L'article à lire pour comprendre les enjeux de l’élection présidentielle en Algérie

Depuis près d'un an, l'Algérie vit une révolution qui remet en cause le sytème politique. Après le renvoi du président sortant, Abdelaziz Bouteflika, le pouvoir compte sur la présidentielle du 12 décembre 2019 pour sortir de la crise. Une élection largement contestée par une partie de la population.

18 octobre 2019 à Alger. Une Algérienne dans la foule des manifestants qui défilent pour la 35e fois contre le pouvoir. 
18 octobre 2019 à Alger. Une Algérienne dans la foule des manifestants qui défilent pour la 35e fois contre le pouvoir.  (RYAD KRAMDI / AFP)

Le 12 décembre 2019, les Algériens sont appelés à élire leur nouveau président de la République, neuf mois après la démission d'Abdelaziz Bouteflika, et alors qu'une partie de la population manifeste régulièrement contre ce scrutin. Franceinfo fait le point et vous résume les enjeux de ce scrutin.

Pour quelle élection les Algériens sont-ils appelés aux urnes ?

L'Algérie n’a plus, officiellement, de président depuis le 2 avril et la démission du président sortant, Abdelaziz Bouteflika. Ce dernier a été poussé dehors par la rue et la direction de l’armée, après avoir tenté de se présenter à un cinquième mandat. La présidentielle était théoriquement programmée pour le 18 avril, mais les manifestations contre sa candidature ont entraîné le report, puis l’annulation de l’élection.

Depuis la démission de Bouteflika, l'intérim est assuré par Abdelkader Bensalah, le président de la chambre haute algérienne. Mais tout le monde s'accorde à dire que le véritable pouvoir est entre les mains du général Ahmed Gaïd Salah.

Le chef d\'état-major de l\'armée algérienne, Ahmed Gaïd Salah, lors d\'une cérémonie de remise des diplômes de l\'Académie militaire de Cherchell, à 112 kilomètres à l\'ouest d\'Alger, en 2013.
Le chef d'état-major de l'armée algérienne, Ahmed Gaïd Salah, lors d'une cérémonie de remise des diplômes de l'Académie militaire de Cherchell, à 112 kilomètres à l'ouest d'Alger, en 2013. (MOHAMED BASHER ZAMRY / ANADOLU AGENCY)

Si, sur le papier, l'Algérie offre toutes les garanties d’une démocratie élective – officiellement, le régime algérien ressemble beaucoup à celui de la France, avec un président élu au suffrage universel et un Premier ministre responsable devant l'Assemblée –, dans les faits, l'Algérie est doté d'un système politique qui a été jusqu’à présent totalement présidentiel avec des élections sans aucun enjeu.

La Constitution précise que "le Président de la République est élu au suffrage universel, direct et secret" que "la durée du mandat présidentiel est de cinq ans" et qu’il est "rééligible". Le texte stipule qu'"il préside le Conseil des ministres" et "nomme le Premier ministre et met fin à ses fonctions".

Les prochaines élections de l’Assemblée sont prévues en 2022, les dernières ayant eu lieu en 2017, avec une participation officielle de 35,3% de votants.

Pourquoi la présidentielle a-t-elle été reportée ?

Tout a commencé avec l’annonce, le 10 février, d’une nouvelle candidature Bouteflika à la présidentielle. La cinquième pour cet homme qui ne semblait déjà plus en état de gouverner depuis un accident vasculaire cérébral en 2013. Les cercles dirigeants, ayant été incapables de trouver une autre personnalité, ont donc décidé de représenter le président sortant. La première manifestation d'ampleur contre le cinquième mandat a eu lieu le 16 février 2019 à Kherrata en petite Kabylie. 

A partir du 22 février, Alger découvre le rituel de la manifestation du vendredi. Toutes les semaines, depuis cette date, des centaines de milliers d’Algériens descendent dans les rues de la capitale et de toutes les villes du pays. Les manifestations pacifiques et pleines de créativité ont déstabilisé le pouvoir qui a été obligé d’abandonner la candidature Bouteflika. 

L’humour signe souvent ces manifestations à l’image de ce tweet du Gorafi algérien. 

Le 2 avril, Bouteflika renonce au pouvoir, ouvrant la voie à une nouvelle élection. Celle prévue pour le 4 juillet est annulée faute de candidats "sérieux".  Le Conseil constitutionnel déclare en effet l’impossibilité de tenir ce scrutin en rejetant les candidatures de deux postulants quasi inconnus sur la scène de la politique algérienne.

Avec le scrutin du 12 décembre, le pouvoir tente de reprendre la main mais se heurte à une défiance populaire.

Pourquoi la tenue de cette élection est-elle contestée ?

Malgré la chute de Bouteflika, les manifestations continuent. Le cinéaste algérien Karim Moussaoui résumait, le 25 novembre dans Le Monde (réservé au abonnés), l'opinion d'une partie de la population algérienne : "Le pouvoir qui organise ces élections truquées avec cinq candidats à sa solde n'a visiblement d’autre ambition que de se maintenir."

Le Hirak (Mouvement, en arabe), nom donné à la contestation du régime, appelle même à manifester le jour du vote, le 12 décembre. 

Le journal algérien Liberté a résumé l’ambiance de la campagne en quelques lignes : "Des meetings sous haute surveillance policière, des rassemblements et des sit-in pour exprimer le refus de l’élection présidentielle et des arrestations parmi les contestataires." 

Pour El Watan, "les meetings, censés être des opportunités pour les candidats en vue de convaincre les électeurs potentiels à voter pour eux, se déroulent dans des salles fermées et devant des invités triés sur le volet. (…) Des cordons de sécurité sont formés à proximité des salles réservées aux meetings, de crainte d'un envahissement par des citoyens pro-Hirak, même si, jusqu’à présent, ces derniers ne font preuve d’aucune violence."

Selon les journaux, quelque 300 protestataires avaient été arrêtés à la date du 25 novembre. Le quotidien gouvernemental El Moudjahid en a évidemment une autre lecture et accuse les opposants d'empêcher toute avancée : "Au moment où l'Algérie s’apprête à élire son président de la République, dans la transparence et l'équité, à rompre avec une préjudiciable précarité institutionnelle, on observe, de guerre lasse, des cercles tendancieux et hostiles qui émergent, tel un serpent de mer, tentant d’annihiler toute perspective de sortie de crise."

Au-delà de l'élection présidentielle, c'est tout un régime qui est contesté. Ce que résumaient, déjà en 2016, Luis Martinez et Rasmus Alenius Boserup, auteurs d’Algéria Modern : "Depuis l’indépendance, l'Etat en Algérie est resté sous le contrôle et l’influence de l'institution militaire et de ses services qui ont investi une grande partie de l'appareil d’Etat et des institutions politiques dès la fin de la présidence de Boumédiene (1965-1979). Ils se considèrent à cette époque comme le mur porteur de l'édifice algérien". Face à cette situation, le Hirak n'a pas de position définie, de leaders ou de porte-parole clairs. 

De gauche à droite : Azzedine Mihoubi, Abdelmadjid Tebboune, Abdelkader Bengrina, Ali Benflis et Abdelaziz Belaïd, le 16 novembre 2019.
De gauche à droite : Azzedine Mihoubi, Abdelmadjid Tebboune, Abdelkader Bengrina, Ali Benflis et Abdelaziz Belaïd, le 16 novembre 2019. (AFP)

Qui sont les cinq candidats en lice 

Ils ont tous été, à un moment ou un autre, des fervents supporters du président déchu Abdelaziz Bouteflika. Parmi les cinq, deux ont été ministres et deux autres Premiers ministres.

Azzedine Mihoubi, 60 ans, ministre de la Culture jusqu’à la chute de Bouteflika, secrétaire général par intérim du Rassemblement national démocratique (RND), en remplacement de son patron en prison, tient un discours libéral.

Abdelmadjid Tebboune, 74 ans, présenté par la presse algérienne comme favori et le candidat préféré de l’armée, l’ancien Premier ministre de Bouteflika cherche à se défaire de cette image. Diplômé de l'Ecole nationale d'administration (ENA), il se veut "candidat du peuple".

Abdelkader Bengrina, 57 ans, président du Mouvement El-Bina, ancien ministre du Tourisme, est la première personnalité politique à s'être déclarée candidate à la présidentielle.

Ali Benflis, 75 ans, Premier ministre de 2000 à 2003, se présente comme opposant. Après deux échecs aux élections présidentielles de 2004 et de 2014, Ali Benflis, président du parti Talaie El Hourriyet, brigue à nouveau la magistrature suprême. Il voit dans cette présidentielle "la voie la moins longue, la moins risquée et la moins coûteuse pour le pays" pour sortir de la crise.

Abdelaziz Belaïd, 56 ans, plus jeune postulant, concourt pour la seconde fois après un premier échec en 2014. Médecin de formation, il a été député du FLN avant de fonder son propre parti, le Front El Moustakbal.

Y a-t-il un candidat favori ?

Qui se dégage parmi ces cinq prétendants ? Il y a quelques semaines, Abdelmadjid Tebboune passait pour le favori. Tout a changé depuis quelques jours, Azzedine Mihoubi engrange des soutiens et semble le présidentiable qui répond le mieux aux intérêts du "système". Il offre tous les gages : enfant du sérail et ministre jusqu'à la veille de la démission forcée de Bouteflika. Il n'a jamais remis en cause le "pouvoir", ainsi dénommé par les Algériens pour désigner un cercle occulte, composé de hauts officiers de l'armée et du renseignement. 

Les sondages n'existant pas en Algérie, personne ne peut avancer un pronostic sur le résultat de cette élection présidentielle. Le taux de participation est également inconnu.

La presse peut-elle couvrir librement cette élection ?

"Dans un contexte politique assez instable, la liberté de l’information en Algérie demeure fortement menacée. Les autorités continuent à verrouiller le paysage médiatique avec de nombreux procès intentés contre des journalistes", note Reporters sans Frontières (RSF), qui classe le pays à la 141e place, en recul de cinq places par rapport à 2018. 

La presse écrite vit une situation difficile depuis quelques années, à cause de la crise économique et des pressions politiques. La publicité, principale source de revenus, est réservée aux "médias amis", proches du pouvoir. Les journaux à grands tirages, au ton très libre, notamment El Watan, Liberté et El Khabar (arabophone), en sont les premières victimes.

Quid des chaînes de télévision ? A l’exception notable de BRTV, les chaînes publiques et privées, au statut précaire, appelées ironiquement "télés offshore", parlent peu, voire pas du tout, du Hirak, mais couvrent les activités des candidats à la présidentielle. Qu'est-ce une télé offshore ? C’est une chaîne de télévision algérienne de droit étranger dont la rédaction est en Algérie, le siège à l’étranger et qui émet depuis les pays du Moyen-Orient, principalement de Jordanie à cause des coûts relativement bas.

Pendant les manifestations des vendredis, les supporters du club de foot dUSMA se rassemblent sur cette place au centre d\'Alger. 
Pendant les manifestations des vendredis, les supporters du club de foot dUSMA se rassemblent sur cette place au centre d'Alger.  (NADIA FERROUKHI / HANS LUCAS)

Quels comptes suivre sur les réseaux sociaux ?

De nombreux Algériens filment en direct les manifestations et les diffusent sur les réseaux sociaux. La presse écrite, par choix éditorial, est peu présente sur le Net, laissant la place aux médias en ligne. Tout sur l’Algérie, Maghreb émergent ou encore Interlignes suivent de près les événements. Les journalistes Khaled Drareni, Bouzid Ichalalène, Akram Kharief (spécialisé dans les affaires de sécurité),  ou encore Mahrez Rabia, licencié parce que "trop gros" par la télévision publique, sont parmi les plus actifs sur les réseaux sociaux. 

Une vidéo sur une manifestation ou marche dans n'importe quelle ville ou village d’Algérie ? Il suffit de se rendre sur le compte Facebook de Mohamed Ali Allalou. L'ancien animateur radio fait une veille tous les vendredis et mardis. Aucune image ne lui échappe. Il a lui-même parcouru l’Algérie pendant des mois avec son téléphone portable comme caméra pour aller à la rencontre de ses concitoyens.

Le Comité national pour la libération des détenus (CNLD) alerte quotidiennement sur sa page Facebook sur les arrestations des "détenus d’opinion".

Ammar Bouras, auteur du livre Algérie, chronique photographique 1990-1995, aux éditions Barzakh, poste régulièrement des photos saisissant l’effervescence que traverse l’Algérie depuis dix mois.

Pour les caricatures, les comptes Facebook et Twitter du Hic et de Dilem (page non gérée par lui-même) résument l’actualité d’un trait de crayon corrosif, acerbe et… plein d’humour.

Désolé, j'ai eu la flemme de tout lire et j'ai scrollé direct en bas. Un petit résumé ?

Les Algériens sont appelés aux urnes le 12 décembre pour élire leur président. Des millions de personnes descendent dans la rue tous les vendredis et mardis (les étudiants rejoints par d'autres), depuis le 22 février, pour refuser des élections tant qu'ils n'ont pas obtenu le départ de "tout le système", ce que l’armée, principal centre de pouvoir, refuse catégoriquement. 

Depuis la démission forcée de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika, le 2 avril, un bras de fer oppose régime et manifestants. Les élections auront-elles lieu ? Aucun doute pour le pouvoir, qui préfère un président mal élu à une annulation ou un report, et sûrement pas pour les opposants qui entendent continuer à manifester.

Pour le spécialiste de l'Algérie à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) Brahim Oumansour, la question peut se résumer ainsi : "Est-ce que les dirigeants algériens veulent une transition démocratique réelle ou veulent-ils poursuivre avec le même système en changeant simplement quelques personnes, au risque de provoquer une future crise politique encore plus profonde et plus dramatique pour le pays ?" 

Les Algériens vont-ils refuser de "douzedouzer" en nombre ? Ce verbe, qui se conjugue au présent et au futur et toujours dans une forme négative – "ne pas douzedouzer" , veut dire empêcher l'élection. Il est né au lendemain de la fixation de la présidentielle au 12 décembre 2019.