Arabie saoudite : bombe diplomatique, sanctions économiques… L'article à lire pour comprendre l'affaire Khashoggi

L'Arabie saoudite a fini par reconnaître que le journaliste avait été tué dans son consulat d'Istanbul mais nie toute implication du jeune prince héritier Mohammed ben Salmane, considéré comme l'homme fort du royaume.

Des Turcs regardent à la télévision le président Recep Tayyip Erdogan s\'adresser au Parlement, le 23 octobre 2018 à Istanbul (Turquie).
Des Turcs regardent à la télévision le président Recep Tayyip Erdogan s'adresser au Parlement, le 23 octobre 2018 à Istanbul (Turquie). (OZAN KOSE / AFP)

"Ce sont des jours difficiles. Nous traversons une crise." En déclarant ouvert, mardi 23 octobre, le forum international sur l'investissement de Riyad, le puissant ministre saoudien de l'Energie Khaled Al-Faleh n'a pas masqué l'embarras de son gouvernement après "l'abominable" meurtre de Jamal Khashoggi au consulat saoudien d'Istanbul.

Quelques minutes plus tôt, le président turc Recep Tayyip Erdogan lançait devant les parlementaires de son pays que "la conscience internationale ne sera apaisée que lorsque toutes les personnes impliquées, des exécutants aux commanditaires, auront été punies". Une manière directe de pointer du doigt les responsabilités présumées de la dynastie saoudienne. Comment l'assassinat d'un journaliste s'est-elle transformée en crise diplomatique d'ampleur mondiale ? Franceinfo remonte le fil.

Qui était Jamal Khashoggi ?

Jamal Khashoggi, qui aurait dû fêter ses 60 ans le 13 octobre, possède un parcours sinueux, qui l'a vu passer du statut d'initié de la famille royale de son pays à celui de franc détracteur du puissant prince héritier Mohammed ben Salmane ("MBS").

Ce Saoudien, dont la famille est originaire de Turquie, a fait des études aux Etats-Unis avant d'entamer dans les années 1980 une carrière de journaliste. Il couvre notamment la guerre en Afghanistan, au cours de laquelle il interviewe le jeune Oussama Ben Laden, avant de prendre ses distances avec le chef d'Al-Qaïda quand celui-ci a basculé dans la violence contre l'Occident.

Licencié de deux grands journaux saoudiens pour avoir affiché des positions trop progressistes au cours des années 2000, Jamal Khashoggi fréquente ensuite les cercles de pouvoir de son pays. Il devient ainsi un proche conseiller de l'ambassadeur saoudien à Londres et suit ce dernier lors de sa mutation à Washington. Avant, une fois encore, de critiquer les orientations du nouveau pouvoir saoudien.

>> A lire aussi : Qui est Jamal Khashoggi, le journaliste saoudien disparu en Turquie ?

Pourquoi était-il visé par le régime saoudien ?

Jamal Khashoggi, qui n'a jamais eu sa langue dans sa poche, ne tarde pas à critiquer les méthodes de "MBS", et notamment la répression des opposants politiques. Le journaliste dénonce aussi l'engagement militaire du royaume au Yémen et prend la défense des Frères musulmans (en anglais), considérés comme des terroristes par l'Arabie saoudite.

Des manifestants réclament la vérité sur la mort du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, le 8 octobre 2018 à Istanbul (Turquie).
Des manifestants réclament la vérité sur la mort du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, le 8 octobre 2018 à Istanbul (Turquie). (OZAN KOSE / AFP)

Après une campagne d'arrestation de dissidents, dont des prédicateurs et des intellectuels, Jamal Khashoggi s'exile aux Etats-Unis, à l'été 2017, et démarre une contribution aux pages d'opinions du Washington Post. Dans ses chroniques (en anglais), traduites en arabe, il continue de traiter les thèmes qui lui sont chers : critique du régime, liberté de la presse et géopolitique. Son influence au sein des médias américains n'est pas du goût de Riyad, qui "paie des millions des sociétés de relations publiques pour construire l'image de 'MBS'", rappelle la journaliste française Christine Ockrent. Jamal Khashoggi savait qu'il était dans le viseur du régime saoudien et avait fait part de ses craintes à ses proches et à sa petite amie.

Comment s'est défendue l'Arabie saoudite ?

Les déclarations des responsables saoudiens ont varié dans le temps et selon les interlocuteurs, à mesure que la crise s'aggravait. Après avoir nié dans un premier temps la mort du journaliste, l'agence de presse officielle saoudienne SPA confirme le décès de Jamal Khashoggi, en citant le parquet.

Les discussions entre Jamal Khashoggi et ceux qu'il a rencontrés au consulat du royaume à Istanbul (...) ont débouché sur une rixe, ce qui a conduit à sa mort.Le parquet saoudien cité par l'agence SPA

Le procureur général Saoud al-Mojeb précise, dans un communiqué, que la rixe a donné lieu à "des coups de poing" qui ont "conduit à sa mort".

Une autre version est dans le même temps présentée par Ali Shihabi, directeur d'un centre de réflexion considéré comme proche du pouvoir à Riyad : "Khashoggi est mort d'un étranglement lors d'une altercation physique, pas d'une rixe à coups de poings". Plus tard, le ministère de l'Information évoque une "tentative", par les personnes qui l'ont interrogé, de "dissimuler ce qui est arrivé".

La thèse officielle tourne donc autour d'une mort accidentelle après une rixe au consulat, sans éclairer de nombreuses zones d'ombre, dont la localisation du corps du journaliste.

Où en est l'enquête turque ?

Dès le 6 octobre, une source proche du gouvernement turc révèle que le journaliste a "été tué au consulat par une équipe venue spécialement à Istanbul et repartie dans la même journée". Dans les jours qui suivent, les détails glaçants s'accumulent. Enregistrement sonore à l'appui, le quotidien proche du pouvoir Yeni Safak assure que Jamal Kashoggi a été torturé au cours d'un interrogatoire, que ses doigts ont été sectionnés et que sa tête a enfin été tranchée.

L'existence de ces enregistrements est embarrassante, à la fois pour Riyad et Ankara. Sont-ils authentiques ? Si oui, d'où viennent-ils ? Le consulat saoudien a-t-il été placé sur écoute par les autorités turques ?

Un policier turc quitte un parking d\'Istanbul dans lequel un véhicule appartenant au consulat saoudien a été retrouvé, mardi 23 octobre 2018.
Un policier turc quitte un parking d'Istanbul dans lequel un véhicule appartenant au consulat saoudien a été retrouvé, mardi 23 octobre 2018. (OZAN KOSE / AFP)

Devant le Parlement turc, Recep Tayyip Erdogan a en tout cas assuré, mardi 23 octobre, disposer de "preuves solides" démontrant que cette opération était "planifiée" en amont, loin de la thèse saoudienne d'une "rixe" qui aurait dégénéré. En précisant jusqu'aux horaires des vols, le président turc a ainsi révélé que trois agents saoudiens étaient arrivés en Turquie la veille de la disparition du journaliste. Il a par ailleurs confirmé que quinze Saoudiens étaient aussi arrivés à Istanbul le jour même du meurtre.

>> A lire aussi : Mort du journaliste Jamal Khashoggi : ce qu'il faut retenir de l'intervention de Recep Tayyip Erdogan

Le corps de Jamal Khashoggi reste en revanche introuvable. Selon les médias turcs, la police a retrouvé lundi un véhicule du consulat saoudien, équipé d'une plaque d'immatriculation diplomatique, "abandonné" dans un parking souterrain d'Istanbul. Le consulat saoudien n'aurait pour l'heure pas autorisé sa fouille.

Pourquoi les soupçons se portent-ils sur Mohammed ben Salmane ?

Il n'aurait rien vu, ni entendu. En reconnaissant la mort du journaliste samedi, Riyad a évoqué une "opération non autorisée" par le pouvoir, et dont le prince héritier Mohammed ben Salmane n'était pas informé.

Ces explications n'ont pas convaincu. Pour apaiser l'indignation internationale suscitée par l'affaire, Riyad a annoncé le limogeage du général Ahmed al-Assiri, qui aurait recruté le commando de quinze hommes pour liquider Jamal Khashoggi, ainsi que le numéro 2 de l'Agence nationale du renseignement, considéré comme le bras droit de "MBS", Saud al-Qahtani.

Selon l'agence Reuters, qui évoque deux sources au sein des services de renseignement, c'est en effet Saud al-Qahtani – qui gère les comptes sur les différents réseaux sociaux de "MBS" en Arabie saoudite – qui aurait orchestré le meurtre du journaliste en donnant des instructions via le logiciel Skype. "Son influence ces trois dernières années dans l'entourage du prince héritier a été telle qu'il sera difficile pour les autorités saoudiennes de rejeter toute la responsabilité du meurtre sur lui sans soulever de questions sur l'implication de Mohammed ben Salmane", écrit l'agence de presse.

Pourquoi la Turquie a-t-elle engagé un bras de fer avec Riyad ?

Le meurtre de Jamal Khashoggi a mis au jour la rivalité grandissante entre Ankara et Riyad et permet au gouvernement turc de faire jouer son influence sur un nombre important de dossiers. Recep Tayyip Erdogan et ses proches orchestrent, depuis le début de l'affaire, les fuites concernant l'enquête sur la mort du journaliste, assure ainsi un ancien reporter du quotidien indépendant Cumhuriyet cité par Buzzfeed (article en anglais).

Les détails qui s'accumulent sur les circonstances de l'assassinat du journaliste saoudien fragilisent Mohammed ben Salmane, dont les positions sur la scène internationale sont opposées à celles de Recep Tayyip Erdogan. Comme le rappelle le Guardian (article en anglais), le président turc est en effet un solide allié du Qatar, que Riyad a placé sous embargo. Il est en outre proche des Frères musulmans chassés du pouvoir en Egypte, que l'Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis considèrent comme une menace pour leur influence dans la région.

En ayant entre ses mains le sort de Mohamed ben Salmane, dont Washington est un fervent soutien, Recep Tayyip Erdogan espère enfin disposer d'un levier pour améliorer ses relations tendues avec les Etats-Unis. En Syrie, le pouvoir turc lutte toujours contre les combattants indépendantistes kurdes, soutenus dans leur lutte contre l'organisation Etat islamique par l'armée américaine. Durant l'été, Washington et Ankara ont en outre mutuellement mis en place des sanctions économiques, après une polémique brûlante autour du sort d'un pasteur américain détenu en Turquie et relâché le 12 octobre.

Cette affaire peut-elle vraiment fragiliser l'Arabie saoudite sur la scène diplomatique ?

Le royaume saoudien a survécu à d'autres crises diplomatiques par le passé, dont la participation de quinze de ses ressortissants aux attentats du 11 septembre 2001 et l'enlèvement de courte durée de l'homme d'affaires et homme d'Etat libano-saoudien Saad Hariri en novembre 2017.

Cette fois, la situation est différente. Cet assassinat d'un journaliste du Washington Post, journal américain influent, "est véritablement la goutte d'eau qui fait déborder le vase", affirme sur franceinfo Didier Billion, directeur adjoint de l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS). Les capitales occidentales condamnent fermement la mort de Jamal Khashoggi et jugent les explications de Riyad insuffisantes.

Comme l'écrit Le Monde, "l'ambivalence de Donald Trump ne sera plus tenable" avec les révélations du président turc, Recep Tayyip Erdogan, sur le scénario de la macabre exécution du journaliste. Le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo a d'ores et déjà prévenu que les Etats-Unis disposaient d'une "large gamme de réponses" possibles à l'Arabie saoudite. L'éviction de Mohammed ben Salmane a été évoquée dans la presse comme une possible porte de sortie de cette nouvelle crise entre les deux pays.

L'économie saoudienne peut-elle être mise en péril par ce scandale ?

L'affaire commence à devenir également toxique pour les intérêts économiques saoudiens. Le royaume wahhabite a vu des annulations en cascade pour son sommet international de l'investissement, baptisé le "Davos du désert", qui s'est ouvert mardi 23 octobre à Riyad.

La cérémonie d\'ouverture du forum international sur l\'investissement de Riyad (Arabie saoudite), le 23 octobre 2018.
La cérémonie d'ouverture du forum international sur l'investissement de Riyad (Arabie saoudite), le 23 octobre 2018. (FAYEZ NURELDINE / AFP)

Parmi les tenants de la politique de la chaise vide, figurent le secrétaire américain au Trésor Steven Mnuchin, la patronne du Fonds monétaire international (FMI) Christine Lagarde, le ministre français de l'Economie Bruno Le Maire, le président de la Banque mondiale, Jim Yong Kim, ainsi qu'une vingtaine de PDG de sociétés internationales comme EDF, HSBC, Siemens ou Uber.

Ce boycott met à mal le royaume pétrolier historiquement fermé, qui cherche à sortir de sa dépendance au pétrole et à diversifier son économie pour s'ouvrir aux nouvelles technologies, au tourisme et au divertissement. Pour autant, "personne ne pense que les contrats économiques passés ou sur le point d'être passés vont être dénoncés", estime Didier Billion. "Ne pensons pas qu'il va y avoir un boycott général qui va s'organiser à l'égard de l'Arabie saoudite", indique-t-il.

C'est un partenaire trop important, pour le meilleur comme pour le pire.Didier Billion, directeur adjoint de l'Irisà franceinfo

David Rigoulet-Roze, rédacteur en chef de la revue Orient stratégique, est plus nuancé. Il rappelle sur franceinfo que les investissements directs étrangers en Arabie saoudite sont passés de 7,5 milliards de dollars en 2016 à 1,4 milliard en 2017. "Aujourd'hui, cela prend une forme de défiance et cela peut hypothéquer le projet 'vision 2030' du prince Mohammed ben Salmane", pronostique-t-il.

J'ai eu la flemme de tout lire, vous me faites un résumé ? ;)

L'assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, critique du régime exilé aux Etats-Unis et chroniqueur de l'influent Washington Post, écorne sérieusement l'image d'ouverture que le prince héritier du royaume, Mohamed ben Salmane, s'emploie à construire depuis 2015. La version donnée par l'Arabie saoudite, qui assure que le journaliste a été tué accidentellement au cours d'une bagarre dans le consulat saoudien à Istanbul, ne convainc pas face aux détails glaçants révélés par les autorités et la presse turques sur le scénario macabre de son exécution.

Cette affaire prend un tournant diplomatique, la Turquie jouant son va-tout pour décrédibiliser le rival saoudien et renforcer son influence dans un nombre important de dossiers. L'affaire Khashoggi pourrait également coûter cher à l'Arabie saoudite sur la scène diplomatique internationale et notamment dans la relation privilégiée qu'elle entretient avec les Etats-Unis. Au moment où s'ouvre le sommet économique de Riyad, boycotté par de nombreuses personnalités, ce scandale risque enfin de compromettre la volonté du royaume pétrolier de diversifier son économie.