Récit Entre complotisme et intérêts personnels, la fin de mandat chaotique de Donald Trump

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Le président américain, Donald Trump, écoute un discours lors de la remise de la médaille de la Liberté, le 3 décembre 2020 dans le Bureau ovale, à la Maison Blanche (Washington). (BRENDAN SMIALOWSKI / AFP)

Le président américain, dont le mandat s'achève le 20 janvier, a consacré ses dernières semaines à la Maison Blanche à contester l'élection du 3 novembre. Ne prêtant plus grande attention à ce poste qu'il veut tant garder. 

Un président qui refuse toujours l'issue de l'élection et appelle ses soutiens à "ne jamais concéder la défaite". Des milliers de partisans galvanisés qui se rapprochent du Capitole, à l'heure où débute la certification de la victoire de son rival démocrate. Plusieurs centaines de manifestants qui envahissent violemment le siège du Congrès, pour interrompre la session extraordinaire en cours.

Ces scènes, inédites, ont eu lieu mercredi 6 janvier à Washington et ont conduit deux jours plus tard Twitter à suspendre "indéfiniment" le compte de Donald Trump "à cause du risque de nouvelles incitations à la violence".

Des heures invraisemblables, mais emblématiques de la fin de mandat du milliardaire, engagé dans une bataille aux accents complotistes pour garder le pouvoir, coûte que coûte. 

"Le président est devenu furieux"

Pourtant, le 3 novembre, la soirée avait si bien débuté pour le président des Etats-Unis. Les yeux rivés sur les premiers résultats de l'élection présidentielle, Donald Trump et son équipe semblaient confiants, témoins des prémices d'une nouvelle victoire. "Le président était très enthousiaste et plein d'espoir, car il venait de gagner la Floride", si décisive pour un candidat, relate la journaliste d'investigation Carol Leonnig, correspondante du Washington Post à la Maison Blanche. "Pour lui, cela voulait dire qu'il avait gagné. Ses conseillers n'étaient pas si sûrs de ça."

Ces derniers temps, Donald Trump s'amusait à leur dire à quel point une défaite face à Joe Biden serait "embarrassante", souligne ce même quotidien américain*. Mais le ton a changé quand Fox News a annoncé son rival démocrate vainqueur de l'Arizona, et de plus en plus d'Etats. "Quand Biden est apparu comme celui qui allait gagner, le président est devenu furieux", se remémore Carol Leonnig. "Il déteste tellement l'idée d'être un perdant…" Le 5 novembre, alors que le dépouillement se poursuit, Donald Trump prend la parole.

"Ses conseillers lui avaient préparé un petit texte, mais il a dévié de ce qui était écrit."

Carol Leonnig, correspondante du "Washington Post" à la Maison Blanche

à franceinfo

Ses accusations de fraude débutent, à tel point que les chaînes d'info américaines l'interrompent en direct. Pour le président en fonction, si seuls les votes qu'il juge "légaux" étaient comptés, sa victoire serait déjà actée. Avec des "votes illégaux", clame-t-il, le camp démocrate peut "essayer de nous voler l'élection". Aucune preuve, pourtant, n'étaye ses propos.

Un mutisme inhabituel

En ce début du mois de novembre, le décompte des bulletins de vote se poursuit. A la Maison Blanche, le dirigeant et son administration s'enfoncent dans un long mutisme. "Dans les jours qui ont suivi l'élection, il était étrangement silencieux", note Michael Collins, correspondant du journal USA Today à la Maison Blanche. La communication entre les journalistes et l'équipe présidentielle est inexistante, raconte-t-il. Un fait rare pour Donald Trump. 

Le matin du 7 novembre, le dirigeant poursuit ses accusations de fraude électorale sur Twitter, avant de quitter la résidence présidentielle, peu avant 10 heures, relate la BBC*. Moins de deux heures plus tard, la Pennsylvanie bascule dans le camp démocrate et Joe Biden est déclaré vainqueur de l'élection présidentielle. Donald Trump est loin des regards, en pleine partie de golf en Virginie. A son retour à Washington, il emprunte une porte inhabituelle, discrète, de la Maison Blanche. Une nouvelle fois, pas un mot.

Les deux semaines suivantes, alors que son équipe de campagne multiplie les recours, le président américain est "recroquevillé à la Maison Blanche, enrageant sur cette élection 'volée' et refusant d'accepter la réalité de sa défaite", décrit le New York Times*. Il n'apparaît devant les caméras qu'à deux reprises, au cimetière national d'Arlington, le 11 novembre, et lors d'un point presse sur l'épidémie de Covid-19 – sans répondre aux questions. Autre apparition exceptionnelle : lors d'une manifestation de soutien à ses accusations de fraude, dans la capitale. Le président salue ses supporters depuis sa limousine, en route vers son club de golf.

Donald Trump salue ses supporters à la fenêtre de sa voiture après une partie de golf dans son club de Sterling (Virginie), le 22 novembre 2020. (TASOS KATOPODIS / GETTY IMAGES / AFP)

Donald Trump s'est muré dans le silence. Dix-neuf jours depuis l'élection, et pas une seule réponse à la presse. C'est inédit, relève CNN*. Le dirigeant américain ne s'exprime plus que sur Twitter et auprès de ses soutiens, avec un unique sujet en tête : contester sa défaite.

Derrière les recours, des pressions personnelles

Le 23 novembre, le processus de transition débute enfin. Avec ce geste de son administration, Donald Trump concéderait-il enfin la victoire de son rival ? La bataille, au contraire, se poursuit. "De ce que le public et les journalistes ont vu, il a mis toute son énergie dans la contestation des résultats de plusieurs Etats", relate Carol Leonnig.

Il y a d'abord eu les recours rejetés par plusieurs dizaines de tribunaux. "L'effort suivant a été de faire en sorte que des élus, républicains, rejettent les résultats dans leurs Etats", poursuit la correspondante du Washington Post. Sur ce point, Donald Trump prend directement les choses en main. Comme ce 20 novembre, où sept élus républicains du Michigan sont conviés à la Maison Blanche. "Le président les a aussi invités à l'hôtel de luxe qu'il possède à Washington", souligne Carol Leonnig.

La réunion est un revers. A son issue, Mike Shirkey et Lee Chatfield, respectivement à la tête du Sénat et de la Chambre des représentants du Michigan, assurent qu'ils "suivront la loi et le processus normal" pour certifier les résultats de l'élection – et donc la victoire de Joe Biden dans cet Etat. Face à Donald Trump, ils ont dû rappeler ce que la loi de leur Etat disait.

Le président américain, Donald Trump, lors d'une cérémonie dans le Bureau ovale, à la Maison Blanche (Washington), le 7 décembre 2020. (SAUL LOEB / AFP)

Le président multiplie ce type d'interventions. Lors d'une réunion entre sa défense et des sénateurs républicains de Pennsylvanie, Donald Trump appelle l'une de ses avocates, Jenna Ellis. "Cette élection a été perdue par les démocrates, ils ont triché", s'emporte-t-il au téléphone. Nouveau revers, les résultats dans l'Etat sont déjà certifiés. La pression du dirigeant ne faiblit pas, comme auprès du leader républicain de la Chambre des représentants en Pennsylvanie. Un porte-parole de l'élu, interrogé par le New York Times*, le reconnaît : Donald Trump a insisté lors de ses appels, demandant comment les républicains de Pennsylvanie comptaient annuler les résultats de l'élection.

Au même moment, l'ancien magnat de l'immobilier appelle le gouverneur de Géorgie, le républicain Brian Kemp. Sa demande, d'un Etat à l'autre, demeure identique : que les élus de son camp interviennent pour rejeter la victoire de Joe Biden. Brian Kemp refuse, s'attirant les foudres du président quelques heures plus tard, lors d'un meeting en Géorgie. "Votre gouverneur pourrait arrêter tout cela [les fraudes supposées] s'il savait ce qu'il faisait", lâche sans vergogne Donald Trump. Un mois plus tard, début janvier, le Washington Post* révèle le contenu d'un nouvel appel du dirigeant, cette fois auprès du responsable des élections dans cet Etat du Sud-Est.

"Il n'y a pas de mal à dire que vous avez recalculé (...) Tout ce que je veux, c'est trouver 11 780 bulletins de vote."

Donald Trump

lors d'un appel avec le responsable des élections en Géorgie

Dans une énième tentative, celle du Texas devant la Cour suprême, Donald Trump répond une nouvelle fois présent. "Et puis, plus récemment, le président a évoqué la certification des résultats au Congrès, le 6 janvier", relate Carol Leonnig. Donald Trump a rencontré à la Maison Blanche des élus républicains de la Chambre des représentants, prêts à contester l'issue du scrutin. "Il soutient énormément nos efforts", a confié l'un d'entre eux, l'élu de l'Alabama Mo Brooks, auprès de l'agence de presse américaine Associated Press. Le président sortant invite en parallèle ses partisans à se rassembler à Washington, à l'heure où le Congrès valide la victoire de Joe Biden.

"Nous n'abandonnerons jamais. Nous ne concéderons jamais", lance-t-il mercredi 6 janvier devant une foule convaincue. Plusieurs centaines de trumpistes se dirigent alors vers le Capitole. Certains parviennent à s'y introduire, provoquant le chaos dans l'enceinte de l'institution. En appelant finalement ses partisans à "rentrer chez eux", le président leur lance un dernier message. "Je vous aime (…) Je comprends votre douleur", clame-t-il sur Twitter – avant que le réseau social ne suspende son compte. 

Deux jours plus tard, Donald Trump annonce qu'il ne se rendra pas à l'investiture de Joe Biden. "A tous ceux qui ont posé la question, je n'assisterai pas à la cérémonie d'investiture le 20 janvier", écrit-il sur Twitter, peu avant une nouvelle suspension de son compte, cette fois pour une durée indéterminée. Il devient ainsi le premier président à refuser d'assister à la prestation de serment de son successeur depuis Andrew Johnson en 1869.

S'entourer des plus loyaux (et complotistes)

Dans cette bataille qu'il refuse d'abandonner, le président américain s'est entouré de figures controversées, qui viennent alimenter ses théories autour d'une supposée fraude. Il s'éloigne en parallèle de certains alliés, comme le ministre de la Justice, William Barr, qui a, lui, renoncé à suivre Donald Trump sur le terrain des accusations dénuées de preuves.

Un appel daté du 13 novembre, relaté par le Washington Post, en est l'illustration parfaite. Au téléphone, l'avocat de Donald Trump, Rudy Giuliani, lui assure qu'il peut gagner et que ses conseillers lui mentent. Le directeur adjoint de sa campagne, Justin Clark, réplique à l'avocat et ex-maire de New York qu'il ne fait que fournir de mauvaises informations au président. Trump, lui, choisit son camp. Rudy Giuliani prend la tête de sa défense, avec (entre autres) une avocate au ton complotiste, Sidney Powell. L'ancienne procureure fédérale défend plusieurs fausses informations, comme ce prétendu complot du Venezuela pour truquer les machines de vote américaines.

"Depuis sa défaite, Donald Trump s'est plaint du manque de soutien des membres de son parti, il a encouragé les soupçons de ses partisans. En mettant en avant des avocats fêlés comme Rudy Giuliani et Sidney Powell, il a ainsi approuvé leurs théories du complot sur la fraude électorale", commente Michael D'Antonio, auteur d'une biographie du président américain. "Il a également nourri les délires de l'ancien général Michael Flynn, qui rêve d'interventions militaires" pour contester l'élection, poursuit-il. L'ancien conseiller à la sécurité nationale, qui avait avoué avoir menti au FBI dans l'enquête sur les soupçons d'ingérence russe en 2016, est récemment revenu dans le giron présidentiel. Le 18 décembre, lors d'une réunion dans le Bureau ovale en présence de Sidney Powell, il évoque le recours à la loi martiale pour annuler les résultats de l'élection, rapporte CNN*.

"Des personnes comme Sidney Powell, Michael Flynn, Rudy Giuliani... Voilà les personnes que le président semble écouter en ce moment."

Michael Collins, correspondant de "USA Today" à la Maison Blanche

à franceinfo

Lors de cette même réunion, il est également question de nommer Sidney Powell conseillère spéciale pour enquêter sur les accusations de fraude. L'avocate, pourtant mise à l'écart de la défense de Donald Trump quelques semaines plus tôt, reste bien présente. La plupart des conseillers du président s'opposent immédiatement à l'idée, selon le New York Times*. "La réunion a mal tourné, c'est devenu très litigieux. Des cris ont été entendus", raconte Michael Collins. 

Les divisions sont palpables entre la nouvelle garde rapprochée du président, volontiers complotiste, et le reste de ses équipes. "Cela provoque énormément d'anxiété parmi ses conseillers", souligne Carol Leonnig. Comme le décrit le New York Times*, si Donald Trump a récemment accepté de ne plus écouter Sidney Powell, ses conseillers, eux, se battent chaque jour contre son envie "d'écouter ceux qui lui disent ce qu'il veut entendre".

Un président absent qui assure ses arrières

Les équipes du président sortant semblent avoir tourné la page. Ses conseillers cherchent discrètement de nouveaux postes, d'après des consultants et chasseurs de têtes interrogés par le Washington Post*. Qu'en est-il de l'avenir de Donald Trump ? "Beaucoup de personnes se disent que le président se bat pour garder un travail qu'il ne fait même plus", résume Michael Collins. Sa consœur Carol Leonnig abonde dans ce sens, estimant que le président "semble avoir complètement abandonné le pouvoir".

D'après le Washington Post, Donald Trump passe le plus clair de son temps à appeler ses soutiens et à mentir sur Twitter au sujet de l'élection. "Son agenda public est quasi inexistant depuis plusieurs semaines. De nombreuses sources nous disent qu'il travaille, mais nous n'avons vu aucune preuve de cela", décrit Michael Collins. Selon le journaliste, la Maison Blanche s'inquiète de plus en plus de cette image donnée par le président. "Voici ce que l'on peut lire sur son agenda depuis plusieurs jours : 'Pendant les fêtes, le président va continuer de travailler sans relâche pour le peuple américain. Son agenda inclut de nombreuses réunions et appels.' Et ça s'arrête là." Aux yeux de Michael D'Antonio, Donald Trump "ne prête pas attention à la crise du Covid-19" depuis l'élection.

"Le groupe de travail qui dirige la réponse à la pandémie ne s'est pas réuni depuis le 20 octobre. Le nombre de cas et de morts s'envole. Mais le président, lui, fait du golf en vacances en Floride."

Michael D'Antonio, auteur d'une biographie de Donald Trump

à franceinfo

Selon ces observateurs, le président tente aussi d'assurer ses arrières une fois son mandat terminé. Depuis novembre, il accorde de nombreuses grâces présidentielles, un geste commun des présidents sortants. Mais cette fois, celles-ci interpellent. Un professeur de la faculté de droit de Harvard, Jack Goldsmith, a récemment expliqué au New York Times* que 88% des grâces accordées par Donald Trump concernaient… des gens proches de lui, ou des soutiens politiques : ses anciens conseillers Michael Flynn et Roger Stone, son ancien directeur de campagne Paul Manafort, ou encore George Papadopoulos, condamné pour avoir menti au FBI dans l'enquête sur l'ingérence russe… Sans compter quatre hommes impliqués dans le scandale de la société Blackwater, liée à des meurtres d'Irakiens en 2007. Une manière de se protéger sur le plan judiciaire ? "De nombreuses personnes en sont convaincues", répond Michael Collins. Avec ces grâces, "le président tente de s'assurer leur loyauté à l'heure où ces enquêtes se poursuivent. Des rumeurs évoquent aussi des grâces pour sa famille, voire pour lui-même."

Le président américain, Donald Trump, dans le Bureau ovale de la Maison Blanche (Washington), le 3 décembre 2020. (BRENDAN SMIALOWSKI / AFP)

Ses efforts pour contester l'élection pourraient aussi avoir une fin personnelle. Donald Trump a réussi à lever plus de 170 millions de dollars entre le 3 novembre et le 1er décembre. Des fonds censés financer sa campagne contre les résultats, mais qui pourraient surtout servir son propre avenir politique. D'après le Washington Post*, 75% des contributions sont dirigées vers Save America, un comité de soutien visant à financer les activités de Donald Trump… à sa sortie de la Maison Blanche. "Il pourra utiliser ces fonds comme il l'entend", estime Michael D'Antonio. Le biographe, qui a longuement suivi le président, juge que "Donald Trump a réagi à cette élection de la même manière qu'il a réagi à tout événement dans sa vie : en cherchant un avantage pour lui, et pour lui seul."

* Ces liens renvoient vers des articles en anglais.

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