Guerre en Ukraine : où en est l'offensive russe après trois mois de combats ? Retrouvez les réponses de Luc Lacroix, correspondant de France Télévisions en Russie

Le journaliste a fait le point mardi, dans le live de franceinfo.fr, sur l'évolution de l'invasion de l'Ukraine par les troupes russes.

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Le journaliste Luc Lacroix, correspondant de France Télévisions à Moscou, en reportage dans la ville ukrainienne de Kherson, occupée par les troupes russes, en mai 2022. (FRANCE TELEVISIONS)

Trois mois se sont écoulés depuis l'entrée des troupes russes sur le sol ukrainien, fin février. Mardi 24 mai, les soldats du Kremlin ont intensifié leur offensive sur la dernière poche de résistance dans la région de Louhansk, dans l'est du pays. "Les prochaines semaines de guerre seront difficiles", avait prévenu la veille le président ukrainien Volodymyr Zelensky, alors que son armée connaît depuis plusieurs jours des "difficultés" dans le Donbass.

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Le conflit a déjà fait plusieurs milliers de morts en Ukraine, civils et militaires, sans qu'on puisse établir un bilan exact des combats. Rien qu'à Marioupol, port stratégique du Sud assiégé par les Russes durant plusieurs mois, les autorités ukrainiennes avancent le chiffre de 20 000 personnes tuées. Quelque 234 enfants ont été tués et 433, blessés, a également dénoncé mardi le bureau de la procureure générale d'Ukraine.

Comment évolue la situation sur le terrain ? Quels scénarios se dessinent pour les semaines à venir ? Trois mois jour pour jour après le début de l'offensive, le correspondant de France Télévisions en Russie, Luc Lacroix, a répondu à vos questions dans le live de franceinfo.

@Jean : Pensez-vous que la Russie puisse gagner la guerre ?

Luc Lacroix : Tout dépend de ce que l'on entend par "gagner". L'objectif de départ affiché par la Russie est la "démilitarisation" et la "dénazification" de l'Ukraine. Aujourd'hui, elle n'a pas réussi à renverser le gouvernement de Kiev. Elle a progressé dans le Donbass, au-delà de ce que ses alliés prorusses contrôlaient, et dans le sud de l'Ukraine. Ce qui est difficile à savoir, c'est ce qu'elle pourra afficher comme victoire auprès de sa population, puisqu'un écrasement de l'armée ukrainienne soutenue par les Occidentaux ne semble pas à sa portée aujourd'hui.

@Ds : Après une contre-offensive à Kharkiv, les Ukrainiens ne semblent plus engranger de gains offensifs. Pourquoi ?

Les armements livrés ces derniers mois par les Occidentaux sont un atout décisif pour les Ukrainiens, comme l'aide qu'ils reçoivent en matière de renseignement. Mais en face d'eux, ils ont le gros des forces russes. Ces dernières se sont déployées dans la région de Kharkiv et dans le nord du Donbass après leur repli, il y a plus d'un mois, du nord de Kiev.

@Gssa : Est-il possible que l'Ukraine gagne la guerre sans perdre une partie de son territoire (autre que la Crimée, annexée en 2014 par la Russie) ?

Au-delà de la Crimée, il y a aussi la question de la partie du Donbass déjà contrôlée par les séparatistes prorusses : les "républiques populaires autoproclamées" de Donetsk et de Louhansk. Vladimir Poutine ne voudra pas rendre ces territoires à l'Ukraine, car la situation des russophones dans le Donbass est l'autre motif qu'il avance pour justifier son intervention. [En termes de politique intérieure], ce serait un véritable camouflet pour lui. Même chose pour Marioupol, qui avant le 24 février n'était pas contrôlée par les séparatistes.

"La prise de Marioupol est la principale victoire que peuvent afficher les Russes jusqu'ici."

Luc Lacroix, correspondant de France Télévisions en Russie

Enfin, il y a la question de la grande bande dans le sud de l'Ukraine, qui fait le lien entre le Donbass et la Crimée. Au début, les Russes sous-entendaient que leur présence là-bas n'était que temporaire. Mais nous avons pu nous rendre à Kherson il y a quelques jours, avec l'armée russe. Sur place, les responsables locaux mis en place par les Russes nous disaient vouloir un rattachement à la Russie. Il est difficile de connaître le ressenti global de la population mais les quelques habitants à qui nous avons pu parler nous ont, eux, dit vouloir rester en Ukraine.

@Jerome : Combien de temps encore peut durer ce conflit ?

Aujourd'hui, on a l'impression qu'on s'oriente vers un conflit de longue durée. Même s'il y a encore des mouvements dans le nord du Donbass, les lignes [de front] sont globalement figées depuis plusieurs semaines. Aucune des deux parties n'est en position ni de crier victoire, ni de concéder une défaite. Du côté de la population ukrainienne ou comme de celui de Vladimir Poutine, la détermination est sans faille.

@Philippe : Est-il possible d'estimer les pertes russes ?

C'est l'une des grandes questions de ce conflit. Le Kremlin n'a plus communiqué depuis fin mars sur ce point. Il disait alors qu'il y avait eu 1 351 morts [parmi ses troupes]. Le sujet est très sensible en Russie. Les dirigeants ont tous à l'esprit le douloureux souvenir de la guerre en Afghanistan dans les années 1980, où 15 000 soldats soviétiques avaient été tués.

Des estimations sont données par les pays occidentaux sur les pertes russes en Ukraine : une source militaire française évoque auprès de l'AFP autour de 15 000 morts. Si c'est le cas, c'est énorme, puisque cela correspond au nombre total de morts pendant les dix ans de guerre en Afghanistan.

@Indévokyga : Selon vous, la menace nucléaire brandie par la Russie est-elle réelle ?

La Russie souffle le chaud et le froid sur ce sujet. Officiellement, elle dit qu'elle ne veut pas utiliser l'arme nucléaire mais, de temps en temps, elle laisse entendre que cela pourrait être le cas. Et les médias russes se font l'écho de cela.

"Les Russes savent très bien que l'usage de la force nucléaire serait dramatique. Mais le fait que les Occidentaux imaginent que c'est possible, même si cette possibilité semble très faible, donne au Kremlin un moyen de pression."

Luc Lacroix, correspondant de France Télévisions en Russie

Au-delà d'utiliser l'arme nucléaire sur le territoire ukrainien, la Russie pourrait vouloir faire une démonstration de force en l'utilisant en Arctique ou dans un autre territoire, dans l'objectif de faire peur. C'est en tout cas ce qu'évoquaient plusieurs experts il y a quelques semaines.

@Tony : Est-ce que cette guerre peut s'étendre à d'autres pays ?

On s'inquiète beaucoup du sort de la Moldavie, où il y a, comme en Ukraine, une région séparatiste prorusse, la Transnistrie. Il y a quelques semaines, plusieurs incidents là-bas faisaient craindre un embrasement.

Une autre inquiétude portait sur la potentielle participation directe de la Biélorussie au conflit. Elle a laissé la Russie utiliser ses bases, son territoire, mais jusqu'ici, nous n'avons pas de preuves qu'elle soit intervenue directement.

Quant à la possibilité que la Russie veuille ouvrir un autre front avec un autre pays, cela paraît à l'heure actuelle peu probable car une grande partie de son armée est déjà mobilisée en Ukraine. De leur côté, les Occidentaux livrent massivement des armes à l'Ukraine mais se gardent bien de toute intervention directe.

@JJ : Qu'est-ce qui pourrait faire plier Vladimir Poutine ?

Jusqu'ici, il n'y a pas eu de mouvement massif parmi la population russe, parmi les élites, qui semble en mesure de contester le pouvoir détenu par Vladimir Poutine. Même les sanctions internationales et l'impact qu'elles ont progressivement sur la population et l'économie russe ne l'ont pas fait bouger.

"Ce qui est sûr, c'est que Vladimir Poutine cherchera à tout prix à protéger son pouvoir."

Luc Lacroix, correspondant de France Télévisions en Russie

Une de ses obsessions, c'est la stabilité du pouvoir russe. Il est difficile, à l'heure actuelle, de savoir ce qui peut le faire plier. A part une énorme défaite militaire, mais nous n'en sommes pas du tout là.

@JJ : Les sanctions envers la Russie sont-elles efficaces ?

De nombreuses entreprises internationales se sont retirées de Russie, soit parce que leur domaine d'activité était concerné par les sanctions, soit pour des questions d'image ou tout simplement parce qu'elles n'arrivaient plus à travailler. L'inflation est élevée dans le pays, du fait notamment de problèmes d'approvisionnement et de logistique. Mais grâce notamment à des interventions importantes de la Banque centrale de Russie, il n'y a pas eu, à ce stade, d'effondrement du rouble, bien au contraire.

Il y a aussi eu des sanctions personnelles contre des proches de Vladimir Poutine ou du pouvoir. Tout cela a un impact, transforme le pays qui se referme sur lui-même. Par exemple, il n'y a plus de liaisons aériennes avec de nombreux pays. Mais cela n'a pas infléchi la détermination de Vladimir Poutine.

@Trago : Que sait-on du niveau d'information et du soutien de la population russe à ce que le Kremlin présente comme une "opération spéciale" en Ukraine ?

Concernant le niveau d'information, j'écoutais encore la télévision russe tout à l'heure et l'on parle énormément de l'offensive. Mais elle est présentée comme une opération contre ceux qui sont appelés "des nazis". C'est bien sûr une présentation complétement différente de ce que l'on peut voir chez nous.

Quant au soutien de la population, c'est compliqué de l'évaluer en Russie. Selon les experts, les sondages ne sont pas fiables, notamment sur des questions politiques comme celle-ci. Je dirais qu'il y a trois Russies : les Russes qui soutiennent clairement cette opération, qui sont souvent abreuvés par ces messages à la télévision russe ; ceux qui s'y opposent, qui s'informent par d'autres moyens comme [la messagerie] Telegram ; et puis il y a ceux qui ne veulent pas s'en mêler, qui se tiennent à distance des sujets politiques, qui se concentrent sur leurs proches, sur leurs familles. 

Ces derniers sont très nombreux. Il y a une sorte de fatalisme face à la chose politique, qui est perçue depuis longtemps comme quelque chose de risqué. Ce que j'ai du mal à évaluer, c'est le poids respectif de chacune de ces trois Russies.

@D0m : Avez-vous des difficultés, en tant que journaliste français, à travailler en Russie ? Avez-vous été arrêté pour vos reportages ?

Nous n'avons jamais été arrêtés. Il existe désormais une loi qui punit de lourdes peines de prison les "fausses informations" concernant les forces armées russes. En soi, cela ne devrait pas nous concerner car nous ne donnons pas de fausses informations. Mais tout dépend en fait de l'application qui va être faite de cette loi.

"La semaine dernière, le bureau de Moscou de la télévision canadienne a été fermé. C'est donc un contexte où il y a une pression importante sur les journalistes, y compris sur les journalistes occidentaux."

Luc Lacroix, correspondant de France Télévisions en Russie

Notre priorité est de respecter comme toujours les principes du journalisme, mais peut-être en l'expliquant encore plus que d'habitude : la vérification de nos informations, de nos sources et le respect du contradictoire. Ce qui est compliqué, c'est que les gens sont plus réticents qu'avant à nous parler. C'était déjà difficile avant, ça l'est encore plus aujourd'hui.

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