L'article à lire pour comprendre le scandale du lait infantile contaminé

La crise des produits pour bébés infectés aux salmonelles du géant Lactalis secoue la France depuis plus d'un mois. Franceinfo vous détaille tout ce qu'il faut savoir sur ce scandale. 

Des produits Picot, une marque du groupe Lactalis, dans les rayons d\'une pharmacie, le 5 octobre 2012.
Des produits Picot, une marque du groupe Lactalis, dans les rayons d'une pharmacie, le 5 octobre 2012. (PHILIPPE TURPIN / AFP)

Une usine contaminée aux salmonelles, des nourrissons hospitalisés, un géant de l'agroalimentaire qui tarde à retirer les lots incriminés, des produits vendus en rayons malgré le rappel... La crise du lait infantile contaminé du groupe Lactalis a débuté il y a plus d'un mois et les conséquences de ce scandale ne cessent de se faire sentir. Franceinfo fait le point sur cette affaire qui met en difficulté le fleuron français de l'agroalimentaire, embarrasse le gouvernement et provoque la colère des parents. 

Comment le scandale a-t-il éclaté ? 

Tout commence à la fin novembre. Les autorités sanitaires sont informées d'un nombre anormalement élevé de cas de salmonellose chez des nourrissons. Cette infection par la bactérie Salmonella provoque le plus souvent une gastro-entérite bénigne, mais elle peut être très grave chez les bébés. Vingt tout-petits âgés de moins de 6 mois sont ainsi infectés depuis le mois d'août, heureusement sans conséquences durables. Tous ont consommé du lait 1er âge fabriqué par Lactalis, un produit destiné à remplacer le lait maternel. 

Le ministère de la Santé diligente une enquête dans l'usine Lactalis de Craon (Mayenne). Le 1er décembre au soir, les résultats tombent sur le bureau de la ministre de la Santé, Agnès Buzyn : la contamination à la salmonelle est confirmée. Le 2 décembre, Lactalis rappelle 12 lots fabriqués dans cette usine et met en place un numéro vert à destination des familles. Le début d'une série de rappels. 

L\'usine Lactalis de Craon (Mayenne), le 11 janvier 2017. 
L'usine Lactalis de Craon (Mayenne), le 11 janvier 2017.  (RONAN HOUSSIN / CROWDSPARK / AFP)

A partir du 4 décembre, deux enquêtes sont lancées : l'une des services vétérinaires de la Direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations (DDCSPP), l'autre de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF). Leurs conclusions sont rendues le 8 décembre : l'origine de la contamination est identifiée, la bactérie est repérée dans la tour de séchage numéro 1 de l'usine. Le 10 décembre, le groupe laitier assure qu'"une cause probable de contamination est survenue sur l'une de nos tours de séchage dans la période du 1er au 6 mai". Fin décembre, une enquête préliminaire est ouverte par le pôle santé publique du parquet de Paris, notamment pour "blessures involontaires" et "mise en danger de la vie d'autrui".

Une infection à la salmonelle, c'est grave ?

Les sujets en bonne santé "guérissent spontanément et rapidement" d'une infection à la salmonelle, indique à franceinfo Robert Cohen, pédiatre et président du Groupe de pathologie infectieuse pédiatrique (GPIP) de la Société française de pédiatrie. Problème : dans le cas présent, on parle de nourrissons, "des groupes à risques, qui peuvent effectivement développer des complications. Elles peuvent être digestives, avec des diarrhées qui se prolongent dans le temps", explique le médecin.  

De fait, les témoignages montrent la dangerosité de cette bactérie puisque dix-huit nourrissons ont dû être hospitalisés, certains plusieurs fois. C'est le cas du petit Noan. Ségolène Noviant, la mère de ce bébé de 6 mois, confie au Parisien que son fils a subi trois séjours à l'hôpital. Depuis le 5 décembre, son enfant enchaîne les diarrhées importantes, les poussées de fièvre, les pertes de sang et de poids. "Il faut arrêter de dire que nos enfants intoxiqués sont désormais en bonne santé, mon fils va très mal", assure la jeune femme. Selon les derniers chiffres officiels datant du 12 janvier, trente-sept enfants atteints de salmonellose ont été diagnostiqués en France. Un cas de salmonellose a également été confirmé en Espagne tandis qu'un autre est soupçonné en Grèce. 

Comment a réagi Lactalis ? 

C'est l'un des points clés du scandale : la réaction très critiquée de Lactalis face à l'ampleur de la crise. Il a, en effet, fallu pas moins de trois rappels en décembre, dont un décidé par le gouvernement, pour que les produits contaminés ou potentiellement contaminés ne soient plus commercialisés. Le 21 décembre, 1 345  références sont retirées des rayons, avant que la société ne rappelle tous les produits infantiles issus de son usine de Craon, le 11 janvier. Cette gestion de la crise met aussi en lumière un groupe et ses pratiques : Lactalis, le leader mondial des produits laitiers, un empire qui possède quelque 246 sites de production dans 47 pays et dont le secret est l'une des marques de fabrique. La seule donnée que la société consent à communiquer concerne son chiffre d'affaires annuel de 17,3 milliards d'euros dont 58% sont réalisés en Europe, 21% en Amérique, 14% en Océanie et 7% en Afrique. 

Une culture du secret incarnée par le dirigeant de Lactalis : Emmanuel Besnier, 8e fortune de France, qui a repris l'entreprise familiale à 29 ans. Extrêmement discret, il n'a donné qu'une interview à Capital en 1998. Inconnu du grand public donc, mais aussi de ses salariés. Face à l'ampleur du scandale, Emmanuel Besnier n'a toutefois pas eu d'autre choix que de s'exposer en accordant un entretien au Journal du dimanche du 14 janvier. 

L\'interview du patron de Lactalis dans \"Le JDD\" du 14 janvier 2018. 
L'interview du patron de Lactalis dans "Le JDD" du 14 janvier 2018.  (MAXPPP)

Plusieurs points sont à retenir de cette interview. Emmanuel Besnier s'engage à indemniser "toutes les familles qui ont subi un préjudice" et assure avoir eu avant tout à l'esprit les conséquences de cette crise sanitaire pour les consommateurs, "des bébés de moins de 6 mois". "C'est pour nous, pour moi, une très grande inquiétude", affirme-t-ilLe PDG révèle avoir fait des "travaux" dans l'usine incriminée au moment où la bactérie aurait fait son apparition. "A cette occasion, la bactérie peut avoir été réintroduite à l'intérieur des installations", précise-t-il. Il promet aussi que son groupe collaborera "avec la justice en donnant tous les éléments qu'on [lui] demandera". Il annonce enfin que 83 pays et plus de 12 millions de boîtes sont concernés par le rappel. 

Qu'a fait le gouvernement ? 

Le 5 décembre, le ministère de l'Economie convoque le PDG de Lactalis. Le patron de Bercy, Bruno Le Maire, estime dans Le Figaro que "les mesures prises par l'entreprise n'étaient pas de nature à maîtriser le risque de contamination"Il signe alors lui-même, le 10 décembre, un arrêté demandant la suspension de la commercialisation de 620 nouveaux lots.

Le 11 janvier, Bruno Le Maire s'exprime sur l'affaire en conférence de presse et accuse Lactalis d'être "une entreprise défaillante". Il annonce avoir convoqué les dirigeants de la société ainsi que les acteurs de la grande distribution. Le ministre indique que Lactalis reprendra tous les produits laitiers infantiles fabriqués sur son site de Craon"quelle que soit leur date de fabrication, dans tous les lieux de commercialisation". Jusqu'ici, le rappel courait pour les boîtes produites à partir de février 2017. 

Malgré ces décisions, Les Républicains reprochent au gouvernement sa gestion de la crise, le 11 janvier, et déplorent que l'exécutif "se satisfasse d'obligations de moyens et non de résultats". De son côté, l'ancien ministre de l'Agriculture Stéphane Le Foll estime que l'exécutif a "tardé" à réagir fermement. "J'ai été frappé qu'il n'y ait pas eu de prise de parole politique dès le début. Il fallait monter tout de suite !" juge le socialiste à franceinfo

Pourquoi des produits rappelés se sont-ils quand même retrouvés en rayons ? 

Entre le 10 et le 11 janvier, de nombreuses enseignes de la grande distribution reconnaissent avoir vendu des produits Lactalis qui faisaient l'objet du rappel : 403 articles pour le groupe Casino, 384 pour le groupe Système U ou encore 52 boîtes chez Auchan... Comment expliquer ce raté ? Les explications diffèrent d'un établissement à un autre. "Les distributeurs n'ont pas mis en place des procédures de suivi et de retrait fiables", explique à franceinfo Nicolas Godfroy, directeur juridique à l'UFC-Que Choisir. Chez Auchan, on blâme, par exemple, "une livraison postérieure aux opérations de retrait exécutées précédemment (...) dans ses magasins" tandis que chez Leclerc, la direction évoque des difficultés liées à la succession de rappels. 

Le 11 janvier, Bruno Le Maire révèle ainsi que sur 2 500 établissements contrôlés, "91 détenaient des boîtes qui auraient dû être retirées" : "30 grandes surfaces" sont concernées mais également "44 pharmacies, deux crèches, 12 hôpitaux et trois grossistes". Pour éviter que cela ne se reproduise, les représentants du secteur ont promis un blocage systématique des boîtes de lait infantile concernées en caisse. 

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Que réclament les familles des bébés malades ? 

Les parents des enfants infectés sont rapidement montés au front. Quentin Guillemain, père d'un bébé de 2 mois qui a consommé du lait potentiellement infecté, crée à la mi-décembre, après avoir porté plainte contre Lactalis, l'Association des familles victimes du lait contaminé aux salmonelles. Le 12 janvier, l'association révèle que des "centaines" de parents de nourrissons ont porté plainte dans toute la France contre Lactalis. "Plusieurs centaines [d'autres familles] souhaitent porter plainte, et le feront dans les jours à venir", ajoute Quentin Guillemain. Selon le jeune père de famille, les autorités sanitaires sous-estiment le nombre de cas de bébés victimes de salmonellose.

Quentin Guillemain, président de l\'Association des familles victimes du lait contaminé aux salmonelles. 
Quentin Guillemain, président de l'Association des familles victimes du lait contaminé aux salmonelles.  (ERIC FEFERBERG / AFP)

Les familles concernées envisagent aussi de porter plainte contre les distributeurs, dévoile, le 15 janvier, le même Quentin Guillemain. Il se déclare déterminé à savoir "ce qui s'est passé du début à la fin" dans cette affaire. "Nous ne sommes pas dans le débat de l'indemnisation, assure-t-il. Nous n'achèterons pas le silence des familles dans cette histoire."

Il émet aussi des doutes sur la façon dont l'Etat a géré cette affaire. "Comment peut-on dire que l'Etat n'a pas une part de responsabilité dans ce qui s'est passé (…) comment peut-on dire que l'Etat est irréprochable, que les processus ont tous été respectés, et que malgré tout, on a continué à donner ces produits-là aux enfants ?" interroge-t-il.

J'ai eu la flemme de tout lire, vous me faites un résumé ? 

Depuis plus d'un mois, le géant de l'agroalimentaire Lactalis est plongé dans une crise majeure, celle du lait infantile contaminé aux salmonelles. L'origine de la contamination a été identifiée dans l'usine de Craon (Mayenne). Selon le dernier bilan, 37 enfants atteints de salmonellose ont été diagnostiqués en France, dont 18 ont dû être hospitalisés. 

Critiqué de toutes parts, notamment pour sa culture de secret, Lactalis a dû s'y reprendre à trois fois pour rappeler les lots incriminés, soit 1 345 références. Par précaution, le rappel a finalement été étendu et élargi à l'international : 83 pays et plus de 12 millions de boîtes sont concernés.

De leur côté, les familles réclament la vérité et plus d'une centaine d'entre elles ont porté plainte. Une enquête préliminaire a été ouverte par le pôle santé publique du parquet de Paris, notamment pour "blessures involontaires" et "mise en danger de la vie d'autrui".