"Ce sont un peu des super-défiants" : une enquête de la Fondation Jean-Jaurès esquisse le profil des antimasques français

Cette étude menée à partir de questionnaires partagés sur des groupes Facebook antimasques lève le voile sur ces opposants, défiants envers les institutions et sensibles aux théories conspirationnistes, selon l'auteur. 

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Un manifestant brandit un masque sanitaire lors d'un rassemblement contre le port du masque, le 29 août 2020, sur la place de la Nation à Paris. (ADNAN FARZAT / NURPHOTO / AFP)

Ils veulent être libres et refusent de porter un masque pour se protéger du coronavirus. Dans une enquête* publiée lundi 7 septembre, la Fondation Jean-Jaurès tente de dessiner la sociologie des militants antimasques, dont le mouvement peine à décoller en France. Les premières manifestations se sont tenues le samedi 29 août, notamment à Paris, où environ 200 participants ont été dispersés par les forces de l'ordre.

L'ampleur de la contestation tricolore semble bien faible face aux 18 000 personnes rassemblées le même jour à Berlin (Allemagne), majoritairement issues des sphères d'extrême droite. Aux Etats-Unis, des partisans de Donald Trump protestent également contre le port du masque. Mais en France, où les trois quarts des sondés se disent favorables à la mesure sanitaire, le profil des antimasques reste flou.

Catégories socioprofessionnelles, relations aux institutions, liens avec les théories conspirationnistes… C'est par un questionnaire diffusé au sein de groupes Facebook antimasques qu'Antoine Bristielle, professeur agrégé de sciences sociales, a tenté de dresser le portrait de ces citoyens mobilisés. Une méthode déjà employée par la Fondation Jean-Jaurès pour identifier les caractéristiques sociologiques des "gilets jaunes", puis celles des soutiens du professeur Didier Raoult, promoteur de l'hydroxychloroquine pour soigner les infections au Covid-19.

63% de femmes et un tiers de cadres 

Qui sont les militants antimasques ? Des militantes, d'abord, en tout cas parmi les personnes qui ont accepté de participer à l'étude de la Fondation Jean-Jaurès, car 63% des réponses ont été fournies par des femmes. "Un phénomène difficilement explicable", selon l'auteur de l'étude, interrogé par franceinfo. L'échantillon est constitué d'une population âgée de 50 ans en moyenne, au niveau d'éducation "assez haut" (autour de bac +2). Antoine Bristielle note aussi une surreprésentation des cadres et professions intellectuelles supérieures (36%, contre 18% pour la population générale). Les ouvriers et les employés sondés ne pèsent, eux, que pour 23% des interrogés, "soit la moitié de leur poids réel dans la population française", précise Antoine Bristielle.

Un questionnaire partagé sur un réseau social suffit-il à déduire la composition sociologique des antimasques ? "Ce n'est pas représentatif de tous les antimasques, se défend l'auteur, mais cela donne un bon aperçu de ces personnes capables de défendre leurs opinions en ligne" et auprès de "leur entourage", en attendant des travaux plus approfondis. 

Au-delà des profils de ces militants, quatre raisons "ressortent très majoritairement" pour justifier leur position. Ce dernier serait "inutile" et ne protégerait pas "efficacement contre le virus" – un argument en contradiction avec les travaux des épidémiologistes, qui jugent le masque nécessaire contre cette maladie infectieuse, même si des réserves existent quant à son utilité à l'extérieur. Autre affirmation contestée par les spécialistes, il serait "dangereux", car il entraverait l'oxygénation. Enfin, l'épidémie serait selon eux terminée et le port du masque aurait pour objectif d'asservir la population.

Une importante défiance envers les institutions

Pour Antoine Bristielle, la défiance envers les institutions serait un des traits communs des antimasques. "Ce sont un peu des super-défiants au sein d'une population déjà elle-même défiante", analyse-t-il. Seuls 6% d'entre eux auraient confiance en l'institution présidentielle (contre 34% pour la population française). Et uniquement 2% en la personne d'Emmanuel Macron contre 35% des Français, si l'on en croit le plus récent sondage publié par Le Figaro Magazine. Le système hospitalier français n'est non plus épargné : à peine 53% d'entre eux lui accorderaient leur confiance, contre près de 87% pour la population générale. D'où la difficulté, selon l'auteur, à approuver et respecter des "mesures exceptionnelles" engagées par l'Etat telles que le port du masque. 

Une défiance qui se traduit aussi dans les urnes et sur le terrain politique : 61% des répondants ont refusé de se placer sur le clivage gauche-droite, ce qui, selon l'auteur, "marque avant toute chose le rejet des partis politiques classiques".

En outre, 82% pensent que le peuple devrait prendre les décisions politiques les plus importantes, en lieu et place des responsables politiques. Des représentants qui, pour 76% des sondés, devraient être des citoyens ordinaires, ce qui, adjoint à d'autres réponses du questionnaire, témoigne, selon l'auteur, d'attitudes "populistes".

Le mouvement des antimasques (...) est le symptôme que les citoyens veulent se saisir pleinement des questions politiques, sans attendre d'éventuelles consignes d'institutions et de partis qui ne bénéficient de toute manière plus de leur confiance.

Antoine Bristielle

dans une étude de la Fondation Jean-Jaurès

Par ailleurs, 95% des antimasques interrogés pensent que le gouvernement s'immisce "beaucoup trop" dans leur vie quotidienne. Comme l'expose Antoine Bristielle, cela traduirait une "adhésion au libertarisme", cette philosophie politique défendant avec ardeur les libertés de l'individu. C'est "ce qui caractérise le mieux les antimasques présents sur les réseaux sociaux". Pour autant, "ces personnes ne se définissent pas comme libertariennes", concède le chercheur, qui explique d'ailleurs l'important taux de cadres parmi les interrogés par une sensibilité plus grande au libertarisme. 

Les masques ont-ils entraîné cette défiance ? "Il ne faut pas croire que les périodes de crise créent des personnes défiantes", défend Antoine Bristielle, qui voit dans le port du masque obligatoire une "goutte d'eau qui a fait déborder le vase, ça a activé des prédispositions de défiance." 

Une sensibilité aux théories conspirationnistes ?

La défiance envers les institutions politiques s'exercerait aussi envers les médias : 2% se disent confiants dans les informations présentées à la télévision (contre 29% des Français), tandis qu'une majorité (51%) témoigne de sa confiance dans les informations lues sur les réseaux sociaux, une attitude qui ne concerne que 14% de la population du pays. Et 78% d'entre eux déclarent s'informer d'abord sur internet, contre un peu plus d'un quart des Français. 

Dès lors, Antoine Bristielle identifie chez eux une certaine sensibilité aux théories conspirationnistes, catalysées par les réseaux sociaux. Neuf antimasques interrogés sur 10 pensent ainsi que "le ministère de la Santé est de mèche avec l'industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins", contre 43% des Français, affirme l'étude. Illuminati, complot sioniste mondial, "assassinat" de Lady Diana, "remplacement" de la population européenne… "63% des antimasques [interrogés] présents sur les réseaux sociaux" croiraient à "plus de la moitié" de ces cinq "thèses complotistes", détaille encore l'étude de la Fondation Jean-Jaurès.

En formant des espaces de communication alternatifs entre individus partageant uniquement le même point de vue, les réseaux sociaux ne permettent plus l'exercice d'un regard critique sur des sujets particuliers.

Antoine Bristielle

Des similarités avec les soutiens du Pr Raoult ?

Antoine Bristielle remarque que 87% des sondés ont "une bonne opinion" du professeur Didier Raoult et 98% se disent même "d'accord avec l'idée selon laquelle chacun devrait être libre de choisir s'il veut se faire traiter" avec de l'hydroxychloroquine. Fin mai, 38% des Français se disaient favorables à l'interdiction de prescription du médicament contre le Covid-19, selon un sondage de YouGov (PDF).

Pour Antoine Bristielle, les profils des pro-Raoult et des antimasques apparaissent assez similaires, avec un âge, un niveau de diplôme et une catégorie sociale "relativement élevés", même si les votes des antimasques semblent plus polarisés vers les extrêmes que les pro-Raoult. 

Certains discours du professeur Raoult, privilégiant une simple recommandation du port du masque plutôt qu'une obligation, ont bénéficié d'une très bonne audience chez les antimasques et ont été largement relayés sur les groupes Facebook dédiés.

Antoine Bristielle

Si le mouvement des antimasques reste minoritaire en France, la question du port du masque, elle, a pu générer des violences : le 7 août, le client d'une laverie avait été violemment agressé pour avoir demandé à d'autres clients de respecter le port du masque, tout comme Lisa, cette infirmière rouée de coups le 11 août dans un bus de Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis). En juillet, Philippe Monguillot, chauffeur de bus à Bayonne, avait succombé après avoir été passé à tabac par des passagers qui refusaient de porter un masque.

* Cette étude a été réalisée sur un échantillon de plus de 1 000 individus via un questionnaire, auquel franceinfo a eu accès, diffusé au sein d'une douzaine de groupes Facebook réunissant au moins plusieurs centaines de membres, du 10 au 19 août 2020, sur la base d'une méthodologie quantitative et qualitative.

** Ces liens renvoient vers des articles en anglais.

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