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Pourquoi le "Black Friday" fait-il autant débat?

Alors la grande distribution, le commerce et le commerce en ligne ont accepté vendredi le report du "Black Friday" à l'issue d'une réunion sur le sujet avec le ministre de l'Economie Bruno Le Maire, le principe même de l'événement continue en soi d'être critiqué. Décryptage. 

Article rédigé par France Info - Emilie Gautreau
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min
Vitrine présentant le "Black Friday" (illustration). (NOÉMIE PHILIPPOT / FRANCE-BLEU PÉRIGORD / RADIO FRANCE)

Le report a été validé. La grande distribution, le commerce et le commerce en ligne ont accepté vendredi 20 novembre de décaler d'une semaine le "Black Friday" initialement prévu le 27 novembre, "sous réserve d'une réouverture des commerces d'ici là", ont-ils annoncé dans un communiqué commun avec le ministère de l'Economie. 

Le ministre de l'économie Bruno Le Maire avait, dès mercredi 18 novembre, évoqué cette possibilité à laquelle plusieurs acteurs de la grande distribution et le PDG d'Amazon France se sont depuis montrés favorables. La journée promotionnelle continue malgré tout de faire débat. Pour quelles raisons ? Explications. 

Parce que des commerçants redoutent que la vente en ligne en sorte encore plus renforcée 

Le "Black Friday" est depuis le début du mois dans le collimateur de certains commerçants. Dès le 7 novembre, quatre fédérations de magasins de centre-ville et centres commerciaux demandaient au gouvernement, dans une tribune publiée dans le Journal du dimanched'interdire cette journée de promotions. Sur franceinfo le même jourJacques Ermann, président du Conseil national des centres commerciaux estimait que le Black Friday était "une véritable provocation en 2020 avec le confinement, puisque les commerçants physiques ne peuvent pas réagir" face aux grandes plateformes de vente en ligne.

Le vendredi 13 novembre, Francis Palombi, président de la Confédération des commerçants de France appelait sur franceinfo le gouvernement à "interdire la publicité" pour le "Black Friday", mettant en avant la "concurrence déloyale" que constituent les grandes plateformes en ligne, et notamment Amazon.

L'opération a généré l'an dernier en France six milliards d'euros de chiffre d'affaires : "85% étaient réalisés dans les commerces physiques", a insisté jeudi 19 novembre sur LCI la ministre déléguée chargée de l'Industrie, Agnès Pannier-Runacher. Mais la crainte persistante est que le commerce en ligne et sur certaines grosses plateformes soient en cette fin d'année privilégiés, d'autant que la période de promotion a déjà commencé bien avant la date prévue, via des opérations de "pré-"Black Friday. 

Parce que cette période de promotion n'est pas encadrée de la même façon que les soldes

Contrairement à ce que peuvent parfois laisser penser les réductions affichées, la période de "Black Friday" n'est pas comparable, sur le plan légal, à celle des soldes et ne permet pas officiellement les mêmes pratiques. 

Les soldes correspondent à deux périodes légales d'une durée minimale de trois semaines et d'une durée maximale de six semaines chacune, dont les dates et les heures de début et de fin sont fixées par un arrêté du ministre chargé de l'Economie. Le Code du commerce précise que "sont considérées comme soldes les ventes qui sont accompagnées ou précédées de publicité et sont annoncées comme tendant, par une réduction de prix, à l'écoulement accéléré de marchandises en stock". Les produits annoncés comme soldés doivent par ailleurs "avoir été proposés à la vente et payés depuis au moins un mois à la date de début de la période de soldes considérée". Les soldes ont pour but l'écoulement accéléré du stock, sans possibilité de réapprovisionnement et avec possibilité de revente à perte. 

Il n'y a en revanche pas de définition légale globale des périodes de promotions. Elles peuvent avoir lieu à tout moment de l'année, avec, sauf exceptions prévues par la loi, interdiction de vente à perte. Il est interdit d'utiliser le mot "soldes" durant ces périodes.

Face au risque de confusion pour le consommateur, un amendement, visant spécifiquement le "Black Friday", avait l'an dernier été ajouté à la loi anti-gaspillage. Une disposition du Code de la consommation considère depuis comme "trompeuse" la pratique commerciale qui a pour objet "dans une publicité, de donner l'impression, par des opérations de promotion coordonnées à l'échelle nationale, que le consommateur bénéficie d'une réduction de prix comparable à celle des soldes".

Parce que les promotions affichées ne sont pas toujours des promotions réelles

L'association UFC-Que Choisir alerte depuis plusieurs années sur "les nombreuses arnaques et fausses promos du 'Black Friday'". Invité de franceinfo jeudi 19 novembre, Alain Bazot, président de l'UFC-Que Choisir a ainsi estimé que "le vrai problème, ce n'est pas de décaler dans le temps. Que ce soit dans 10 ou 15 jours, les consommateurs seront confrontés à des offres bidons. La capacité de se faire avoir en revanche est maximale"

Dans le collimateur de l'association de défense des consommateurs, le fait que certaines enseignes annoncent des réductions très importantes sans pouvoir justifier quel était le prix de départ. Ce qui pose avant tout problème, dénonce vendredi 20 novembre dans un communiqué l'UFC-Que Choisir, c'est le "tour de passe-passe invisible pour les consommateurs qui permet de leur vendre les mêmes produits, aux mêmes prix, tout en leur faisant croire à une bonne affaire". Ainsi, en 2018, l'association avait observé les prix de dizaines de milliers de produits sur les sites des grandes enseignes 28 jours avant le "Black Friday" et le jour J et avait conclu que seuls 8,3 % des 31 603 produits suivis avaient vu leur prix réellement baisser. Elle concluait également à une ampleur très limitée des ristournes effectives, de 7,5% en moyenne tous rabais confondus, loin donc des réductions de 50, 60 voire 70% mises en avant par les commerçants.

Ces pratiques sont évidemment interdites et passibles de sanctions, encadrées par les articles L.121-2 à L 121-5 du code de la consommation

Pour les associations de défense des consommateurs, éviter les abus ne pourra passer que par un retour à un meilleur encadrement juridique de la notion de "prix de référence" (le prix sur lequel on se base pour effectuer la réduction) qui a été assouplie par un arrêté en 2015. L'UFC-Que Choisir appelle notamment à transposer rapidement en droit français une récente directive européenne (directive 2019/2161 du 27 novembre 2019 ) qui encadre plus précisément le prix de référence.

L'Unifab - qui réunit les industriels engagés dans la lutte contre la contrefaçon - avait quant à elle mis en garde l'en dernier contre les produits de mauvaise qualité ou non conformes parfois mis en vente durant la période du "Black Friday".

L'UFC-Que Choisir appelle, sur tous ces aspects, à renforcer les moyens de la DGCCRF (répression des fraudes) afin de faire efficacement la chasse aux étiquettes barrées "fantaisistes" et autres abus.

Parce que la surconsommation peut être à l'origine d'achats inutiles et de gaspillage

Avec la montée en puissance en France du "Black Friday" et du "Cyber Monday" (promotions exclusivement en ligne le lundi suivant le "Black Friday"), sont nées des campagnes, baptisées "Block Friday" ou "Green Friday", appelant à boycotter cette journée, à dénoncer à cette occasion la surconsommation et ses conséquences climatiques ou à en profiter pour réfléchir à des modes de consommation alternatifs. Le mouvement avait l'an dernier donné lieu à une grève d'employés d'Amazon en Allemagne, à une chaîne humaine aux Pays-Bas et à des blocages d'entrepôts et de centres logistiques d'Amazon en France.

À coups de remises, de publicités, on vous incite à acheter des produits dont vous n’avez pas nécessairement besoin

Elisabeth Borne, alors ministre de la Transition écologique et solidaire

BFM Business le 25 novembre 2019

La secrétaire d'Etat rattachée au ministère de l'Ecologie, Brune Poirson, avait elle appelé à remplacer le "Black Friday" par un "Back Friday", incitant à réutiliser des objets ou à les faire réparer plutôt qu'à en acheter de nouveaux. 

François Momboisse, président de la Fédération du E-commerce et de la Vente à Distance, attire néanmoins l'attention sur ce qui relève pour lui d'un "faux procès" fait, sur ce point, au "Black Friday". "D'après une étude qu'on a faite l'an dernier, expliquait-il sur franceinfo jeudi 19 novembre, les gens qui en profitent sont à 70% des personnes qui anticipent des achats de Noël", en répartissant les achats entre novembre et décembre.

En réaction à l'engouement pour ces périodes de grande consommation, est par ailleurs né aux Etats-Unis en 2012 un mouvement qui commence à s'implanter en France : le "Giving Tuesday". Il consiste, le premier mardi de décembre (après donc le "Black Friday" et le "Cyber Monday"), à inciter au don et à la générosité sous toutes ses formes. L'événement, étendu désormais à plus de 100 pays, .

Parce que les anglicismes associés à ces périodes de promotion hérissent les défenseurs de la langue française

Dernière critique récurrente : celle des anglicismes à répétition liés à cette période de promotion ("Black Friday", "Black Week", "Cyber Monday"....) Un collectif international de défense de la langue française (qui réunit des associations suisse, française, belge et canadienne défendant le français) avait l'an dernier appelé les consommateurs francophones à refuser de voir "brader leur langue" en préférant au "Black Friday" l'expression de "Vendredi fou", celle qu'on utilise au Québec. Il invitait les consommateurs et consommatrices à "oublier les commerces qui multiplient l’utilisation du terme 'Black Friday'".

Légalement, ces anglicismes devraient systématiquement être traduits. La loi du 4 août 1994 sur l'emploi de la langue française (dite loi Toubon) indique en effet que "dans la désignation, l'offre, la présentation, le mode d'emploi ou d'utilisation, la description de l'étendue et des conditions de garantie d'un bien, d'un produit ou d'un service (...)  l'emploi de la langue française est obligatoire".

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