Election présidentielle 2022 : pourquoi le nucléaire est-il devenu un thème central de la campagne ?

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France Télévisions
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Une grande partie des candidats à l'élection présidentielle se sont récemment prononcés sur l'avenir du nucléaire français. (MONTAGE : JESSICA KOMGUEN. CREDITS : AFP, GETTY IMAGES)

L'avenir de la filière nucléaire française fait l'objet d’une attention politique rare, à six mois du scrutin. En cause, notamment : une actualité brûlante dans le domaine de l'énergie, et la nécessité de faire des choix qui vont engager la France pour les prochaines décennies.

Il alimente les lampes, souvent les radiateurs, parfois les voitures, mais surtout les discussions politiques. En quelques semaines, le nucléaire est devenu l'un des sujets phares de la campagne présidentielle. Qu'ils revendiquent leur soutien ou leur opposition à l'atome, tous les candidats, ou presque, se sont publiquement positionnés sur l'avenir de cette source d'énergie qui produit deux tiers de notre électricité.

Si la droite et le Parti communiste (PCF) promettent de nouveaux réacteurs EPR, la gauche écologiste réclame une fermeture plus ou moins rapide des centrales. Emmanuel Macron, qui ne s'est pas encore déclaré candidat à sa réélection, a quant à lui annoncé, lors d'une allocution télévisée mardi 9 novembre, que la France allait "pour la première fois depuis des décennies, relancer la construction de réacteurs nucléaires dans (le) pays", tout en continuant "de développer les énergies renouvelables". 

"Il y avait un certain consensus historique de la droite à la gauche modérée pour défendre le nucléaire. C'est la première fois que le débat est aussi large", affirme à franceinfo Daniel Boy, directeur de recherche au Cevipof, le centre de recherches politiques de Sciences Po. Et ce, alors que les Français sont encore très divisés sur le sujet. Selon le baromètre de l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) de mai 2021, face à l’assertion "Il faut fermer les centrales nucléaires", 38% répondent par l’affirmative, tandis que 32% penchent pour le "non" et 30% ne tranchent pas.

Pourquoi ce thème s'est-il, cette fois, imposé dans la campagne, au même titre que le pouvoir d'achat, l'insécurité ou la santé ? 

Parce que les prix de l'énergie s'envolent

Flambée des prix du gaz, de l'électricité, de l'essence… Si le nucléaire revient au centre des discussions, c'est en partie car les questions d'énergie se sont imposées dans l'actualité depuis la rentrée. "Ça a des effets forts et visibles au quotidien sur le pouvoir d'achat, qui est la première préoccupation des Français, donc le thème de l'énergie s'invite forcément dans la campagne", justifie auprès de franceinfo l'entourage de Valérie Pécresse, qui brigue l'investiture LR.

A l'origine de cette crise, la reprise économique mondiale qui fait grimper la demande d'énergie, donc son prix. L'intermittence des énergies renouvelables (ENR) est aussi jugée responsable : sans vent, les éoliennes ne produisent pas d'électricité, ce qui a, par exemple, obligé le Royaume-Uni à acheter du gaz au prix fort pour répondre à sa demande énergétique, rapporte Numerama. Aux yeux de ses défenseurs, le nucléaire est la garantie d'un approvisionnement constant en énergie, indépendant du contexte économique mondial et des aléas météorologiques. Ainsi, lors de sa prise de parole mardi soir, Emmanuel Macron a justifié sa décision de lancer la construction de nouveaux réacteurs par la volonté de "garantir l'indépendance énergétique de la France et (...) l'approvisionnement électrique de notre pays".

Le renouveau de l'atome est vendu par ses défenseurs comme un gage de souveraineté énergétique, alors que la France est confrontée depuis plusieurs mois à des pénuries de composants ou de matières premières. Les matériaux nécessaires à la production des panneaux solaires ou des éoliennes sont, en grande partie, importés. Ce qui n'est pas le cas pour le nucléaire, défendu par Xavier Bertrand, lui aussi en lice pour l'investiture LR. Sur franceinfo, le président de la région Hauts-de-France souhaitait récemment que la France "garde son indépendance énergétique, qu'elle ne dépende pas des Russes, qu'on ne soit pas au bon vouloir de Vladimir Poutine et de la façon dont on va nous fournir du gaz".

"La seule façon de ne pas voir une explosion de la facture d'énergie dans les années qui viennent, c'est de rester maîtres de notre destin."

Xavier Bertrand, candidat à l'investiture des Républicains

sur franceinfo

Mais cet argument peut être renversé : la France ne dispose pas sur son territoire de l'uranium nécessaire pour fabriquer le combustible alimentant son parc de 18 centrales et 56 réacteurs. En revanche, elle a du soleil et du vent.

Parce que l'opposition y voit un angle d'attaque contre Emmanuel Macron

Depuis décembre 2020, le président de la République s'était cantonné à une position simple : pas de décision sur la construction de nouveaux réacteurs avant la mise en service de l'EPR de Flamanville, au plus tôt en 2023. Mais l'exécutif a dévoilé, le 12 octobre, le plan France 2030. Un chèque d'un milliard d'euros d'investissements est prévu dans de nouvelles filières expérimentales, comme les Small modular reactors (SMR), ces miniréacteurs dont les promoteurs vantent la souplesse et le coût réduit comparé aux centrales classiques. La ministre déléguée à l'Industrie, Agnès Pannier-Runacher, avait alors prévenu que la décision sur les nouveaux réacteurs pourrait aussi arriver "un peu en avance" par rapport à la promesse initiale.  L'opposition dénonce un revirement sans fondement du côté de l'Elysée. Et un plan validé par opportunisme politique. 

"Le président fait du nucléaire le cœur de sa stratégie environnementale. Il sait que son bilan en matière d'écologie n'est pas bon, et que c'est un thème qui intéresse particulièrement les moins de 35 ans qui ne s'étaient pas déplacés pour les élections régionales."

Matthieu Orphelin, député écologiste non inscrit

à franceinfo

Les autres candidats peuvent en profiter pour attaquer un bilan présidentiel jugé, selon les camps, comme trop timide ou, au contraire, trop favorable à l’atome. "Emmanuel Macron dit tout et le contraire de tout", a asséné Jordan Bardella, vendredi 22 octobre, sur franceinfo. "Il gouverne en fonction du sens du vent !" tacle Jonas Haddad, porte-parole de Xavier Bertrand : "Il a fermé [la centrale de] Fessenheim pour faire plaisir aux écologistes, mais quand les gens ont compris que cette politique aurait des effets intenables sur les prix de l'énergie, il a changé de braquet."

Les antinucléaires pensent au contraire qu'Emmanuel Macron se révèle sur le tard : "Dès le début de son mandat, il pensait à construire six réacteurs EPR supplémentaires. Aujourd'hui, il assume", clame auprès de franceinfo Matthieu Orphelin, récemment nommé porte-parole du candidat écologiste Yannick Jadot.

Du côté de la majorité, on défend un choix cohérent. "On a toujours dit qu'on prendrait des décisions sur la construction de nouveaux réacteurs au moment de la prochaine loi PPE [Programmation pluriannuelle de l'énergie] en 2023", plaide Jean-Charles Colas-Roy, député de l'Isère et référent Transition écologique à La République en marche. "Pour se prononcer, il faut organiser de grands débats publics, qui devraient avoir lieu en 2022. Il est donc normal que ces questions soient discutées dès la campagne présidentielle."

Et le député de souligner qu'Emmanuel Macron soutient déjà "en même temps" le nucléaire et les énergies renouvelables, avec le plan de relance adopté pendant la crise sanitaire. Un moyen de se poser en figure pragmatique face à des adversaires présentés comme radicaux.

Parce qu'il est vu par certains comme une solution face à l'urgence climatique

Autre argument mis en avant mardi soir par Emmanual Macron : "atteindre nos objectifs, en particulier la neutralité carbone en 2050". L'exploitation de la fission nucléaire produit en effet peu de gaz à effet de serre, au même titre que les énergies renouvelables. Défendre l'énergie atomique permet ainsi aux candidats de faire passer un message : ils ont pris conscience de l'enjeu climatique et environnemental, deuxième préoccupation principale des Français, selon un sondage Ipsos-Sopra Steria pour Le Monde. De Marine Le Pen (RN) à Fabien Roussel (PCF) en passant par la ministre de l'Industrie Agnès Pannier-Runacher, tous ses soutiens mettent en avant cette vision d'une production d'énergie propre et décarbonée.

Mais pour les opposants à l'atome, investir dans d'autres alternatives renouvelables et propres, comme le solaire et l'éolien, semble plus opportun. Face à Eric Zemmour – qui ne s'est pas encore déclaré candidat –, Jean-Luc Mélenchon (LFI) a insisté, lors d'un récent débat sur BFMTV, sur les risques que le changement climatique fait peser sur les centrales, des inondations aux sécheresses, puisque les centrales ont besoin d'eau de refroidissement. Sans même aborder le risque sismique. Se débarrasser des réacteurs permet aussi, d'après les antinucléaires, d'éviter les risques liés à la gestion des déchets radioactifs.

Selon Yves Marignac, chef du pôle nucléaire et fossile au sein de l'Institut négaWatt, l'atome revient surtout en grâce auprès de certains prétendants à l'Elysée car il permet de s'attaquer au changement climatique sans réfléchir à long terme : "On reste sur une vision de la croissance, où il faut produire et consommer toujours plus, certes de manière décarbonée. Mais on traverse une crise multiple et systémique : limites des matières premières, de l'usage des sols, de l'eau, montée des inégalités… Poursuivre avec ce logiciel à peine mis à jour, c'est nous précipiter vers ces autres limites", déplore-t-il auprès de franceinfo.

Parce que la rénovation des centrales actuelles coûte (très) cher

Une trentaine de réacteurs construits dans les années 1980 approchent de leurs 40 ans. C'est justement la durée minimale sur laquelle le constructeur des réacteurs, Framatome (aujourd'hui Areva), avait démontré leur fiabilité. L'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a accepté de prolonger leur utilisation de dix ans, à condition de réaliser de lourds travaux. Le prix de ce "grand carénage", lancé en 2014 et prévu pour durer jusqu'en 2025, est estimé à 49,4 milliards d'euros par EDF. Mais le niveau réel de la facture fait débat : la Cour des comptes atteignait en 2016 le chiffre de 100 milliards d'euros, en intégrant dans ses calculs les investissements et les dépenses d'exploitation jusqu'en 2030.

"C'est le moment de faire un choix : est-ce qu'on investit ces sommes dans le nucléaire, ce qui veut dire qu'on continue dans cette voie pendant plusieurs décennies ? Ou est-ce que ce n'est pas plutôt le moment de développer d'autres types d'énergie ?" s'interroge auprès de franceinfo Alexis Corbière, porte-parole de Jean-Luc Mélenchon. Entre pro et antinucléaires, le débat s'annonce toujours électrique.

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