Syrie : cinq questions sur le rapatriement des jihadistes français retenus dans les camps kurdes

La France, opposée jusqu'ici à leur retour, a changé de doctrine avec le désengagement américain sur place. Explications. 

Des civils se rassemblent à un avant-poste des Forces démocratiques syriennes, près du village de Baghouz, en Syrie, près de la frontière irakienne, le 26 janvier 2019.
Des civils se rassemblent à un avant-poste des Forces démocratiques syriennes, près du village de Baghouz, en Syrie, près de la frontière irakienne, le 26 janvier 2019. (DELIL SOULEIMAN / AFP)

"Nous avons fait un choix, qui est celui de la préférence du contrôle et donc du rapatriement en France." La ministre française de la Justice a confirmé, jeudi 31 janvier, que Paris avait désormais une "préférence" pour le rapatriement en France de ses ressortissants partis rejoindre Daech en Syrie et aujourd'hui détenus par les forces kurdes. Nicole Belloubet a précisé qu'une majorité de Français sur place étaient en réalité des enfants. Combien sont-ils ? Pourquoi ce changement de doctrine ? Comment réagit la classe politique ? Franceinfo répond à cinq questions sur le sujet.

Combien de Français sont détenus par les Kurdes en Syrie ?

Environ 130 ressortissants français sont détenus par les Forces démocratiques syriennes (FDS), majoritairement kurdes. Mais leur nombre pourrait augmenter alors que les dernières poches du groupe Etat islamique (EI), désormais acculé sur un territoire de quatre kilomètres carrés, sont en train de tomber dans l'est de la Syrie, près de la frontière irakienne. Selon des sources françaises citées par l'agence Reuters, quelque 250 jihadistes français (une centaine à Idlib, environ 150 à Hajine) seraient encore en état de combattre sur le territoire syrien.

S'agissant des 130 Français détenus ou retenus dans le nord-est de la Syrie par l'alliance arabo-kurde, on compte une cinquantaine d'adultes, hommes et femmes, et autour de 70 enfants. "Il y a principalement des enfants mineurs. Ces enfants soit sont nés là-bas, soit sont partis tout petits de France avec leurs parents (...)", affirme Nicole Belloubet sur RTL. Selon la ministre de la Justice, "à peu près 75%" de ces ressortissants français sont "des enfants de moins de sept ans".

"Nous avons également la certitude de vouloir prendre en charge des enfants qui sont orphelins, a-t-elle détaillé, la question la plus importante numériquement est celle des enfants qui sont sur site et qui sont accompagnés de leurs mères, voire de leurs pères".

La garde des Sceaux a cependant indiqué ne pas être en mesure de préciser à ce stade le nombre total de ressortissants français concernés par un éventuel retour, qui n'est pas, selon elle, "stabilisé". "Nous avons quelques noms mais je ne suis pas en mesure de vous affirmer que cette liste est stabilisée", a-t-elle dit. Et de préciser : "Ces Français sont détenus dans des camps différents et nous devons nous assurer qu'ils sont bien présents dans ces camps." Dans l'un de ces camps, une Française qui dit s'appeler Mathilde et être originaire de Tours (Indre-et-Loire) témoigne.

Pourquoi la France a-t-elle changé de doctrine à leur sujet ? 

La décision-surprise de Donald Trump, en décembre, de retirer les quelque 2 000 soldats américains déployés en Syrie auprès des forces arabo-kurdes qui combattent l'EI a changé la donne et pourrait précipiter le retour de "revenants" en France.

Paris était jusque-là opposé au retour de ses ressortissants pour s'épargner un casse-tête politique, sécuritaire, judiciaire et carcéral. Hormis le rapatriement au cas par cas des enfants, la France préférait voir les adultes jugés et emprisonnés sur place. Mais le départ des Américains ravive les craintes de les voir s'évanouir dans la nature et représenter à nouveau une menace. Les zones kurdes pourraient être la cible d'une offensive turque, ou revenir dans le giron de Damas, laissant craindre la fuite d'un millier de jihadistes étrangers vers l'Europe ou d'autres théâtres.

Le département d'Etat américain a d'ailleurs estimé que "le rapatriement des combattants terroristes étrangers vers leur pays d'origine" était "la meilleure solution pour éviter leur retour sur le champ de bataille". 

"Nous examinons toutes les options pour éviter l'évasion et la dispersion de ces personnes", a ainsi annoncé mardi le ministère des Affaires étrangères, esquissant un virage à 180 degrés de la position française. "S’ils sont expulsés, je préfère qu’ils soient jugés et condamnés (...) en France plutôt qu’ils se dispersent dans la nature pour fomenter d’autres actions, y compris contre notre pays", a confirmé le Premier ministre, Edouard Philippe, sur France Inter le lendemain. 

Comment s'organiserait un tel rapatriement ?

Cette question doit être discutée lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères des pays membres de la coalition contre le groupe Etat islamique, le 6 février à Washington. Pour l'instant, les autorités françaises font savoir que "toutes les options" sont sur la table. Les FDS n'ont jusqu'ici pas officiellement demandé à la France de reprendre ses ressortissants. Mais ils ont averti qu'ils auraient des soucis plus pressants que le sort de leurs prisonniers étrangers s'ils étaient amenés à combattre sur un autre front.

Une source gouvernementale française souligne que tout dépendra aussi du rythme de retrait américain. Donald Trump, sous la pression de ses militaires et de ses alliés, semble depuis temporiser. "On a gagné peut-être deux à quatre mois", souligne une source diplomatique française.

A ce stade, Paris communique sur le scénario d'une expulsion des jihadistes français. "Il va de soi que si les Français qui sont détenus par les Kurdes devaient être remis en liberté, expulsés, nous avons, je crois, collectivement plutôt intérêt à nous assurer de ce qu'ils deviennent plutôt que de les laisser libre sans savoir où ils sont", a indiqué Nicolle Belloubet. Le scénario d'un jugement sur place pour ceux qui se trouvent en Irak reste d'actualité. "Maintenant, s’ils étaient par exemple en Irak et qu’ils étaient jugés en Irak et qu’ils étaient condamnés en Irak et qu’ils étaient détenus en Irak, je ne verserais pas de larme", a fait savoir le Premier ministre.

Selon Le Figaro, des jihadistes français détenus par les Kurdes "devraient transiter par l'Irak", où d'autres sont déjà aux mains des autorités locales. Le quotidien écrit, sur la foi d'"une source proche des Forces démocratiques syriennes", que "82 jihadistes français auraient déjà été transférés sous escorte française en Irak" et qu'il "ne resterait plus que 25 mères et 48 enfants emprisonnés aux mains des Kurdes".

Aucune source française n'a néanmoins confirmé ces informations. Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a expliqué de son côté que les enfants de jihadistes concernés feraient l'objet d'un "traitement spécial, au cas par cas, en relation avec le Croix rouge internationale et sous le contrôle des autorités judiciaires françaises". Mais certaines mères françaises, détenues dans le camp de Roj en Syrie, refusent que leurs enfants soient rapatriés sans elles, comme le révélait France 2.

Quel sera leur sort à leur arrivée en France ?

L'exécutif, confronté à une équation complexe sur le plan intérieur, où le retour des jihadistes risque de déplaire à l'opinion, l'a martelé : les jihadistes qui poseront le pied sur le sol français seront aussitôt "judiciarisés" et écroués. "On sait où ils sont, on sait de qui il s'agit et s'ils posaient le pied en France, ils seraient arrêtés et ils seront jugés", a ainsi déclaré le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, devant les députés.

"Nous prenons toutes les mesures pour, évidemment, assurer, c'est notre priorité, la sécurité des Français", a confirmé Nicole Belloubet. "Le fait de s'être rendu sur un terrain de combats à lui seul, déjà, constitue une infraction qui est sanctionnable", notamment sous l'incrimination d'association de malfaiteurs terroriste, a rappelé la ministre de la Justice, soulignant que les personnes concernées sont passibles de sept à trente ans de prison.

"Nous avons plusieurs prisons en France qui sont en capacité d'accueillir ce type de détenus", a ajouté la garde des Sceaux. Quant aux mineurs, ils seront présentés à des juges des enfants et une solution de prise en charge devra être trouvée. Actuellement, moins d'une centaine d'enfants de jihadistes sont rentrés en France et le parcours de ces "petits revenants" est souvent épineux.

Quelles sont les réactions de la classe politique ?

Plusieurs responsables politiques de droite et d'extrême droite ont aussitôt dénoncé l'éventuel retour de ces jihadistes, le député LR Pierre-Henri Dumont appelant même à des "assassinats ciblés". "Le gouvernement devrait (plutôt) tout faire pour les empêcher de revenir sur le territoire !", a lancé pour sa part l'eurodéputé du Rassemblement national (extrême droite) Nicolas Bay.

"Il y a une procédure aujourd'hui qui est rodée. Méfions-nous des raccourcis, a tempéré sur France 2 le président du Sénat, Gérard Larcher (Les Républicains). Nous sommes un pays qui est un Etat de droit. Et dans l'Etat de droit, nous avons le devoir de protéger mais en même temps d'assurer les libertés individuelles et collectives. C'est aussi une position du Sénat." Même son de cloche chez les députés de la majorité. "Il faut absolument que la France puisse trouver des solutions qui soient justes, républicaines et qui ne cèdent pas à une sorte d'obscurantisme", a réagi sur franceinfo Coralie Dubost, juriste et députée LREM de l’Hérault.

A gauche, les élus s'en réfèrent aussi à "l'Etat de droit""Je suis pour l'Etat de droit, la République, les droits de l'Homme, ce sont les meilleures armes face aux jihadistes", a déclaré Ugo Bernalicis, député La France insoumise du Nord, sur franceinfo. "On ne tue pas des assassins dans notre pays. Cent trente assassinats ciblés, cela s'apparente à un crime de guerre", a renchéri son homologue de la Seine-Saint-Denis, Bastien Lachaud.

D'autres, comme François Bayrou, privilégient toujours l'option d'un jugement sur place : "Si on pouvait traiter de leur situation sur place, là où ils ont commis leur forfait ou là où ils ont fait prendre des risques, ce serait mieux", a estimé le président du MoDem.