Gérald Darmanin, atout ou handicap pour Emmanuel Macron ?

Article rédigé par
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 9 min.
Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin et le président de la République Emmanuel Macron sont en visite au château de Chambord sur le thème des "vacances apprenantes", le 22 juillet 2020. (LUDOVIC MARIN / AFP)

Les postures et l'ambition de cet "hologramme de Nicolas Sarkozy" créent des remous au sein de la majorité. Mais le ministre de l'Intérieur plaît à l'électorat de droite, sur lequel Emmanuel Macron compte s'appuyer pour 2022.

La place Beauvau, Gérald Darmanin en rêvait. Mais son entrée en fonction au ministère de l'Intérieur, début juillet, a d'abord été saluée par les huées des féministes. Les militantes ont multiplié les manifestations pour réclamer la démission du ministre, visé depuis 2009 par une accusation de viol. En vain. Le président de la République Emmanuel Macron n'a pas renié son choix : faire du ministre des Comptes publics, issu de la droite, le "premier flic de France" pour mettre fin à la fronde des syndicats policiers contre Christophe Castaner. L'élu de Tourcoing, devenu à 37 ans le plus jeune ministre de l'Intérieur de la Ve République, bénéficie depuis lors d'un soutien sans faille du chef de l'Etat. En tout cas jusqu'à la séquence catastrophique qui s'est ouverte fin novembre.

Les samedis 21 et 28 novembre, l'article 24 de la proposition de loi sur la "sécurité globale", voulu par Gérald Darmanin et visant à limiter la diffusion d'images d'interventions policières, suscite d'amples manifestations en France pour défendre la liberté de la presse, dont les médias étrangers se font l'écho. Et entre ces deux dates, les violences policières font la une de l'actualité : camp de migrants violemment évacué de la place de la République, à Paris, le lundi, coups portés par des policiers à un producteur de musique noir le jeudi, photographe syrien installé en France blessé par un policier le samedi... Le lundi 30 novembre, pris d'une colère froide, selon Le Monde, Emmanuel Macron "recadre" son ministre de l'Intérieur et fait savoir que l'article 24 sera réécrit. Maintenu à son poste, Gérald Darmanin est-il encore un atout ou désormais une charge pour l'exécutif ?

Sur l'échiquier politique, la cause est entendue : l'homme divise. "C'est une personnalité politique clivante, très rejetée à gauche, mais dont l'action est appréciée chez les sympathisants de La République en marche. Il obtient également des scores supérieurs à sa moyenne nationale chez les soutiens de LR", souligne le directeur général délégué d'Ipsos France, Brice Teinturier, en s'appuyant sur un sondage réalisé avant la semaine du 23 novembre. "Dans le dispositif d'Emmanuel Macron, ajoute-t-il, c'est quelqu'un d'important, en particulier sur le régalien"

"Il vise clairement à mobiliser l'électorat de droite"

En clair, Gérald Darmanin est chargé de siphonner l'électorat de "droite dure" pour le chef de l'Etat en vue de la présidentielle de 2022, synthétise plus abruptement l'ancien ministre de l'Intérieur et ex-président du Conseil constiutionnel, Jean-Louis Debré, sur BFMTV.

"Gérald Darmanin a été choisi pour incarner une droite dure qui puisse pomper les voix du Front national."

Jean-Louis Debré, ancien ministre de l'Intérieur

sur BFMTV

Plus précisément, le nouveau locataire de la place Beauvau permettrait d'attirer l'électorat de droite populaire qui fait défaut à Emmanuel Macron. "Gérald Darmanin comprend cet électorat populaire et il le sent plutôt bien", juge ainsi le président du groupe MoDem à l'Assemblée, Patrick Mignola.

Diplômé de Sciences Po Lille (même s'il a grandi à Paris), le ministre de l'Intérieur n'a jamais hésité à faire valoir son ancrage dans le Nord et ses origines modestes, en évoquant sa mère femme de ménage ou son grand-père harki. L'un de ses premiers parrains en politique est le très droitier Christian Vanneste, auquel il succèdera à 29 ans comme député de la 10e circonscription du Nord, en 2012. Xavier Bertrand le prend ensuite sous son aile, et en fait, en 2016, son vice-président au conseil régional des Hauts-de-France.

Ultime bonne fée à se pencher sur son berceau avant Emmanuel Macron, Nicolas Sarkozy paraît le couver avec affection. Les deux hommes ont d'ailleurs petit-déjeuné ensemble fin novembre place Beauvau, rapportent Le Point et L'Express (articles pour abonnés). "Emmanuel Macron a fait le deuil de gagner sa campagne de 2022 à gauche, il vise clairement à mobiliser l'électorat de droite", estime Rémi Lefebvre, professeur de science politique à l'université de Lille. "La nomination de Gérald Darmanin place Beauvau est un signal envoyé à l'électorat Sarkozy, dont le ministre de l'Intérieur reste proche".

Nicolas Sarkozy avait justement réussi à "rétrécir l'électorat Le Pen", comme l'avait démontré la politologue Nonna Mayer, en axant fortement sa campagne présidentielle de 2007 sur les thématiques sécuritaires. Pour autant, l'élève vaut-il le maître ? Un cadre du parti Les Républicains, qui préfère rester anonyme, ironise.

“C'est un mauvais hologramme de Nicolas Sarkozy, à une différence près : Sarkozy avait des résultats".

Un cadre du parti Les Républicains

à franceinfo

A l'image de l'ancien président évoquant, par exemple, les "bandes de racailles", Gérald Darmanin multiplie les provocations sémantiques. "Quand j'entends le mot 'violences policières',  personnellement je m'étouffe", déclare-t-il le 28 juillet devant la commission des lois de l'Assemblée nationale. En pleine enquête sur la mort de Cédric Chouviat, décédé des suites d'une asphyxie lors d'un contrôle, la phrase choque. Qu'importe. Gérald Darmanin continue sur sa lancée, en n'hésitant pas à piocher dans un vocabulaire utilisé à l'extrême droite. Comme le terme d'"ensauvagement", qu'il répéte à plaisir sur BFMTV. 

"Je pense qu'une certaine partie de la société connaît ce qu'on appelle l'ensauvagement, la sauvagerie."

Gérald Darmanin, ministre de l'Intérieur

sur BFMTV, le 7 septembre

Ce terme lui avait pourtant déjà valu les foudres du ministre de la Justice, Eric Dupond-Moretti, qui avait pointé du doigt "ceux qui en rajoutent en permanence" en utilisant "le discours populiste" et la "surenchère". Mais, fort du soutien présidentiel, Gérald Darmanin ignore les remous créés au sein même du gouvernement. Comme le rapporte Le Parisien, le Premier ministre Jean Castex a, lui aussi, tenté de le convaincre, début septembre, de laisser tomber ce vocabulaire. Sans effets : "Personnellement, j'utilise le mot d''ensauvagement', et je le réitère", persiste le ministre de l'Intérieur lors d'un déplacement.

"ll est uniquement dans le tout-communication"

Ces polémiques à répétition insupportent la gauche, heurtent dans son propre camp, mais agacent aussi jusqu'à son ancien parti. "Le rôle d'un ministre de l'Intérieur, c'est de montrer l'exemple, d'être à la fois ferme et serein. On ne peut pas toujours être dans les coups, dans le mode de la posture", tacle sur Public Sénat le patron du groupe LR au Sénat, Bruno Retailleau, qui lui reproche d'"hystériser" le débat.

A l'instar encore de Nicolas Sarkozy, on soupçonne surtout Gérald Darmanin de vouloir prendre la lumière au service de sa seule ambition. "La seule chose qui l'intéresse, c'est lui. Il est obnubilé par sa carrière. Pour lui, Beauvau, c'est un grand plan de com’ à son service", attaque le cadre LR déjà cité. "Il est uniquement dans le tout-communication".

"Il est très fort dans le verbe, mais pour le reste, il mouline des bras", enchaîne l'ancien député et actuel maire LR du Touquet Daniel Fasquelle, qui dénonce aussi bien la "traîtrise" passée de Gérald Darmanin (son départ de LR pour rejoindre Emmanuel Macron) que son arrogance d'aujourd'hui, surtout vis-à-vis de son ancien parti.

"Dans l'hémicycle, Gérald Darmanin, c'est quand même le plus désagréable des ministres à notre égard."

Daniel Fasquelle, maire LR du Touquet

à franceinfo

A droite, d'autres voix s'élèvent pour défendre l'ex-maire de Tourcoing. A la tête du conseil régional des Hauts-de-France, Xavier Bertrand se garde bien d'attaquer son ancien poulain. "Il faut qu'on arrête de le rendre responsable de tout, des tensions dans le pays, parce qu'il n'est là que depuis quelques mois", a plaidé le président des Hauts-de-France sur BFMTV, dimanche 29 novembre.

"Les forces de l'ordre sont sensibles à un ministre qui ne les lâche pas"

Difficile pour le moment d'établir son bilan à la tête de ce ministère qu'il aurait soufflé à la dernière minute à Jean-Michel Blanquer, à priori mieux placé sur la liste d'Emmanuel Macron pour le poste, selon Le Monde. En quatre mois, il semble surtout avoir réussi à rendre audible une gauche rassemblée au nom de la défense des libertés. Et il ne semble plus pouvoir bénéficier d'un soutien aussi appuyé du chef de l'Etat, qui a demandé une réécriture de l'article 24 et accordé une interview au magazine vidéo Brut, dont le journaliste Rémi Buisine a été victime de violences policières à Paris le 23 novembre.

Mais le ministre de l'Intérieur est-il seul responsable du cafouillis actuel ? "Non", répond le patron des députés MoDem, qui monte au filet pour le soutenir. 

"Gérald Darmanin représente une part du problème. Mais la situation a été coproduite par tout le monde."

Patrick Mignola, président du groupe MoDem à l'Assemblée nationale

à franceinfo

"Nous, au MoDem, étions évidemment sans enthousiasme sur la loi 'sécurité globale' dans son ensemble et sur l'article 24 en particulier. Mais 60% du groupe l’a voté, plus pour ne pas envoyer un contre-message aux policiers que pour autre chose", complète l'élu savoyard.

"Gérald Darmanin est solide, constant. Les forces de l'ordre sont sensibles à un ministre qui ne les lâche pas", le défend le délégué général de La République en marche, Stanislas Guerini, qui fait le job, sans dissimuler son envie de passer "à une autre séquence".

"Je considère que si dans un moment aussi difficile, on ne fait pas bloc, ce serait suicidaire, surtout avant le texte sur le "séparatisme" qui est un texte important."

Stanislas Guerini, délégué général de LREM

à franceinfo

Ça tombe bien : Gérald Darmanin manifeste déjà son activisme sur le nouveau texte, rebaptisé "loi confortant les principes républicains". Le ministre de l'Intérieur a ainsi annoncé sur Twitter, mercredi 2 décembre, le lancement, dans les "prochains jours", d'une "action massive et inédite contre le séparatisme" visant "76 mosquées". Ces "76 mosquées soupçonnées de séparatisme vont être contrôlées dans les prochains jours et celles qui devront être fermées le seront".

"Il marque le tournant sécuritaire assumé de Macron"

Une séquence en chasse une autre. Pour un ancien conseiller à l'Elysée de Nicolas Sarkozy contacté par franceinfo, "Gérald Darmanin est à l'image de ce qu'est la politique aujourd'hui, une question de posture". Le même, bon connaisseur de la police, note aussi qu'en termes de calendrier, à moins de 18 mois de la prochaine présidentielle, il est difficile de remplacer Gérald Darmanin, déjà troisième ministre de l'Intérieur de ce quinquennat après Gérard Collomb et Christophe Castaner.

"Compte tenu du calendrier, ce serait maladroit de le faire partir maintenant, ça ferait lâchage, manœuvre de dernière minute. Pour Emmanuel Macron, ce serait un aveu d'échec risqué en termes d'image et de cohérence. ”

Un ancien conseiller à l'Elysée de Nicolas Sarkozy

à franceinfo

Pour Rémi Lefebvre, au-delà du tollé médiatique et des couacs récents, il ne faut pas se tromper sur l'objectif : "Cette controverse marque le tournant sécuritaire assumé de Macron, c'est le but recherché. Gérald Darmanin reste un atout et Emmanuel Macron ne veut pas s'en débarrasser."

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.