Guerre en Ukraine : cinq questions sur la loi de censure votée en Russie, qui condamne toute "information mensongère" sur l'armée

Le président russe, Vladimir Poutine, a signé, vendredi, une loi prévoyant jusqu'à quinze ans de prison pour toute personne publiant des "informations mensongères" sur la guerre en Ukraine. Dans les faits, cette loi interdit toute forme de journalisme indépendant dans le pays et toute contestation de la guerre.

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Un opposant à l'invasion russe de l'Ukraine est arrêté à Moscou, le 2 mars 2022.  (KIRILL KUDRYAVTSEV / AFP)

Vladimir Poutine est "clairement en train de mettre son pays sous cloche", a alerté l'ONG Reporters sans frontières sur franceinfo, vendredi 4 mars. Une loi votée vendredi 4 mars, entrée en vigueur dès ce samedi, durcit la répression contre les médias et les opposants à la guerre en Ukraine.

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Depuis l'assaut des armées russes en Ukraine, jeudi 24 février, le gouvernement de Moscou replie le pays sur lui-même. Les pressions se multiplient contre les médias indépendants nationaux et étrangers sur le sol russe. En marge de cette loi, le réseau social Facebook a été bloqué vendredi. Franceinfo revient en cinq questions sur ce virage répressif.

Que dit la loi signée par Vladimir Poutine ?

A l'unanimité, la Douma, chambre basse du Parlement russe, a voté, vendredi 4 mars, cette loi. Signée par Vladimir Poutine dans la foulée, déjà en vigueur samedi 5 mars, elle sanctionne de lourdes peines –jusqu'à quinze ans de prison– ceux qui diffusent des "informations mensongères sur l'armée russe, surtout si elles entraînent des conséquences sérieuses pour les forces armées".

Un autre amendement prévoit des sanctions pour "les appels à imposer des sanctions à la Russie". Ces textes s'appliquent à la fois pour les médias et les particuliers, mais aussi aux journalistes étrangers. 

Le Kremlin a rapidement défendu la "fermeté" de sa loi face à une "guerre de l'information" menée, selon le pouvoir, contre la Russie, a estimé le porte-parole de la présidence russe, Dmitri Peskov, samedi. 

Quelles sont les conséquences de cette loi ?

Dès vendredi, la loi a produit ses premiers effets. Le média indépendant russe Znak a fermé son site, rapporte le New York Times (article en anglais). La Novaïa Gazeta, plus célèbre des journaux indépendants russes, qui déplore six journalistes assassinés depuis sa création, a annoncé supprimer "les matériaux" sur "les hostilités" pour éviter les sanctions, dans la nuit de vendredi à samedi sur Twitter"Tout ce qui n'est pas de la propagande est en train d'être éliminé", a confié son rédacteur en chef, Dmitri Mouratov, prix nobel de la Paix, au New York Times (article en anglais). Seul l'usage d'un VPN permet désormais aux Russes de consulter des sites internationaux.

Cette loi "rend impossible l'exercice du métier de journaliste", constate Anna Colin Lebedev, spécialiste des sociétés post-soviétiques et maîtresse de conférences à l'université Paris-Nanterre, sur Twitter. "Elle verrouille la possibilité de partage sur les réseaux sociaux." Selon elle, la formulation dans l'amendement est "très floue et laisse une grosse marge d'interprétation". "Par exemple, si la diffusion d'information entraîne de 'graves conséquences', la peine de prison peut être montée au maximum. Mais les 'graves conséquences' ne sont pas définies", note-t-elle. 

"On revient à une forme de contrôle des médias presque totalitaire, comme au temps du stalinisme", dénonce Christophe Deloire, secrétaire général de l'ONG Reporters sans frontières (RSF), invité de franceinfo vendredi 4 mars. 

Dans quel contexte intervient cette censure ?

Cette loi est la dernière étape d'une longue série de mesures de répression de toute voix indépendante et dissidente du Kremlin, alors que des milliers de Russes ont été arrêtés lors de manifestations contre l'invasion des troupes russes. 

Les médias sont particulièrement visés. En amont du vote, le régulateur russe des médias, le Roskomnadzor, a ainsi restreint l'accès à plusieurs médias américains et européens. Les médias d'opposition russes Dojd et Echo de Moscou ont cessé leur activité, jeudi, après leur blocage par le Kremlin.

Le gouvernement de Moscou muselle aussi la liberté d'expression en bloquant le réseau social Facebook depuis vendredi. Le Kremlin punit ainsi l'entreprise américaine, sommée par l'UE de bloquer des médias proches du pouvoir russe en Europe, comme la chaîne RT, le site Sputnik ou la chaîne de télévision du ministère de la Défense Zvezda. 

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Or, le réseau social est un des outils d'expression de critiques contre le pouvoir largement diffusés "via les messageries", note Natalia Krapiva, juriste spécialiste des technologies chez l'ONG Access Now, citée par l'AFP. "Donc c'est un coup dévastateur pour l'accès à l'information indépendante et pour la résistance à la guerre."

Le régulateur russe a par ailleurs déjà commencé à restreindre l'accès à Twitter. Le doute plane sur les plateformes Instagram et YouTube. "Il y a un risque que les gens ne puissent plus du tout connaître la vérité", déplore Natalia Krapiva. 

Comment ont réagi les pays occidentaux ? 

Le texte "semble écrit pour faire de chaque journaliste indépendant un criminel", s'indigne John Micklethwait, le rédacteur en chef de l'agence Bloomberg. Comme la BBC, CNN, ABC ou Radio Canada, il a annoncé suspendre le travail de ses journalistes en Russie.

Les correspondants français à Moscou du Monde et de Radio France ont annoncé samedi qu'ils interrompaient leurs publications sur Twitter à propos du conflit, en raison de cette loi. Une pause nécessaire "le temps d'évaluer les répercussions des nouvelles dispositions prises en Russie", rapporte Sylvain Tronchet, correspondant de Radio France, sur Twitter.

Les chaînes de télévision publique allemandes ARD et ZDF ont aussi annoncé, samedi 5 mars, la suspension temporaire de leur couverture depuis Moscou. Selon un communiqué, les deux chaînes doivent prendre le temps d'"examiner les conséquences" de la récente loi russe. Idem pour la RAI italienne.

Vendredi, un fournisseur américain de services internet, Cogent Communications, a dit avoir "mis fin" à ses contrats avec ses clients en Russie, alors que les géants des technologies comme Apple et Microsoft ont interrompu leurs ventes de produits en Russie. 

Ce musellement est-il un fait nouveau en Russie ?

"Il y avait déjà très peu de médias qui avaient réussi à conserver leur indépendance tellement la répression du Kremlin était féroce, explique Christophe Deloire. Il y avait juste une petite marge qui subsistait avec quelques médias comme la télévision Docht qui était diffusée sur internet parce que le satellite a été interdit."

Actuellement, la Russie occupe la 150e place sur 180 pays au classement mondial de la liberté de la presse mis en ligne par RSF. Le prochain classement paraîtra le 3 mai. Christophe Deloire estime que "la Russie va continuer sa dérive sous l'emprise d'un homme qui est un prédateur de la liberté de la presse, l'un des pires, qui est Vladimir Poutine". 

Le pays aux 144 millions d'habitants se prépare d'ailleurs à être coupé du reste du monde. En 2019, le gouvernement a testé un système permettant de fermer totalement internet et d'avoir un équivalent strictement limité aux frontières. Ce test a découlé d'une autre loi, la "loi pour un internet sûr et durable". Elle prévoyait déjà des mesures de répression en cas de "diffusion de fausses nouvelles" ou de "manque de respect aux autorités". 

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