Qui est Jamal Khashoggi, le journaliste saoudien disparu en Turquie ?

L'opposant au prince héritier d'Arabie saoudite, qui avait fui son pays pour les Etats-Unis, n'a plus été vu depuis début octobre.

Des manifestants à Istanbul, le 8 octobre 2018, brandissent des portraits de Jamal Khashoggi, journaliste saoudien porté disparu depuis le 2 octobre 2018.
Des manifestants à Istanbul, le 8 octobre 2018, brandissent des portraits de Jamal Khashoggi, journaliste saoudien porté disparu depuis le 2 octobre 2018. (OZAN KOSE / AFP)

Son nom ne vous dit peut-être rien, mais sa disparition a déjà des conséquences économiques et diplomatiques. Le journaliste Jamal Khashoggi, qui s'opposait dans ses chroniques publiées dans le Washington Post au prince héritier Mohammed Ben Salmane ("MBS"), n'a plus donné signe de vie après s'être rendu, mardi 2 octobre, au consulat de son pays à Istanbul, en Turquie. Depuis, des médias turcs et américains livrent des détails terrifiants sur les circonstances de sa mort présumée. Qui était ce journaliste, dont l'influence menaçait l'homme fort de l'Arabie saoudite ?

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Homme de grande taille, portant des lunettes, une moustache et un bouc grisonnant, Jamal Khashoggi est né en 1958 à Médine, en Arabie saoudite, dans une famille originaire de Turquie. Son grand-père "était le médecin personnel du grand-père de MBS, le roi Ibn Saoud", rapporte Christine Ockrent, auteure d'un livre sur le prince saoudien, dans Le Point. Comme d'autres jeunes de l'élite saoudienne, il part faire ses études aux Etats-Unis et obtient, en 1982, un bachelor en administration des affaires, à l'université d'Indiana.

Une carrière brillante en Arabie saoudite

Au cours des années 1980, il travaille comme journaliste en Arabie saoudite – pour des rédactions comme Saudi Gazette ou Okaz – et devient ensuite correspondant à l'étranger (Algérie, Koweït, Soudan...). Il couvre notamment la guerre en Afghanistan, durant laquelle il interviewe (en anglais) le jeune Oussama Ben Laden, et se fait prendre en photo (en anglais) parmi les moudjahidines, tenant un fusil d'assaut. Ces deux épisodes contribuent à le rendre célèbre – même si le second lui vaut la désapprobation de sa hiérarchie.

Au début des années 2000, il prend la direction de deux grands journaux saoudiens, Arab News, puis El Watan. Jugé trop progressiste, il est licencié à deux reprises de cette dernière rédaction (en 2003 puis en 2007) par le ministère de l'Information. Le pouvoir lui reproche d'avoir autorisé la diffusion d'articles critiquant des extrémistes religieux, rappelle Bloomberg (en anglais).

A la veille de sa disparition, le journaliste de 59 ans est l'un des reporters les plus connus en Arabie saoudite, suivi par plus d'1,7 million d'internautes sur TwitterIl est aussi régulièrement invité sur les plateaux des chaînes anglo-saxonnes, comme en octobre à la BBC. Sa carrière lui a permis de développer des liens avec les puissants du monde arabe, dont le président turc Recep Tayyip Erdogan, qui réclame des comptes à l'Arabie saoudite depuis sa disparition à Istanbul, relève le New York Times (en anglais).

Capture d\'écran du compte Twitter du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, disparu depuis le 2 octobre 2018.
Capture d'écran du compte Twitter du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, disparu depuis le 2 octobre 2018. (JAMAL KHASHOGGI / TWITTER)

Longtemps proche de l'élite saoudienne

Malgré ses licenciements successifs, le journaliste est longtemps resté proche du sérail saoudien. En 2003, après avoir été évincé d'El Watan, il rejoint l'ambassadeur saoudien à Londres et ex-patron du renseignement saoudien, le prince Tourki Al-Faisal, dont il devient un "proche conseiller", poursuit Christine Ockrent. Il le suit, deux ans plus tard, dans sa nouvelle affectation à Washington, relève aussi Bloomberg (en anglais). Parmi ses amis haut placés, Jamal Khashoggi compte aussi le prince milliardaire Al-Walid Ben Talal, qui lui confie en 2015 la direction d'une chaîne de télévision nommée Al Arab. L'antenne, basée au Bahreïn pour contourner la main-mise du pouvoir saoudien sur les médias, fonctionne durant quelques heures, avant d'être coupée par les autorités du Bahreïn.

Malgré ces soubresauts, Jamal Khashoggi soutient la montée en puissance, puis l'arrivée au pouvoir, du prince héritier Mohammed Ben Salmane. Favorable à un virage progressiste du royaume, le journaliste se réjouit des premières décisions de "MBS", telle la levée de l'interdiction de conduire pour les femmes. Le 6 mars, il explique dans un éditorial du quotidien britannique The Guardian (en anglais) : "Pour son programme de réformes intérieures, le prince héritier mérite des éloges." Mais il ajoute immédiatement : "Ce jeune et impétueux innovateur n'a ni encouragé, ni permis, le moindre débat en Arabie saoudite sur la nature de ses nombreux changements."

Critique de l'héritier "MBS"

L'idylle entre "MBS" et Jamal Khaghossi ne dure pas, en effet. Le journaliste, qui n'a jamais eu sa langue dans sa poche, critique les méthodes du prince, et notamment la répression des opposants politiques. Sous l'impulsion de ce dernier, son ami milliardaire Al-Walid Ben Talal sera d'ailleurs arrêté en septembre 2017, et détenu plusieurs mois, avec 10 autres princes, à l'hôtel de luxe Ritz-Carlton de Riyad. Le journaliste dénonce aussi l'engagement militaire du royaume au Yémen et prend la défense des Frères musulmans (en anglais), considérés comme des terroristes par l'Arabie saoudite. 

Après une campagne d'arrestation de dissidents, dont des prédicateurs et des intellectuels, Jamal Khaghossi s'exile donc aux Etats-Unis, à l'été 2017, et démarre une contribution aux pages d'opinions du Washington Post. Dans ses chroniques (en anglais), traduites en arabe, il continue de traiter les thèmes qui lui sont chers : critique du régime, liberté de la presse et géopolitique. En septembre, le journaliste écrit (en anglais) par exemple : "Quand je parle de peur, d'intimidation, d'arrestations et d'humiliations publiques d'intellectuels et de dirigeants religieux et que je vous dis que je suis d'Arabie saoudite, êtes-vous surpris ?" 

Exilé aux Etats-Unis, il continue de craindre pour sa vie

Au pays de Donald Trump, "Khashoggi apporte aux médias américains (...) des clés de compréhension" de son pays, analyse Christine Ockrent. "Et cela, dans une ville [Washington] où l'Arabie saoudite paie des millions des sociétés de relations publiques pour construire l'image de 'MBS'." L'influence du journaliste semble d'ailleurs déranger le prince : les mois précédant sa disparition, Jamal Khashoggi prévient à plusieurs reprises ses collègues qu'il craint pour sa vie (en anglais). En août, il confie ainsi à l'une d'elles : "Bien sûr qu'ils [les dirigeants de l'Arabie saoudite] aimeraient me voir hors jeu."

Une crainte dont témoigne aussi sa fiancée turque, Hatice Cengiz, une doctorante de 36 ans avec qui il avait acheté un appartement à Istanbul. Alors que Jamal Khagghosi entre dans le consulat saoudien à Istanbul, mardi 2 octobre, il lui a dit "d'alerter les autorités turques si [elle] n'avai[t] pas de nouvelles de lui", raconte-t-elle au New York Times (en anglais). Et poursuit : "Le reste est désormais connu : il n'est jamais ressorti de ce bâtiment".