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"Prêt" selon Jean-Luc Mélenchon, François Ruffin peut-il s'imposer comme le candidat de la gauche en 2027 ?

Le fondateur de La France insoumise a récemment mis en avant le député de la Somme, dans l'optique de la prochaine présidentielle. A quatre ans de l'échéance, l'entourage de François Ruffin préfère jouer la prudence, mais constate son influence croissante au sein de la Nupes.
Article rédigé par Thibaud Le Meneec
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min
François Ruffin et Jean-Luc Mélenchon. (PAULINE LE NOURS / FRANCEINFO)

Tout est parti d'un sondage, dans la lignée de ceux contre lesquels les élus de La France insoumise ont l'habitude de vitupérer. Le 11 avril, l'institut Cluster 17 publie une enquête d'opinion sur les intentions de vote des Français si l'élection présidentielle se tenait dans la foulée. A gauche, deux candidats émergent : Jean-Luc Mélenchon, avec 24% d'intentions de vote "probable" ou "possible", et François Ruffin, à 21%. Le lendemain, le triple candidat à l'Elysée tweete sa satisfaction, et même un peu plus : "Magnifique sondage Cluster. François Ruffin et moi passons la barre des 20%. Tout le travail accompli depuis un an ne s'est pas perdu dans le sable du bashing permanent contre moi. François est prêt. En avant !"

Depuis, chacun a donné son interprétation de cette formule sibylline. "C'est plus un piège qu'autre chose", assure une députée écologiste, tandis qu'un parlementaire LFI y lit "une certaine rouerie". "Si je voulais désigner un mec, je ne le ferais pas comme ça ! Il a voulu le piéger en l'obligeant à sortir du bois", veut croire un socialiste. "C'est la récompense du travail que fait François Ruffin depuis des années", soutient pour sa part Damien Maudet, l'un de ses proches.

"Le tweet de Jean-Luc Mélenchon n'est ni un adoubement, ni une manœuvre."

Damien Maudet, député LFI de Haute-Vienne

à franceinfo

Le premier concerné temporise, à quatre ans de l'échéance. "C'est gentil, mais ce n'est pas le moment. Il y a un homme seul là-haut. Il faut une équipe plurielle en face", a balayé François Ruffin, sur franceinfo, mi-avril. "Il ne veut pas s'emballer, il ne faut pas jouer aux crétins", dit autrement Alexis Corbière, député LFI. S'il se refuse pour l'heure à endosser le rôle de présidentiable à gauche, le député de la Somme a bien vu les regards de ses camarades de gauche évoluer. "Depuis le tweet de Jean-Luc Mélenchon, il y a des collègues qui viennent le voir, c'est intéressant", note Damien Maudet.

François Ruffin (2e en partant de la droite) aux côtés de Fabien Roussel (PCF), Marine Tondelier (EELV) et Olivier Faure (PS), à Paris, le 17 janvier 2023, lors d'un meeting de la Nupes contre la réforme des retraites. (MAGALI COHEN / HANS LUCAS / AFP)

"Jean-Luc Mélenchon n'offre aucun débouché politique. Au moins, François Ruffin rassure et rassemble. On sent qu'il provoque un intérêt, il ferait un bon candidat", juge une députée écologiste. "L'incarnation de la nouvelle social-démocratie à la française, est-ce que ça ne serait pas lui ?", ose une députée de la majorité, qui "pourrai[t] dire des choses qu'il dit".

Des compliments jusqu'au sein de la majorité

Pour l'instant, François Ruffin s'échauffe et tend une oreille attentive à ce que la Nupes dit de lui. "Il joue déjà un rôle central à gauche", assure le député LFI Eric Coquerel. "Ce sont des personnalités comme lui qui mobilisent, ça dénote une forme d'assise politique et une forme de reconnaissance qui rejaillit sur tous les territoires", embraye l'écologiste Marie-Charlotte Garin, qui a tenu plusieurs meetings avec lui ces derniers mois. "Il fait partie de ceux qui peuvent tracer des perspectives au sein de la Nupes", renchérit la patronne des députés EELV, Cyrielle Chatelain.

L'Amiénois en est bien conscient. Il multiplie les déplacements, formule des propositions, comme l'instauration d'un référendum d'initiative citoyenne prôné par les "gilets jaunes", consulte ici et là. "Il a senti quelque chose et compris qu'il fallait prendre des cafés", rigole un député socialiste. Il prend des contacts au-delà de la Nupes, aussi. Comme lorsqu'il échange avec la députée Renaissance Astrid Panosyan-Bouvet lors d'une grève des aides à domicile de Domidom, l'année dernière. "François Ruffin a eu un rôle qui a permis de rendre ce combat plus visible et faire en sorte que ça concerne toute une profession. Ça m'a surpris que ça soit quelqu'un qui ne soit pas dans la mise en scène personnelle", loue la parlementaire macroniste, qui salue "ses propositions de fond et cette démarche de responsabilité".

"Il part des gens et parle des gens."

Astrid Panosyan-Bouvet, députée Renaissance

à franceinfo

"François Ruffin se recentre, c'est une bonne nouvelle", estime une autre députée de la majorité. Lui, l'auteur de "la fête à Macron", qu'il dit atteint d'une "forme de folie", serait-il prêt à mener une union de la gauche radicale au centre ? "Jamais François Ruffin ne l'a proposée. Il y est opposé, comme tous ceux qui participent au mouvement insoumis, sous quelque forme que ce soit", a démenti Jean-Luc Mélenchon dans une note de blog. Reste que le député de la Somme, élu face au Rassemblement national, ne s'interdit pas de discuter avec le camp présidentiel. "Il sait construire une alliance et prendre le bon macroniste" sur des dossiers précis, résume Damien Maudet.

Un discours moins clivant pour "souffler"

Sur la forme, la mue de François Ruffin est plus perceptible. L'image du "député reporter", en maillot de foot dans l'hémicycle, appartient au passé. Le fondateur du journal Fakir porte régulièrement le costume et n'a "plus envie de hurler sur les bancs de l'Assemblée", comme il l'a récemment confié à France Inter. "Depuis que je m'assagis, j'ai pas mal de nouveaux amis. Tant mieux. Mais (...) si j'ai changé, c'est vrai, dans mon expression, je varie peu dans mes convictions", précisait-il sur son blog, début mai.

>> REPORTAGE. Législatives 2022 : dans la Somme, les candidats face à "la misère" et à l'inévitable angoisse de l'inflation

"Entre 2017 et 2022, sa perception a évolué : à 17 députés 'insoumis', c'était plus difficile de gagner un vote qu'aujourd'hui, donc il était primordial de se faire entendre. Aujourd'hui, il n'a plus besoin de faire ça pour que sa parole porte, il peut montrer qu'il défend posément ses idées, décrypte Damien Maudet, qui fut son assistant parlementaire. Les gens cherchent l'apaisement, il y a une certaine résignation dans le pays. Ce qu'incarne François, c'est pouvoir souffler." Une attitude qui tranche avec les incidents provoqués par des députés de La France insoumise à l'Assemblée ces derniers mois. Pour cette élue Renaissance, la stratégie pourrait se révéler payante.

"Il a bien compris que la stratégie du chaos de LFI n'était plus dans l'air du temps, c'est politiquement bien joué."

Une députée Renaissance

à franceinfo

Apprécié au sein de la Nupes, pas détesté du côté de la majorité, François Ruffin est-il cependant en mesure de s'imposer au sein de La France insoumise ? L'élu de la Somme, à la tête de son micro-parti, Picardie debout, ne peut compter pour l'instant que sur une poignée de députés alignés sur ses positions, dont Damien Maudet ou Christophe Bex, venu des "gilets jaunes". "Il peut en entraîner d'autres chez LFI, parie un autre élu de son groupe. Si tout le monde cherche un candidat, il peut être celui-là. Une fois qu'il est en l'air, tu peux lui tirer dessus, il ne tombe pas."

François Ruffin à l'Assemblée nationale, à Paris, le 18 février 2023. (MAGALI COHEN / HANS LUCAS / AFP)


A l'automne dernier, François Ruffin a fait acte de candidature pour intégrer la nouvelle direction de LFI. Avec d'autres, comme Alexis Corbière ou Clémentine Autain, il a été éconduit au profit des proches de Jean-Luc Mélenchon. Et c'est avec cette "génération Mélenchon" que les relations sont le plus fraîches aujourd'hui. "On peut parler d'alliance de circonstance, comme une relation d'associés-rivaux, avec des tensions larvées", analyse Manuel Cervera-Marzal, chercheur et auteur d'une Sociologie de La France insoumise (éditions La Découverte).

"Ce qu'apporte François Ruffin chez LFI, c'est la preuve d'un mouvement pluraliste. Il arrive à parler à certaines franges de l'électorat dans lesquelles Jean-Luc Mélenchon n'est pas très bon."

Manuel Cervera-Marzal, chercheur

à franceinfo

Cette France des "fâchés pas fachos", séduits par le Rassemblement national sans adhérer totalement au discours du parti d'extrême droite, voilà la cible de François Ruffin depuis son émergence en politique, en 2016. Sept ans ont passé depuis ses prises de parole à Nuit debout et son documentaire Merci patron !. L'ancien journaliste a gagné ses galons, mais la panoplie du présidentiable n'est pas complète sur le fond, jugent certains. "Il faut des années de travail pour gagner en épaisseur sur plein de sujets, comme l'international ou la VIe République", pointe un parlementaire de la Nupes. Son entourage balaie tout angle mort chez ce couche-tôt. "Il fonctionne par séquences, justifie Damien Maudet. Il traite un sujet en profondeur pour être en mesure d'en parler. La défense et la sécurité, il a moins eu l'occasion de travailler dessus, mais il va y venir car il a envie d'apprendre et de progresser."

La nécessité de "tuer le père" ?

Sur la forme, les critiques affleurent également. "Il n'est pas très à l'aise en discours et en débat. On l'imagine mal président", tranche un élu socialiste. "Il n'a pas un discours politique classique, mais ça manque parfois un peu de forme, prolonge un de ses collègues. Pour présidentialiser le personnage, il faut travailler la forme du discours, élaborer un récit qui sorte de la juxtaposition des témoignages."

François Ruffin doit-il faire sa mue pour s'imposer dans les années à venir ? "Il ne faut pas qu'on rabaisse l'aspect de rupture de notre programme, c'est ce qui a fait le succès de LFI", met en garde Eric Coquerel. "Il faut passer de l'artisanat à l'entreprise plus industrielle", illustre Alexis Corbière. "Il a beaucoup de choses à remplir s'il veut aller au bout", anticipe un autre député LFI.

Devenir la figure incontournable de la gauche radicale après Jean-Luc Mélenchon en fait partie. "Naturellement, ce match n'existe pas et n'existera jamais", a récemment balayé l'ex-chef de file de LFI à propos de cette hypothétique guerre de succession. "François Ruffin a-t-il envie de tuer le père ? Emmanuel Macron l'a fait, Nicolas Sarkozy aussi", rappelle un conseiller de l'exécutif. La Nupes va-t-elle connaître son moment œdipien avant 2027 ?

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