Témoignages "J'ai ma partie complotiste et ma partie factuelle" : ils racontent comment la pandémie de Covid-19 a fait vaciller leurs convictions

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Avec la pandémie de Covid-19, les thèses conspirationnistes ont gagné du terrain. (PIERRE-ALBERT JOSSERAND / FRANCEINFO)

Franceinfo a interrogé plusieurs hommes et femmes qui pensent que la crise du coronavirus cache une vaste machination, afin de chercher à comprendre comment ces personnes en sont venues à douter des scientifiques, des médias et des politiques.

Avec la pandémie de Covid-19, les thèses complotistes et conspirationnistes ont, au fil des mois, gagné en crédit dans la population. Pour tenter de comprendre pourquoi, franceinfo a interrogé des personnes dont les idées et convictions ont été transformées par la crise sanitaire, leur faisant perdre confiance dans la parole des scientifiques, des médias et des politiques.


"Vous ne trouvez pas ça bizarre ?" Cette phrase revient souvent dans la bouche de Claude, 56 ans, convaincu que le port du masque est inutile pour lutter contre la pandémie de Covid-19. Il est pourtant masqué lorsque franceinfo le rencontre aux abords d'une gare francilienne. Cet homme, marié et père de trois enfants, se revendique "complotiste".

Ce fonctionnaire, qui se dit "cartésien", situe avec précision le moment où ses interrogations ont émergé. "C'était vers le 26-27 mars." A cette période, son épouse tombe malade du Covid-19. Claude souhaite que leur médecin lui prescrive de l'hydroxychloroquine, un médicament présenté par le professeur Didier Raoult comme sûr et efficace contre le coronavirus, à l'inverse de ce qu'affirme la majeure partie de la communauté scientifique. Son généraliste refuse. A la place, il prescrit de l'azithromycine. "Ma femme en a pris plein la gueule, se remémore Claude. Elle est restée dix jours à la maison avec beaucoup de difficultés à respirer. Elle n'a quasiment pas dormi pendant cinq jours."

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C'est à partir de là qu'il a "essayé de comprendre pourquoi" on lui avait refusé la prescription d'hydroxychloroquine. "C'est un vieux médicament, plaide-t-il. Il a été donné des millions de fois. C'était tellement peu dangereux que c'était vendu en pharmacie sans ordonnance. Et puis tout d'un coup, on l'interdit."

L'hydroxychloroquine, "un espoir"

Nathalie*, elle aussi, a vu l'hydroxychloroquine comme "un espoir". Cette femme de 53 ans vit avec son mari et ses deux filles dans une grande ville en Bretagne, où elle travaille comme ingénieure en recherche et développement pour une entreprise du CAC 40. Elle s'estime "dans la cible" du virus, en raison d'"un problème de poids". Nathalie admet n'avoir "pas compris" la controverse autour du directeur de l'IHU de Marseille, Didier Raoult, défenseur de l'hydroxychloroquine, poursuivi par l'Ordre des médecins. "On lui est tombé dessus de manière incroyable."

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"J'ai ma partie complotiste et ma partie factuelle", résume Nathalie. Sur son ordinateur, elle emmagasine les informations glanées sur internet. "Ce sont des trucs que je chope à droite à gauche. J'ai énormément de données." Cette collecte a viré à l'obsession. "Je passe des nuits à ça. Je suis en continu. Dès que je peux, j'y vaisÇa prend beaucoup de temps, c'est un vrai boulot de journaliste."

Nathalie nous avait prévenus : elle n'avait pas beaucoup de temps à nous consacrer, à cause d'une réunion en visioconférence. Elle a finalement fait faux bond à ses collègues de télétravail et la conversation s'est poursuivie. Elle parle à toute vitesse, intarissable. "Je suis stressée. Je ne vous dis pas à quel point", confie-t-elle, dans un rire gêné. "J'ai le cerveau qui s'agite", s'excuse-t-elle. En quelques minutes, elle passe du débat sur l'hydroxychloroquine à celui sur le remdesivir, puis à l'essai clinique Recovery, aux chiffres de l'épidémie, aux vaccins, au port du masque...

"'Hold-up' m'a ouvert les yeux"

Chez Ludovic, le déclic a été plus récent. "Hold-up m'a ouvert les yeux", relate ce père au foyer au chômage de 43 ans, qui habite une maison avec jardin dans la banlieue de Dunkerque (Nord) avec sa femme, leurs deux enfants et leurs nombreux animaux de compagnie. Sous l'apparence d'un documentaire, le film qu'il cite dénonce un plan secret derrière la pandémie.

Ludovic l'a découvert "par pur hasard", "en cliquant sur des liens". Aussitôt visionné, il l'a partagé. Cette promotion de Hold-up lui a valu de recevoir "des avertissements de Facebook". "C'est de la censure, juge-t-il. C'est parce que ça dérange."

"Hold-up' m'a conforté dans l'idée que le gouvernement nous ment sur beaucoup de choses. Je le savais déjà. Mais je ne pensais pas que c'était aussi important que ça."

Ludovic

à franceinfo

"D'une nature méfiante", voire "un peu parano", Ludovic a pris soin, avant d'accepter de nous parler, d'examiner notre profil Facebook et de rechercher notre nom sur Google, afin de s'assurer de notre identité. "J'étais déjà comme ça avant l'épidémie, mais ça s'est accentué depuis le confinement."

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"Je suis allé loin dans la peur, raconte Ludovic. J'ai respecté le premier confinement. Je sortais très peu. Quand je voyais des gens marcher sur le même trottoir que nous, je disais à mes enfants : 'Venez, on va traverser, pour éviter de croiser ces gens.' J'étais dans la peur, je ne le suis plus. Dans la rue, je ne porte plus le masque − une vraie hérésie. Et pourtant je suis asthmatique."

"Je n'ai plus confiance"

Le revirement du gouvernement sur l'utilité des masques, la démission de la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, au début de l'épidémie, le confinement et les restrictions sanitaires... Tous décrivent combien la gestion de la crise a aggravé leur défiance. "Je n'ai plus confiance en ce gouvernement, lâche Claude. Je ne nie pas que le Covid existe et qu'il soit très dangereux pour les personnes à risques, mais vivre tel que l'on vit actuellement, ce n'est pas justifié." 

"Il y a des décisions qui ne sont pas normales. C'est ça qui m'a fait verser dans le complotisme."

Nathalie

à franceinfo

Le monde scientifique n'échappe pas à cette méfiance. Nathalie mentionne à plusieurs reprises "l'histoire du Lancet". Ce qui a été appelé le "Lancetgate", fin mai, l'a marquée. Une étude parue dans la revue médicale The Lancet concluait alors à l'inefficacité de l'hydroxychloroquine. Des travaux abondamment relayés par la presse. Jusqu'à ce que soit révélé qu'ils reposaient sur une fraude scientifique : les données avaient été fabriquées à l'insu de la prestigieuse publication, discréditée. 

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Nathalie exige désormais qu'on lui montre les dizaines d'études démontrant que l'hydroxychloroquine est inutile. Elle préfère les vidéos enregistrées par Didier Raoult, dans lesquelles il présente des graphiques étayant ses affirmations, aux déclarations "péremptoires" des experts qui le contredisent sur les plateaux de télévision.

"Avant, j'étais anesthésiée. Je ne demandais pas les preuves. Je me disais que si la personne était aussi convaincue pour dire un truc, c'était forcément que c'était vrai."

Nathalie

à franceinfo

"Je ne crois pas aux journalistes"

Cette défiance vise aussi les médias. "Je ne crois pas aux journalistes aujourd'hui", assène Ludovic, qui pointe les groupes de presse détenus par des milliardaires. Nathalie, elle, "pense qu'il y a des pressions phénoménales", financières comme politiques, sur les médias. Elle fustige "le traitement partial" de l'actualité par les "médias mainstream". Elle n'a par exemple pas supporté que des chaînes de télévision américaines mettent fin à la retransmission de Donald Trump début novembre après sa défaite à la présidentielle. "Que des médias censurent le discours d'un chef d'Etat, c'est du jamais-vu. Couper la parole à un président... Ça veut bien dire le pouvoir que certains ont sur la démocratie." 

"Je ne fais plus confiance aux médias, parce que neuf fois sur dix cela va à l'encontre de ce que je pense."

Claude

à franceinfo

Quelques médias trouvent encore grâce aux yeux de Nathalie : CNews avec Laurence Ferrari, Pascal Praud et Jean-Marc Morandini, ou Sud Radio avec André Bercoff. "Ils essaient de faire entendre des voix différentes pour que les gens puissent avoir leur propre réflexion."

"J'essaie de me faire mon propre avis"

Nathalie trouve maintenant ses informations sur Twitter. Elle a réactivé son compte avec l'épidémie. Elle est abonnée à des partisans et des médias pro-Trump, mais aussi à des tenants de la "réinformation" sur le Covid-19, à France-Soir, ou encore à la députée anti-masque et anti-confinement Martine Wonner. "J'ai tendance maintenant à faire confiance à certaines personnes."

Parmi ces personnalités, il y a aussi Silvano Trotta, un vidéaste qui prétend révéler les "vérités cachées" sur la Lune, le 11-Septembre, l'incendie de Notre-Dame et maintenant le Covid-19. Claude aussi le cite en référence. "Ce que j'aime bien chez Silvano, c'est qu'il met des liens. Je les ouvre tous ou presque et je me suis aperçu qu'il rapportait des choses qui étaient sourcées." 

Ludovic, quant à lui, dit s'informer sur la plateforme de vidéos alternative Odysee et sur Facebook. Il suit les principaux groupes de soutien à Didier Raoult et d'autres plus anciens, nés pendant le mouvement des "gilets jaunes". "La liste est trop longue pour vous les citer tous. Il y en a qui sont censurés. Il y en a qui se recréent..." Ludovic vante sa démarche critique. "J'essaie à chaque fois de vérifier ce que je vois. Je cherche toujours à trouver le contraire et si je ne le trouve pas, c'est que c'est vrai."

"Ce 'Great Reset' me fait peur"

Ludovic s'est maintenant forgé ses convictions. Alors même qu'aucune certitude n'existe sur l'origine du virus, il viendrait, selon lui, "de France, de l'Institut Pasteur. Il a été relâché en Chine délibérément". Concernant le nombre de morts, il croit savoir, malgré les tests pratiqués, qu'on "met une étiquette Covid partout. Pourquoi ? Pour que les gens restent dans la peur, avec des œillères, et écoutent le gouvernement."

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Ludovic redoute le "Great Reset". Ce titre d'un projet du Forum économique mondial, imaginant le monde de l'après-pandémie, a été interprété par certains comme une "grande réinitialisation", aboutissant à l'asservissement de la population planétaire. "L'histoire de ce 'Great Reset' me fait peur. On est dans les prémices", s'alarme Ludovic, qui estime faire "partie de cette caste", "des gens pauvres", les victimes annoncées de ce plan.

Nathalie suspecte une stratégie de réduction de la population mondiale pour surmonter le réchauffement climatique. Elle a partagé une frise chronologique représentant la succession d'événements y conduisant. "J'ai tendance à croire à ces trucs-là. C'est pas illogique."

Claude, lui, a fait sienne la thèse du "Deep State", promue par les QAnon, une mouvance selon laquelle Donald Trump bataille contre un Etat profond qui gouvernerait en secret les Etats-Unis et le monde depuis des décennies. Ses soupçons portent en particulier sur le fondateur de Microsoft. "Bill Gates n'est pas du tout celui qu'il prétend être. C'est lui qui tient l'OMS. Il est le seul à pouvoir décider à quoi doivent servir ses dons à l'OMS. Et lui, c'est tout pour le vaccin. Point barre."

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"L'impression d'être dans deux réalités parallèles"

Nathalie, quant à elle, est persuadée qu'il y a eu une fraude "énormissime" à la présidentielle américaine, même si la quasi-totalité des recours de Donald Trump ont été rejetés par la justice ou abandonnés. A la télévision, les invités d'une émission qu'elle regardait débattaient des futures relations avec Joe Biden. Mais sur son fil Twitter, il n'était question que des recours en justice qui permettraient de rendre sa victoire à Donald Trump. "J'avais l'impression d'être dans deux réalités parallèles. Une expérience extrêmement étrange." Si les recours n'aboutissent pas, alors pour Nathalie ce sera "la cata", "ça voudra dire que le plan du 'Great Reset' continuera." "Ils ont mis une chape assez incroyable, accuse-t-elle. Vous êtes taxé de complotiste, donc vous n'avez pas le droit de parler, de penser, de vous exprimer. On ne peut plus poser des questions."

Seul Claude "assume complètement". "Un complotiste, c'est quelqu'un qui dénonce un complot. C'est quelqu'un qui cherche la vérité. Je ne vois pas ce qu'il y a d'insultant." Claude se sent autant "chercheur de vérité" que "résistant" et "soldat du numérique", engagé dans une "guerre de l'information", selon la terminologie QAnon. 

"Mon mari, ça ne l'intéresse pas"

Nathalie se voit même comme une lanceuse d'alerte, prévenant d'une catastrophe mondiale à venir. "J'ai des infos, j'ai des trucs que je vois, je ne sais pas si c'est vrai, mais je ne peux pas me dire : 'Je garde ça pour moi.' Je dois avertir un maximum de personnes. Au pire, si jamais c'est rien, c'est pas grave." 

Ses messages d'alerte ne sont pas toujours bien accueillis. "Des gens m'insultent en me disant : 'Et les extraterrestres, c'est pour quand ?' Ce n'est pas grave. Au moins, ils ont vu l'info." "Je suis un tout petit rouage, mais il y a plein de gens comme moi, qui vont chercher les infos. Je veux juste protéger mes filles. C'est le truc vital en moi. Mon mari, ça ne l'intéresse pas. Il entend mes arguments, mais il a décidé que ce qu'il ne voyait pas n'arriverait pas." Sa mère non plus "ne veut pas en entendre parler". Pas plus que son père ou son frère. "J'ai juste dit sur Facebook à tous mes amis et à ceux que j'aime de se méfier en février-mars, en cas de Covid-21." "On peut me prouver que j'ai tort. Ça ne me dérange pas."


Les personnes qui témoignent ont été contactées via Twitter et Facebook avant d'être interviewées. Les prénoms suivis d'un astérisque ont été modifiés à la demande des personnes interrogées.

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