Pourquoi Jean-Luc Mélenchon se lance-t-il maintenant dans la course à la présidentielle ?

Le leader de la France insoumise a annoncé dimanche 8 novembre sa candidature à l'élection présidentielle de 2022. Une candidature précoce qu'il a conditionnée à la récolte de 150 000 signatures. 

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Pour la troisième fois, le chef de file de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, se porte candidat à l'élection présidentielle.  (THOMAS SAMSON / AFP)

Sa troisième course commence tôt, encore plus tôt que les fois précédentes. Jean-Luc Mélenchon, chef de file de La France insoumise, a annoncé sa candidature pour l'élection présidentielle de 2022, dimanche 8 novembre, sur le plateau du JT de TF1, soit 18 mois avant le scrutin national, et dans un contexte plombé par une lourde actualité sanitaire et sécuritaire.

"Ce qu'on lui a reproché, c'est d'annoncer sa candidature en pleine crise sanitaire et dans le contexte de l'élection de Biden", observe Brigitte Sebbah, maîtresse de conférence en communication politique à l'université Toulouse 3, interrogée par franceinfo. Autre aspect contesté de ce lancement, sa forme : une annonce sous les traits de proposition. Le député des Bouches-du-Rhône a conditionné sa course à l'obtention d'une "investiture populaire" fixée à 150 000 voix. 150 000 voix, un score dérisoire soulignent les uns puisque La France insoumise revendique plusieurs centaines de milliers d'adhérents et a récolté plus de 7 millions de voix lors du précédent suffrage présidentiel. La critique fait sourire le député insoumis de Gironde, Loïc Prud'homme : "que ceux qui trouvent cela si facile s'engagent à les recueillir et on en rediscutera". Au-delà de ces considérations formelles, une question demeure : pourquoi partir si tôt dans la course à la présidentielle ?

Pour se positionner comme l'opposant n°1 d'Emmanuel Macron

Si le moment apparaît risqué voire déplacé pour certains, son choix ne relève pas du hasard et encore moins du sabotage politique. "L'annonce d'une candidature, c'est le début d'un récit", souligne Brigitte SebbahLa candidature de Jean-Luc Mélenchon "arrive dans un contexte saturé d'informations et particulièrement grave. (...) Il choisit le moment le plus dense pour s'exprimer, pour montrer qu'il est à la fois en dehors de tout ça et capable d'être l'homme de la situation", poursuit-elle.

Grâce à son "coup de théâtre" réalisé en direct, dans une heure de grande audience, l'homme de 69 ans se pose en "homme providentiel", décortique la chercheuse. "Il se positionne comme l'autre personne, à part Macron, qui est légitime à s'exprimer (...) dans cette période où la situation est grave". "Quand tout va mal, il faut allumer une lumière". C'est avec ces mots, empreints de lyrisme que le candidat annonçait dimanche soir sa troisième course à la présidence.

Un discours familier au candidat : "c'est un peu sa marque de fabrique", note l'universitaire. "On retrouve des marques de 2017. Il avait annoncé sa candidature en clôture d'un congrès en disant 'c'est par devoir que j'y vais'. Et là, c'est un peu pareil : il dit 'regardez la situation, c'est par devoir que j'y vais'". Le moment, bien que délicat peut apparaître opportun pour faire résonner une voix dissidente : "pour contourner la difficulté de paraître peut-être un peu décalé par rapport au contexte sanitaire, il se sert du contexte sanitaire pour faire sa campagne", relève Daniel Boy, politologue et directeur de recherche du CEVIPOF, interrogé par franceinfo.

Pour couper l’herbe sous le pied des autres candidats de gauche

Pourquoi partir maintenant et ne pas attendre une accalmie sanitaire ? "S'il prend les devants, c'est parce qu'il essaie de court-circuiter la gauche d'une certaine façon, en s'imposant comme la candidature unique", analyse l'universitaire, spécialiste de l'écologie politique. "Les 150 000 parrainages vont donner une certaine légitimité. Les autres ne pourront pas aligner cela. (...) Il fait le pari que ni le PS ni les Verts n'oseront faire une candidature de type ouvert telle qu'il la présente lui", projette-t-il. 

L'annonce de sa candidature a jeté un froid sur les espoirs d'une union de ces derniers : "La gauche et les écologistes, s'ils veulent gagner, ils ont besoin de se rassembler. Toutes celles et ceux, par leurs aventures personnelles, leurs initiatives individuelles, leurs ambitions égoïstes, menacent ce rassemblement possible", a fustigé Olivier Faure, le premier secrétaire du PS au lendemain de l'annonce, sur LCI. "Il ne s'agit pas de couper l'herbe sous le pied de qui que ce soit", réfute l'insoumis Loïc Prud'homme. "On ne va pas attendre et faire des primaires factices alors que nous avons un programme solide et un candidat qui fait consensus", défend-il. "La bataille est ailleurs. On a 18 mois pour travailler sur le programme et faire qu'il rassemble au-delà de la famille insoumise". 

"Je serais bien surpris que le PS et les Verts s'alignent derrière Mélenchon. Ça me paraît extrêmement improbable", estime Daniel Boy. Selon un sondage IFOP paru début octobre dans le JDD pour tenter d’évaluer la position actuelle des différents prétendants à la prochaine présidentielle, Jean-Luc Mélenchon devancerait les autres candidats, encore incertains, de la gauche, mais avec un score qui ne dépasse pas 11% des suffrages exprimés, loin des 19,6% qu’il avait obtenus au premier tour du scrutin de 2017.

Pour travailler son image de présidentiable

Ce sera sa troisième course à la présidentielle, et il l'espère la bonne. Mais pour se qualifier au second tour en 2022, le candidat des insoumis devra redorer son image, mise à mal ces dernières années par ses sorties médiatiques. La houleuse perquisition du siège de la France insoumise et son tempétueux "la République, c'est moi !" lui collent encore à la peau. "Il a cette image de quelqu'un d'assez intempestif, habitué des sorties médiatiques (...) et ça pour une stature présidentielle, ça ne fonctionne pas", analyse Brigitte Sebbah.

Pour faire oublier ses coups d'humeur, le candidat cherche à s'affirmer dans une nouvelle posture : "il se positionne comme quelqu'un qui va rassurer les Français et ça c'est nouveau chez Jean-Luc Mélenchon", relève la chercheuse. "Il essaie de modifier son image sauf qu'une image politique ça ne se change pas comme ça. Il faut du temps, beaucoup de temps. C'est peut-être pour ça qu'il part aussi tôt", avance-t-elle. Si la tentative est louable, sa forme peut surprendre, relève toutefois Brigitte Sebbah : "le fait qu'il fasse son annonce en coup de théâtre dans un climat aussi tendu, c'est intempestif". Et donc "cohérent avec l'image qu'il avait avant".

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