Covid-19 : ces ressorts utilisés dans le film "Hold-up" pour dénoncer les "mensonges" autour de la pandémie

Le très controversé film "Hold-up" distille pendant 2h40 une critique de la gestion de l'épidémie du Covid-19, en empruntant les codes des théories complotistes.

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Le film "Hold-Up", sorti officiellement le 11 novembre, entend dénoncer la gestion de l'épidémie de Covid-19. (CAPTURE D'ÉCRAN / HOLD UP)

Des images léchées, des intervenants aux titres prestigieux, des interviews sur fond noir, une musique prenante… Tous les codes du documentaire sont réunis dans Hold-Up, le film qui agite les réseaux sociaux depuis sa sortie, le 11 novembre. "Il n'en reste pas moins une œuvre de fiction", tranche Sylvain Delouvée, maître de conférences en psychologie sociale à l'Université Rennes 2. "C'est un film, une construction à charge, bien loin d'un travail journalistique qui aurait cherché à croiser les sources et à donner des points de vue différents", détaille-t-il pour franceinfo.

Savamment construit, le film Hold-Up répond à une ambition : convaincre. Pour cela, les auteurs emploient des ressorts communs aux thèses complotistes.

Des doutes légitimes dans une période incertaine

Au cœur des préoccupations depuis le début de 2020, l'épidémie de Covid-19 et sa gestion par les autorités font l'objet de nombreux désaccords et incertitudes. "La première partie du film cherche à s'appuyer sur le doute existant", observe Sylvain Delouvée, spécialiste des peurs et croyances collectives. Nul besoin de le créer dans la tête du spectateur. Quand il s'agit du coronavirus, "le doute est présent, même chez les non-complotistes".

"Il y a une valorisation du doute et du fait de se sentir différent, du discours 'moi je ne crois pas les discours des médias ou du gouvernement, je me pose des questions, je réfléchis par moi-même'."

Sylvain Delouvée, maître de conférences à l'Université Rennes 2

à franceinfo

L'origine du Sars-CoV-2 n'est encore établie et la gestion gouvernementale de l'épidémie soulève de nombreuses critiques et questions au sein de la population. Or, le film "donne l'impression de se mettre au même niveau que le spectateur" et semble lui dire "je ne suis pas là pour amener des réponses (...) et je me pose les mêmes questions que vous", analyse Sylvain Delouvée. "Le Covid, c'est un traumatisme collectif. Quand on a un événement traumatisant, on cherche à lui donner du sens, c'est une logique tout à fait humaine", complète Marie Peltier, historienne et spécialiste du complotisme.

Les premières dizaines de minutes du film décrivent un virus inoffensif qui finit apparaît même à l'écran sous les traits d'un personnage amical de dessin animé. "L'idée c'est de convaincre les gens que tout cela est louche", explique Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch. Ce qui est rendu possible par "l'imaginaire de la défiance", estime Marie Peltier. "Une grande partie de nos concitoyens ne croient plus en ce qui est perçu comme la parole publique", considère l'universitaire.

Des arguments d'autorité de la part de "lanceurs d'alerte"

Les doutes partagés sont creusés, dès le début du film, par une série d'intervenants interrogés sur fond noir. Certains portent des titres qui donnent du poids à leur propos : ex-chercheur de l'Inserm, ancien prix Nobel de physique, ou encore ancien ministre de la Santé. Autant de garants du sérieux du récit. Ce qui témoigne d'un paradoxe. Car des chercheurs, des ministres ou d'autres personnalités faisant figure d'autorité sont par ailleurs vilipendées, relève Sylvain Delouvée. "Vous allez avoir un double discours : on vous dit que tous les scientifiques sont pourris, sont manipulés par les laboratoires pharmaceutiques et que donc leur parole ne vaut rien, (…) mais on vous présente le médecin Christian Perronne et on insiste bien sur son titre de professeur et chef de service", note le chercheur.

"Dans un cas, on va critiquer cet argument d'autorité en délégitimant la parole de l'expert. Dans l'autre, on va utiliser ce même argument d'autorité pour donner du sérieux à son propos", poursuit Sylvain Delouvée. Ces propos peuvent d'ailleurs être sortis de leur contexte. C'est ce que dénonce Philippe Douste-Blazy, ancien ministre de la Santé et des Affaires étrangères, interviewé dans le film. Il s'est désolidarisé du projet, sur Twitter, estimant avoir été piégé. "Je suis scandalisé par presque tout ce qu'il y a dans ce film", a-t-il affirmé au micro de RTL.

Les scientifiques présentés dans Hold-Up tirent leur légitimité de leur titre, mais aussi de leur position. "Ils vont tous donner le même argument : ils sont contre le consensus scientifique et donc, ils ont une parole libre. (...). Ils se présentent comme des lanceurs d'alerte, des figures héroïques", analyse Sylvain Delouvée. "Ils disent que leurs collègues mentent et c'est pour cela qu'on les croit. C'est paradoxal : pourquoi faire confiance à celui qui accuse les autres de mentir ? Pourquoi ne pas avoir le même esprit critique vis-à-vis de lui ?" interroge l'enseignant.

Un appel aux émotions du spectateur

Au lieu d'avancer des preuves concrètes d'une supposée machination des élites, qu'ils entendent dénoncer, les intervenants appuient leur thèse sur des assertions qui se révèlent fausses et sur des tirades émotives. A plusieurs reprises, Nathalie Derivaux, sage-femme, apparaît submergée par l'émotion, sur fond de musique dramatique.

Une mise en scène classique pour un témoignage, mais qui déborde sur les interventions des experts. "En jouant sur l'émotion, on va avoir tendance à traiter le message de façon différente : je ne fais plus autant attention à la rationalité du message, aux sens des arguments, à la logique, qu'à la globalité du message", pointe Sylvain Delouvée. Rudy Reichstadt, de Conspiracy Watch, le confirme : "Le média audiovisuel est le plus efficace pour faire passer ce genre de thèse sensationnaliste."

"L'image et la musique angoissante permettent de jouer sur les émotions. A travers un texte, c'est plus difficile."

Rudy Reichstadt, de Conspiracy Watch

à franceinfo

Un "millefeuille informationnel"

Le récit de Hold-Up emprunte un autre code des discours conspirationnistes : une construction en "millefeuille argumentatif". Ce concept, théorisé par le sociologue Gérald Bronner consiste à développer une masse d'arguments, dont la multitude laisse le contradicteur pantois et donne le sentiment qu'il est impossible que cette accumulation soit fausse. "Vous ne pouvez pas résister au poids de cette cascade d'arguments", confirme Rudy Reichstadt.

Ce système rhétorique présente un autre avantage non négligeable : il est très long à décortiquer. "Les gens qui vont vouloir émettre des critiques sur ce documentaire ne vont pas pouvoir le faire dans les jours ou dans les heures qui suivent la diffusion, explique le directeur de Conspiracy Watch. Pour pouvoir produire une critique complète et rigoureuse de tous les arguments et assertions contenus par ce film, il faut des semaines entières."

En outre, dans ce "millefeuille", il peut y avoir du vrai aussi. "Ce qui fait la toxicité d'un produit complotiste, ce n'est pas que c'est faux de A à Z, c'est que tout repose sur le mélange du vrai et du faux", explique Rudy Reichstadt. "Le mélange du vrai et du faux est encore plus toxique que le faux."

Un long chemin orienté vers de vieilles thèses

Le spectateur est assommé par la masse d'informations et d'arguments développés au cours des deux premières heures du film, ce qui lui permet de "plonger" dans la panoplie des théories complotistes développées dans le dernier tiers du récit : Troisième Guerre mondiale en préparation, génocide orchestré des plus pauvres…

"Ce sont des vieilles thèses développées depuis des décennies", explique le fondateur de Conspiracy Watch. Hold-Up parvient savamment à les introduire dans son discours, observe-t-il : "On vous prend par la main et on fait monter la température petit à petit. Cela dure 2 heures 46, c'est très long. Cette durée, elle a pour fonction à la fois de vous amener très progressivement, très lentement vers des thèses de plus en plus radicales, vers des choses de plus en plus folles (...) et de vous écraser sous le poids des arguments."

La rhétorique séduit les spectateurs et parvient à les retenir, analyse Sylvain Delouvée : "Ils se retrouvent de plus en plus impliqués. C'est un effet d'engagement tout à fait classique. On commence par accepter de petites choses, qui sont anodines, comme se poser des questions (...) pour en arriver à de véritables élucubrations à la fin."

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