Comment les relations entre Christophe Castaner et la police se sont dégradées, en quatre actes

Le secrétaire général d'Unité SGP Police a estimé que les fonctionnaires étaient "lâchés" par le ministre de l'Intérieur, dans le contexte de débat sur les violences de la police et le racisme dans ses rangs. Mais les tensions entre Christophe Castaner et les syndicats ne datent pas d'aujourd'hui.

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Le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, s'exprime lors d'une conférence de presse sur les violences policières, le 8 juin 2020, à Paris.  (ISA HARSIN / AFP)

Il est au centre de l'attention, et surtout des critiques. En ce mois de juin qui voit se multiplier les manifestations contre les violences et le racisme dans la police, Christophe Castaner semble de plus en plus fragilisé. Le locataire de la place Beauvau a connu en 2019 une difficile année en tant que ministre de l'Intérieur, et cela ne va pas en s'améliorant. La communication entre le premier flic de France et ses troupes est entachée d'incompréhensions et de ressentiment.

"Il est indigne d'être le ministre de l'Intérieur", a tonné jeudi 11 juin Yves Lefebvre, secrétaire général d'Unité SGP Police, au micro d'Europe 1, en réaction aux annonces faites par le ministre le 8 juin contre les violences policières. "Le ministre est en dehors des clous mais le président de la République l'est tout autant", a fustigé pour sa part Fabien Vanhemelryck, secrétaire général d'Alliance. 

Et les soutiens de Christophe Castaner s'amenuisent. Le directeur général de la police nationale (DGPN), Frédéric Veaux, a pris ses distances en écrivant aux policiers : "Face aux confusions et aux amalgames entretenus par une minorité, je partage avec vous le sentiment d’une profonde injustice." Franceinfo revient sur quatre actualités qui ont cristallisé ces derniers mois les tensions entre Christophe Castaner et les forces de l'ordre.

1Octobre 2019, la marche de la colère

Cela faisait près de vingt ans que les syndicats de police n'avaient pas lancé un appel unitaire à manifester. Le 2 octobre 2019, des milliers de policiers défilent dans les rues de Paris, lors d'une marche "de la colère". Cette mobilisation exceptionnelle survient après des mois de tensions accrues au cœur de l'institution. Ereintées par le mouvement des "gilets jaunes", les forces de l'ordre y dénoncent le problème des suicides au sein de leurs effectifs, la détérioration de leurs conditions de travail, et s'inquiètent de la possible perte de leur statut avec la réforme des retraites.

Le mécontentement ne date pas de l'arrivée de Christophe Castaner place Beauvau : le mouvement asyndical "Policiers en colère" s'était créé courant 2016, quand Bernard Cazeneuve était à la tête du ministère de l'Intérieur. Mais l'ampleur de la contestation est inédite. Christophe Castaner y répond en annonçant le paiement aux policiers de près de 3,5 millions d'heures supplémentaires avant la fin de l'année 2019, pour un montant de 50 millions d'euros. Une promesse ancienne, en réalité, faite peu de temps après sa prise de fonction au ministère. Bien que saluée, l'annonce n'apaise pas l'angoisse croissante des forces de l'ordre.

2Décembre 2019, la réforme des retraites

La fin de l'année 2019 et le début de 2020 sont marqués par une contestation nationale contre la réforme des retraites. Les policiers bénéficient d'un régime spécial et craignent que la nouvelle loi ne mette fin à leurs avantages. Les syndicats de police montent alors au créneau et appellent à des actions. 

Le mouvement est rapidement arrêté par le gouvernement. Le 4 décembre, à la veille du début d'une grève d'ampleur, Christophe Castaner écrit aux forces de l'ordre pour leur fournir des garanties, à savoir "leurs droits à un départ anticipé" et "des niveaux de retraites comparables aux pensions actuelles" dans la future réforme.

Le maintien du régime est toutefois corrélé à la fonction de policier, exposée à des risques, et non aux fonctions administratives, ce qui inquiète les syndicats. Le ministre de l'Intérieur les reçoit, quelques jours plus tard, entouré du secrétaire d'Etat Laurent Nuñez et du haut-commissaire Jean-Paul Delevoye. Beauvau assure qu'ils seront "associés au groupe de travail" chargé de proposer une "cartographie des postes à substituer", c'est-à-dire des postes qui n'ont pas vocation à être occupés par un policier ou un gendarme. La colère est contenue. 

3 Mars 2020, la crise sanitaire

Les manifestations contre la réforme des retraites n'ont pas cessé que le pays est confronté à une nouvelle crise, inédite : l'épidémie de Covid-19 et le confinement. Le pays se met à l'arrêt et les forces de l'ordre sont chargées de faire respecter les mesures de restriction des libertés : contrôle des déplacements, respect des gestes barrières, etc. Christophe Castaner annonce la mobilisation de 100 000 policiers et gendarmes sur des points de contrôles fixes et mobiles. 

"On l'a appris en même temps", confie alors une source policière. La tension entre les effectifs mobilisés et le premier flic de France croît rapidement dans le contexte de crise sanitaire : "Je dénonce les consignes de Christophe Castaner", tonne sur franceinfo, le 18 mars, le secrétaire général du syndicat Unité SGP Police FO, Yves Lefebvre. "Je n'ai eu de cesse de le lui dire depuis qu'on a amorcé cette triste crise sanitaire. Il faut impérativement que l'agent qui contrôle soit porteur d'un masque." Le syndicat menace de faire valoir son droit de retrait

Le même jour, des CRS de Lyon refusent d'effectuer des contrôles en raison de leur manque de protections contre le coronavirus. Christophe Castaner réagit en assurant que les policiers "ne sont pas en risque" et qu'ils "ne peuvent se prévaloir" du droit de retrait. Le ministre reconnaît toutefois "des dysfonctionnements (...) notamment sur le gel hydroalcoolique".

Début avril, son discours change : il relaie la demande du syndicat Unsa-Police d'inscrire le Covid-19 à la liste des maladies professionnelles pour les fonctionnaires de ministères régaliens. Jeudi 9 avril, Christophe Castaner fait ainsi état de "1 400 fonctionnaires" touchés de façon "avérée" par le coronavirus, sur un total de "plus de 300 000 personnes". Il précise alors que son ministère a commandé 40 millions de masques.

4Juin 2020, le débat sur les violences et le racisme dans la police

Fragilisé, le ministre de l'Intérieur est frappé de plein fouet par le débat sur les violences policières et le racisme parmi les agents. Pressé par le contexte de mobilisations, liées notamment à la mort de George Floyd aux Etats-Unis, et par la révélation par la presse de groupes Facebook et WhatsApp dans lesquels sont échangés des propos racistes, Christophe Castaner prend la parole lundi 8 juin. Il annonce l'interdiction d'une technique d'interpellation controversée, la "clé d'étranglement", et prône une "tolérance zéro" à l'encontre des agents racistes. Le ministre prévient que des sanctions systématiques seront décidées à l'encontre de policiers en cas de "soupçon avéré" de racisme

L'annonce provoque la colère des troupes. "Les flics de France ne considèrent plus Christophe Castaner comme le supposé premier flic de France. Il nous a lâchés lundi, nous a jetés en pâture lundi", tempête Yves Lefebvre. Le secrétaire général d'Unité SGP Police appelle alors ses collègues "à ne plus interpeller, à ne plus intervenir". Des actions de protestation émaillent les commissariats français : à Lille comme à Toulouse, des policiers jettent symboliquement leurs menottes au sol pour exprimer leur opposition. 

Christophe Castaner tente, jeudi 11 juin, de désamorcer la colère des policiers, en vain. Dans un courrier de deux pages, il revient sur les mesures annoncées trois jours plus tôt et précise que les suspensions en cas de soupçon de racisme  nécessiteront des éléments de preuve. La clé d’étranglement reste toutefois interdite. Mais ces nouveaux éléments ne satisfont pas les syndicats policiers, qui craignent des suspensions sans enquêtes. Ils demandent désormais à être reçus par le chef de l'Etat, Emmanuel Macron.

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