"Laissez-nous respirer !" : les antimasques tentent d'organiser la contestation sur les réseaux sociaux

Dans le sillage des manifestations organisées aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou en Allemagne, des militants opposés au port du masque durant cette période d'épidémie de Covid-19 tentent de se faire entendre en France.

Lors d\'une manifestation contre le port du masque à Berlin, en Allemagne, le 1er août 2020.
Lors d'une manifestation contre le port du masque à Berlin, en Allemagne, le 1er août 2020. (MARC VORWERK/SULUPRESS.DE / SULUPRESS.DE)

Quand Antoine Brinquin, médecin en Bretagne, arrive chez un patient pour des douleurs abdominales, début août, après un appel du Samu, il ne s'attend pas à tomber sur cette famille qui s'oppose au port du masque. Le généraliste est contraint de faire demi-tour devant l'entêtement de ces personnes qui refusent de se couvrir les voies respiratoires. "Ils voulaient presque entrer dans la discussion et me convaincre de ne pas en porter", explique à franceinfo ce membre du syndicat de l'Union française pour une médecine libre.

Le patient rappelle le 15 et finira par accepter de le porter, à contre-cœur, pour être pris en charge par une ambulance. "Il y a une part d'égoïsme de la part de ces gens-là, estime Antoine Brinquin. Ils ne comprennent pas que nous portons des masques pour nous protéger de l'épidémie. Mais aussi – et surtout – pour protéger les autres."

Le mouvement des antimasques a fait ses premières armes dans les manifestations anticonfinement aux Etats-Unis. Puis, il s'est répandu "un peu partout autour de la planète, en fonction des décisions politiques prises par rapport aux masques", observe pour franceinfo Tristan Mendès France, maître de conférence associé à l'université de Paris et spécialiste des cultures numériques. Au Royaume-Uni et en Allemagne, il a même donné lieu à des manifestations regroupant plusieurs milliers de personnes.

Des manifestants opposés au port du masque, à Berlin (Allemagne), le 1er août 2020. 
Des manifestants opposés au port du masque, à Berlin (Allemagne), le 1er août 2020.  (FABRIZIO BENSCH / REUTERS)

En France, le phénomène reste pour l'instant marginal, puisque selon un récent sondage, 85% des Français se disent favorables au port du masque dans les lieux publics clos. Mais l'opposition est de plus en plus visible sur les réseaux sociaux et plusieurs pétitions commencent à circuler. Sur Facebook, les groupes de francophones antimasques les plus actifs restent pour l'instant belges ou québécois. Mais les Français commencent à s'organiser. "J'ai créé le groupe Facebook début mai, lorsque l'obligation de porter le masque a été décidée dans les transports en commun", explique à franceinfo Mourad, 35 ans, qui gère un groupe comptant environ 4 000 membres. La communauté a pris de l'ampleur avec la décision gouvernementale, en juillet, de rendre le masque obligatoire dans les lieux publics clos.

"Je ne crois pas à leur efficacité"

"Laissez-nous respirer ! Si certaines personnes veulent porter le masque, c'est leur affaire, pas la nôtre", réclame Mourad. La communauté de réfractaires juge les masques "inutiles", et parfois même "dangereux". "Je ne crois pas une seule minute à leur efficacité. Le virus est tout petit, plus que les mailles des masques. Et le masque, on le manipule tout le temps, c'est un véritable nid à microbes", argumente Angélique, administratrice et membre active du même groupe Facebook. La figure des "gilets jaunes" Maxime Nicolle, alias FlyRider, s'est d'ailleurs livré à une expérience vidéo pour prouver que la fumée de cigarette passait à travers le masque. "Si les gens sont assez cons pour (...) réussir à croire qu'un simple petit bout de papier peut sauver la vie..." conclut-il.

Des arguments qui ont été maintes fois contrecarrés. "Certes, le virus est très petit, mais il ne se promène pas tout seul !" rappelle ainsi sur France Inter Pierre Parneix, médecin hygiéniste au CHU de Bordeaux. Ce n'est donc pas la taille du virus qui compte, mais celle des particules qui sont bloquées par le masque. De même, si certaines boîtes de masques indiquent que le produit "ne protège pas du virus", c'est avant tout parce que les masques chirurgicaux ont d'abord pour fonction de protéger les autres des projections de celui qui porte le masque, et non d'offrir une protection individuelle, rappelle Le Monde.

Enfin, "l’utilisation prolongée de masques médicaux peut être inconfortable, mais elle n’entraîne ni intoxication au CO2 ni manque d’oxygène", rappelle l'Organisation mondiale de la santé, déminant un argument classique des antimasques. Mais la parole scientifique est systématiquement discréditée par les opposants au masque, qui restent persuadés que les experts sont compromis par des intérêts financiers ou par la pression du pouvoir politique. 

"Incompréhension des choix du gouvernement"

Tous les pourfendeurs du masque ne sont pas complotistes, "mais ils sont probablement pour la plupart victimes de la façon qu'ils ont de s'informer", analyse Tristan Mendès France. Certains estiment que le port du masque était sans doute efficace au moment du pic épidémique, mais que la situation actuelle ne le justifie plus. "Maintenant que les courbes montrent que ça va mieux, on veut le rendre obligatoire, je suis dans l'incompréhension des choix du gouvernement, témoigne Tom, un jeune coach sportif, très actif dans son opposition au masque sur Twitter. Je pense que le gouvernement cherche à se protéger d'un éventuel procès qu'on pourrait lui faire."

D'autres soulignent que cette protection subie génère une véritable pénibilité, notamment quand il s'agit de le garder au travail, plusieurs heures sur le visage, en période de chaleur estivale. "On pense aux autres, aux employés de bus, aux caissières, aux moniteurs d'auto-école qui doivent porter ça toute la journée…" détaille Angélique, agent d'accueil dans un service public, qui est aussi contrainte de porter le masque au travail.

Le masque, parfois, j'estime que c'est une torture.Angélique, administratrice d'une page facebook antimasquesà franceinfo

D'autres récalcitrants évoquent des allergies, des difficultés respiratoires pour tenter d'échapper au tissu. "L'autre jour, je me suis fait rappeler à l'ordre par un vigile parce que je portais le masque légèrement en dessous du nez… Mais comme j'ai une maladie, je lui ai répondu : 'Vous préférez que je tombe inanimé dans le magasin' ?" raconte Jacques, qui habite dans les Vosges.

Sur les pages Facebook, les appels au boycott des magasins imposant le masque succèdent à l'organisation d'un lobbying pour faire pression sur les élus. "On devrait tous téléphoner à l'Elysée et à Matignon pour que ça s'arrête, propose Angélique. J'ai vu ma députée pendant trois quarts d'heure. Elle m'a juste dit : 'Il va falloir faire avec. Ça va encore durer longtemps.'" Certains se partagent aussi des adresses de médecins qui acceptent de rédiger des certificats médicaux de contre-indication au port du masque.

Les antimasques ont un autre point commun, celui de revendiquer leur droit à la liberté. "Les gens qui sont très malades, ce n'est pas à la vie de s'arrêter pour que eux puissent vivre", confie un opposant au masque à France 2. "Quand on nous impose le masque, nous sommes dépossédés de notre corps, de notre libre arbitre", ajoute Angélique, qui milite pour l'UPR, le parti de François Asselineau.

Peuple de "moutons"

Les opposants se voient comme des lanceurs d'alerte éclairés face à ce qu'ils appellent une "masqu-arade". "Je me suis toujours senti appartenir à ces 5% de résistants. Les autres, ce sont des suiveurs, ils ne réfléchissent pas", confirme Angélique. Les opposants ont ainsi mis au point tout un champ lexical dans lequel les masques deviennent des "muselières", et les Français qui respectent les règles sont qualifiés de "moutons" (voire de "mougeons" ou de "moutruches", pour ajouter un peu de la naïveté du pigeon ou de l'aveuglement de l'autruche) qu'il faut "réveiller". Une partie de ces opposants verse aussi dans le pur complotisme. "D'abord, ce sont les masques, et ensuite les vaccins, qui contiendront une nanopuce contrôlée par la 5G", croit savoir Natacha.

"Les complotistes s'engouffrent dans la brèche de l'individualisme peu soucieux de la vie en société. Il y a presque une forme d'anarchisme, de libertarisme. On ne veut pas se soumettre. Et cela procure aussi des avantages narcissiques, qui consistent à se distinguer du reste du groupe par l'anticonformisme", analyse Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch.

Pour lui, les antimasques ne sont pas une nouvelle mouvance, mais un nouveau thème des adeptes du complot qui profitent de l'actualité pour chercher de nouvelles recrues. "C'est la continuité logique du mouvement créé dans le sillage des anticonfinement et de tous ceux qui expliquent depuis des mois qu'on en fait trop avec cette pandémie, qu'on joue avec notre peur, qu'on a déjà un remède avec l'hydroxychloroquine." Pour convaincre, ils n'hésitent donc pas à reprendre abondamment les "fake news" ou à s'appuyer sur les voix divergentes de la communauté scientifique.

Le risque d'une politisation

"Il s'agit d'un symptôme du discrédit de la parole d'expertise et de la parole d'autorité, dans le prolongement de la séquence Covid. Aujourd'hui, ce sont plutôt les masques. Demain, ce sera les vaccins, confirme Tristan Mendès France. On perçoit qu'une partie de la base militante, plutôt à l'extrême droite, se trouve dans une posture de défiance par principe au gouvernement actuel pour des raisons idéologiques." Les atermoiements du gouvernement comme des experts sur cette question du masque ont, en outre, donné du grain à moudre aux opposants, tout comme les récentes décisions d'étendre l'obligation du masque à certaines zones en extérieur, une mesure qui provoque le débat entre scientifiques.

Pour l'instant, les tentatives de manifestation en France n'ont rien donné. "J'ai tenté d'organiser un rassemblement le 25 juillet, mais j'ai dû annuler au dernier moment car on était seulement quatre", avoue Angélique. Néanmoins, sur les réseaux sociaux, un appel à manifester le 5 septembre circule depuis plusieurs jours. "Pour l'instant, cela semble être un phénomène marginal, avec une ébullition sur les réseaux sociaux. Mon inquiétude est que cela quitte la marginalité en étant instrumentalisé par des personnalités politiques de premier ou de second plan", poursuit Tristan Mendès France. En Allemagne, des partis d'extrême droite comme l'AfD (Alternative pour l'Allemagne), mais aussi des membres de l'extrême gauche, ont participé à la manifestation des antimasques, qui a réuni 15 000 personnes selon la police le 1er août.

Mais il y a plus inquiétant encore. La défiance croissante envers les masques s'accompagne également en France d'une multiplication des tensions, des altercations dans les commerces, les transports en commun. A Bayonne, un chauffeur du bus est mort en juillet après avoir été violemment agressé par plusieurs hommes qui étaient montés dans son véhicule et à qui il avait notamment demandé de mettre un masque. Plus récemment, un client d’une laverie a également été roué de coups dans le Val-d’Oise pour avoir demandé à un autre client de se couvrir le visage.