INFOGRAPHIES. Secteur de l'intérim qui s'effondre, chômage partiel qui explose… Le confinement bouleverse le marché du travail en France

Frappée par la pandémie de coronavirus, la France se dirige vers sa pire récession depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. De quoi déstabiliser le marché de l'emploi et faire gonfler les chiffres du chômage dans les mois qui viennent. Décryptage.

"Plus on va essayer de contraindre la diffusion de l'épidémie, plus le choc économique va être massif." Voici comment l'économiste et directeur adjoint de l'OFCE, Mathieu Plane, résume le dilemme à résoudre pour les décideurs politiques. Avec les mesures de confinement, l'économie tourne au ralenti et la France est même officiellement entrée en récession, d'après les chiffres dévoilés mercredi 8 avril par la Banque de France (une chute de 6% du PIB au premier trimestre 2020, après une baisse de 0,1% lors du 4e trimestre 2019).

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Cette diminution colossale de l'activité économique va faire gonfler le nombre de demandeurs d'emplois. D'ailleurs, depuis le début du mois d'avril, on peut déjà observer l'impact de la crise sanitaire liée au coronavirus sur le marché du travail en France. Et les bouleversements s'annoncent inédits.

Le nombre d'emplois intérimaires s'effondre

Les contrats d'intérim sont-ils en train de disparaître sous les effets du confinement ? C'est en tout cas ce que l'on peut craindre au regard des derniers chiffres : les emplois intérimaires ont connu une chute vertigineuse (-75%) lors de la deuxième quinzaine de mars – qui coïncide avec la mise en place du confinement, le mardi 17 – selon les dernières estimations de Prism'emploi, l'organisme qui regroupe les entreprises d'intérim. Selon les secteurs, cette dégringolade oscille entre -60 et -90%. "Rapportée en nombre d'équivalents temps plein (ETP), la perte d'emplois imputable à la crise sanitaire s'élèverait ainsi à 557 500 ETP entre la première et la seconde moitié du mois de mars", selon la fédération. 

Une chute historique pour tout le secteur. "En soixante ans d'existence, nous n'avons jamais connu une telle baisse, y compris en 2008 [lors de la crise financière mondiale], analyse le secrétaire général de Randstad, Laurent Morestain. Au plus fort de la crise de 2008, le marché avait baissé de 30% sur plusieurs mois. Là, les -75%, c'est sur deux semaines." Alors, comment expliquer la soudaineté de cet effondrement ? "L'intérim a toujours été la première variable d'ajustement en France", explique Dany Lang, enseignant-chercheur à l'université Sorbonne Paris 13 et membre de l'association Les économistes atterrés.

En première ligne face au ralentissement de l'économie, les intérimaires se retrouvent d'ores et déjà sur le carreau. Une situation d'autant plus délicate pour ces travailleurs que "les secteurs qui peuvent mettre en place du télétravail utilisent très peu d'intérim", note Mathieu Plane.

Pour autant, la chute vertigineuse enregistrée lors de la deuxième partie du mois de mars pourrait légèrement s'atténuer dans les semaines ou les mois à venir. "Dans un premier temps, il y a l'effet panique, la fermeture des usines. Mais dans un deuxième temps, il peut y avoir une réorganisation du système de production, avec des nouvelles normes de sécurité, comme dans le BTP", explique Mathieu Plane. Une analyse que confirme le secrétaire général de Randstad : "Là, on parle du très court terme. On subit de manière frontale le confinement, mais il pourrait y avoir une reprise aussi anticipée"Certains secteurs en tension comme l'agroalimentaire ont déjà des besoins dus à une main-d'œuvre manquante (pour cause de garde d'enfants ou d'arrêts maladies). "Cela ne va pas compenser les pertes, mais il peut y avoir une petite réallocation", estime l'économiste.

Le nombre de salariés au chômage partiel explose

C'est la mesure phare du gouvernement pour répondre à la crise : l'activité partielle. Et les entreprises n'ont pas attendu pour en profiter. Le 7 avril, près de 6,3 millions de salariés étaient concernés par le chômage partiel. Ce dispositif permet au salarié d'être indemnisé à hauteur de 70% de son salaire brut et 84% de son salaire net, financé intégralement par l'Etat jusqu'à 4,5 smics. Au total, près de 600 000 entreprises ont ainsi déposé des demandes en ce sens, selon les chiffres de la Dares (Direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques). "On est le seul pays à être à ce niveau de chômage partiel", a indiqué mardi la ministre du Travail, Muriel Pénicaud.

"Ce dispositif est le plus efficace et le plus coûteux", résume l'économiste Mathieu Plane. Près de 20 milliards d'euros pour trois mois, selon le ministère. Mais il était nécessaire de le mettre en place, selon de nombreux experts. Et pour cause : "En France, l'activité économique repose essentiellement sur la consommation. Avec la crise, les investissements vont s'effondrer. Donc si, en plus de ça, on avait eu un effondrement de la consommation, ça aurait été dramatique", note Dany Lang. L'économiste plaide d'ailleurs pour un soutien encore plus massif à la consommation, avec un dispositif de chômage partiel plus généreux pour les indépendants et les petites entreprises.

"Aujourd'hui, tout le monde n'est pas protégé par le chômage partiel", rappelle aussi Mathieu Plane. Seuls les salariés sont concernés. "Les personnes en CDD risquent de ne pas avoir de renouvellement", ajoute le directeur adjoint de l'OFCE. Ce dispositif ne sera d'ailleurs efficace que sur le court terme. "Au bout d'un moment, le chômage partiel ne suffira plus et il y aura des plans de licenciements qui pourront toucher même les personnes en CDI", estime Mathieu Plane.

Le climat de l'emploi chute de manière inédite

Quelles sont les perspectives d'emplois en France ? En un mot : mauvaises. Et même totalement inédites. En mars, l'indicateur qui évalue le "climat de l'emploi" a perdu 8,4 points, sa plus forte baisse mensuelle depuis sa création, en 1991, indique l'Insee. La précédente plus forte baisse datait de novembre 2008, avec un recul de 7,6 points. Cet indicateur, réalisé auprès des chefs d'entreprises, permet donc d'anticiper une forte chute des recrutements dans les mois à venir.

Cette perspective sombre ne surprend pas les experts. "Le choc est bien plus intense pour l'économie qu'au moment de la crise de 2008", note Mathieu Plane. Mais la reprise pourrait-elle être plus rapide qu'au moment de la crise financière ? "Si le confinement dure un temps limité, le choc peut être très violent et très court et cela peut repartir rapidement en sortie de crise", explique le directeur adjoint de l'OFCE. Mais il existe aussi un scénario plus pessimiste : "En cas de sortie très compliquée du confinement, des pans entiers de l'économie vont être très durablement touchés, comme le tourisme ou le transport."

Le nombre de créations d'entreprises recule

Lancer sa boîte en plein marasme économique n'est peut-être pas une bonne idée. Et les entrepreneurs semblent l'avoir compris. Entre le 27 et le 31 mars, environ 2 000 nouvelles entreprises (seulement) ont publié leurs statuts sur les registres du commerce. Deux semaines auparavant, ce chiffre dépassait les 5 500 pour une même période, selon les greffes des tribunaux de commerce.

Si la chute est brutale et bien corrélée au début des mesures de confinement dans le pays, l'interprétation en termes d'emploi est à relativiser. "Tous les petits commerces sont très exposés à la crise, donc on imagine mal des ouvertures actuellement", explique Mathieu Plane. La création d'entreprises n'est en réalité pas un indicateur d'activité. D'autant qu'un effet inverse pourrait apparaître en raison des pertes d'emplois à venir. "Il pourrait y avoir de nombreuses créations de microentreprises pour faire de la livraison, par exemple", juge le directeur adjoint de l'OFCE.

Le nombre d'entrées en contrats aidés s'écroule

Depuis janvier 2018, les contrats aidés ont été transformés en "parcours emploi compétences". Un dispositif censé mêler emploi, formation et accompagnement, mais qui connaît aujourd'hui une grave crise. Les entrées en contrats aidés enregistrées par l'Agence de services et de paiement sont ainsi passées de 4 048 à 1 442 entre les trois premières semaines de confinement et les trois semaines précédentes, soit une baisse de 64%.

Pourtant, ces contrats financés en partie par l'Etat pourraient bien être une mesure nécessaire à la sortie de crise. "L'activité privée ne va pas réembaucher rapidement, on peut donc imaginer un plan de relance avec un traitement social du chômage", indique Mathieu Plane. Comprenez : la mise en place de dispositifs temporaires d'emplois aidés dans certains secteurs. Mais pour le moment, cette possibilité n'a jamais été évoquée par le gouvernement.

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