... Autant de lézardes qui fragilisent les fondations d'une éventuelle alliance des gauches. "On s'est laissé empêtrer dans des questions identitaires, on a laissé l'extrême droite dominer notre agenda politique, estime de son côté le communiste Ian Brossat. La préoccupation des catégories populaires, ce ne sont pas les réunions non-mixtes, c'est de savoir si on va pouvoir remplir le frigo à la fin du mois."

"Renvoyer la question de l'incarnation à plus tard"

Les participants savent aussi qu'ils ne régleront pas leurs désaccords de fond (énergie nucléaire, traités européens, rapport à l'économie de marché...) en une réunion. "Il y a une ligne d'accommodement à gauche et une ligne de rupture", rappelle Eric Coquerel. Mais tous misent sur le dialogue de samedi pour définir des points de convergence. "Envisageons des choses concrètes, comme une riposte contre la loi Sécurité globale ou contre la réforme de l'assurance-chômage", avance Alexis Corbière. "Commençons par réfléchir sur le fond pour envisager un accord pour les législatives", propose également Ian Brossat. Dans une interview à Libération, Yannick Jadot suggère ainsi de lister "dix mesures" qui rassemblent tout ce petit monde.

Faut-il y voir un calcul politique de la part de l'eurodéputé écologiste ? Au sein de son propre parti, certains le soupçonnent de chercher à s'imposer comme le candidat du rassemblement, afin d'éviter la primaire écologiste prévue en septembre. Dans une série de tweets, le patron d'EELV, Julien Bayou, a rappelé dimanche que son mouvement avait déjà entériné "à une très large majorité" le processus de désignation.

"Il faut un électrochoc"

Au-delà des stratégies personnelles, les plus optimistes observent les premières alliances nouées au plan local, comme dans les Hauts-de-France, où toute la gauche fait liste commune pour les élections régionales. "On construit plus facilement de l'unité à l'échelle locale, c'est plus difficile au plan national en raison des divergences notamment sur les questions européennes", explique Ian Brossat.

Après avoir fait candidature commune derrière Jean-Luc Mélenchon en 2012 et en 2017, le PCF souhaite cette fois être représenté par Fabien Roussel. "Une troisième absence à la présidentielle condamnerait le PCF à disparaître", redoute le député PCF André Chassaigne. "Les communistes se disent que c'est mort pour la gauche, ils vont donc chercher à exister avec la présidentielle", explique le politologue Rémi Lefebvre, professeur à l'université de Lille 2. Pourtant, selon un sondage Odoxa pour franceinfo, plus de 8 sympathisants de gauche sur 10 se disent favorables à un candidat commun.  

"Tout le monde joue un peu la comédie de l'union, étant donné l'aspiration très forte chez les électeurs à gauche. Mais existe-t-il une réelle volonté ?"

Rémi Lefebvre

à franceinfo

Dans cette guerre des ego, quel parti est prêt à céder sa place sur la ligne de départ ? Jean-Luc Mélenchon est en campagne depuis novembre, EELV attend sa primaire, Anne Hidalgo se prépare. "C'est la chronique d'une mort annoncée, il faut un électrochoc qui ne peut passer que par la société", estime Noël Mamère, ancien candidat écologiste à la présidentielle (2002), qui alerte sur l'urgence dans une tribune publiée par Le Monde. Tout le monde souhaite l'unité, mais derrière son champion, finalement. "Si l'idée c'est un candidat unique, il faut se poser la question du programme le mieux placé. Pour l'instant, il y en a un : celui de Jean-Luc Mélenchon", avance Eric Coquerel.

Du côté d'EELV, on estime que le rassemblement doit s'opérer derrière un écologiste. Réaliste, l'entourage de Yannick Jadot ne s'attend pas à l'émergence d'un candidat unique, mais au moins à une réduction de l'offre. "Le problème, c'est qu'actuellement aucune force politique ne se dégage. On risque d'assister à une primaire via les sondages", observe Rémi Lefebvre. Selon lui, la réunion de samedi peut quand même permettre d'avancer sur une candidature commune entre socialistes et écologistes, comme en 2017. "J'ai peur qu'ils sortent de la salle en se disant : 'On s'est parlé et on est très contents', mais qu'ils restent finalement dans leurs couloirs, craint pour sa part Noël Mamère. S'ils ne comprennent pas que l'urgence est là, ils en porteront la responsabilité."

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