"C'est dur de porter les couleurs de la majorité" : pourquoi la campagne européenne des macronistes peine à décoller

Article rédigé par Margaux Duguet
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 8 min
Une affiche déchirée de Valérie Hayer, tête de liste Renaissance pour les élections européennes, le 5 avril 2024 à Toulon (Var). (MAGALI COHEN / HANS LUCAS / AFP)
Les mauvais sondages se suivent pour la liste portée par Valérie Hayer, largement distancée par Jordan Bardella et désormais talonnée par Raphaël Glucksmann. Mardi, la macronie se retrouve à Paris pour un grand meeting, avec l'espoir de lancer une nouvelle dynamique.

C'est une scène que Victor Albrecht, président Renaissance de l'Yonne, a déjà vécue plusieurs fois. Sur les marchés de son département, lorsqu'il tend aux badauds un tract pour Valérie Hayer, la tête de liste du parti présidentiel aux élections européennes, la réaction est souvent la même : "Les retours sur Valérie sont positifs. C'est : 'On ne la connaît pas, mais elle a l'air sérieuse'". Et puis, inévitablement, le tract est retourné pour dévoiler le visage d'Emmanuel Macron. "En voyant la photo de Macron, certains râlent. On doit alors redoubler d'efforts pour convaincre, en vantant notre bilan."

Méconnue du grand public, la présidente du groupe Renew au Parlement européen, qui organise, au côté du gouvernement, un grand meeting à Paris mardi 7 mai, se retrouve à porter sept années de macronisme sur ses épaules. La conquête de nouveaux électeurs n'est plus à l'ordre du jour, la bataille se résumant désormais à convaincre l'électorat du chef de l'Etat de se déplacer dans les bureaux de vote le 9 juin.

Or, "la mobilisation du socle macroniste est faible, relève Mathieu Gallard, directeur d'études pour l'institut Ipsos. Les électeurs d'Emmanuel Macron du premier tour de la présidentielle 2022 sont parmi ceux qui ont le moins l'intention de se déplacer." Une situation que les pontes du camp présidentiel ont bien en tête. "On sent que des électeurs de toujours iront peut-être au Pays basque ou à Deauville le jour du scrutin", soupire l'un d'eux, craignant une désertion des électeurs macronistes.

Une stratégie anti-RN qui ne prend pas

De fait, actuellement, l'écart entre la majorité et l'extrême droite n'a jamais été aussi important dans les sondages. La quatrième vague du baromètre de l'institut Ipsos pour le mois d'avril confirme "un léger tassement" de Valérie Hayer mais la campagne avait commencé déjà pour elle "à un bas niveau", rappelle Mathieu Gallard. La candidate Renaissance, qui a dévoilé tardivement sa liste et son programme, est créditée de 17% des intentions de vote, contre 32% pour Jordan Bardella, tête de liste du Rassemblement national.

Parmi les soutiens du chef de l'Etat, personne ne croit sérieusement à une inversion de cette tendance dans un mois. Dans tous les esprits, la première place est désormais acquise au RN. "L'exploit" de 2019, où le camp présidentiel avait fini à un petit point de l'extrême droite (23% contre 22) semble même hors de portée. "Le RN marche sur l'eau. Bardella n'est pas bon et multiplie les approximations mais ça ne prend pas dans l'opinion, regrette un proche d'Edouard Philippe. Pendant cinquante ans, les gens rejetaient l'extrême droite. Aujourd'hui, ces personnes sont toujours en colère, mais plus contre le RN. Il y a une forme de retour de balancier."

La majorité ne sait pas très bien par quel bout attaquer le camp de Marine Le Pen. La stratégie anti-RN, qui avait fortement marqué le lancement de la campagne de Valérie Hayer à Lille le 9 mars, semble avoir été abandonnée. "Les gens ne comprennent pas qu'il y ait un traitement spécial pour le RN. La diabolisation ne marche plus", assure un responsable de la majorité.

Attal va-t-il se lancer dans la bataille ?

Conséquence : les macronistes cherchent une faille. "La seule accroche qu'ils ont trouvée, c'est sur l'Ukraine et la Russie, ça permet d'attaquer le RN sur le camp du patriotisme et de la souveraineté", observe le communicant Philippe Moreau-Chevrolet. Mais cela reste insuffisant, comme le relève plus globalement un cadre de la majorité auprès de France Télévisions : "Pour contrer Jordan Bardella, il faut continuer à dénoncer ses impostures et ses contradictions. Mais c'est vrai que rien ne semble accrocher."

Il y avait bien une carte sur laquelle la majorité pensait miser : Gabriel Attal. La nomination du populaire et plus jeune Premier ministre de la Ve République avait même été vendue comme "l'arme anti-Bardella". "Il a créé beaucoup d'espoir au début, puis ça ne change rien du tout. Il ne s'engage pas dans cette campagne", fustige, amer, un cadre des Jeunes avec Macron (JAM). "C'est vrai que certains le suspectent de tenir à son image et à ne pas vouloir trop l'abîmer", glisse le cadre de la majorité.

Une stratégie jugée "perdante", par un membre du bureau exécutif de Renaissance. "A la fin, il sera quand même jugé sur le résultat, on sera tous responsables. Il est capable de faire bouger les lignes, on a besoin de lui." Mais le chef du gouvernement compte bien accélérer. "Il a envie d'être un acteur actif de la campagne", rapporte une de ses proches. D'abord opposé à l'idée de débattre avec Jordan Bardella, Gabriel Attal a finalement fait fuiter son envie d'une "confrontation démocratique" avec le champion du RN.

"La politique nationale ne nous aide pas"

L'autre tête de l'exécutif, elle, trépignerait depuis un moment à l'idée d'entrer en campagne. Emmanuel Macron souhaitait même, de l'aveu de ce même cadre de la majorité, participer au meeting de Lille, avant de finalement renoncer. En 2019, le président de la République n'avait pas mis les pieds dans ce genre de rassemblement, mais il avait écrit une longue lettre aux Français. Les rumeurs de sa participation cette fois à un raout de campagne agitent la macronie. Certains y sont opposés. "Il n'a pas à y être. Je suis très vieille France, le président est au-dessus des partis", assène un responsable du camp présidentiel. Tandis que d'autres militent ardemment pour. "C'est fondamental qu'il s'investisse, assure une ministre. Ça ne me choque pas qu'il soit sur scène pour un meeting." Les militants attendent aussi impatiemment de voir Emmanuel Macron descendre dans l'arène.

"C'est le président qui peut nous ramener nos électeurs, il est exceptionnel en campagne. C'est censé être sa dernière campagne nationale, on a envie d'en profiter avec lui."

Victor Albrecht, président Renaissance de l'Yonne

à franceinfo

Pour le moment, l'implication du chef de l'Etat se résume à son allocution sur l'Europe à la Sorbonne, le 25 avril. Une longue intervention qui n'a pas été vendue comme un discours de campagne par le camp présidentiel mais qui a bien été décomptée par l'Arcom en tant que tel. Et dont les effets ne sont pas vraiment tangibles. "Le président est entré en campagne avec ce discours mais il n'a pas créé de dynamique, c'est un échec", juge le communicant Philippe Moreau-Chevrolet. 

Le contexte national et les annonces du gouvernement marquées par la dégradation des finances publiques sont aussi tenus pour responsables de la morosité ambiante. "La politique nationale ne nous aide pas, entre les histoires de dette et d'assurance-chômage", assure un cadre des JAM, confronté de surcroît à une désaffection de la jeunesse pour le chef de l'Etat. "On ne va pas se leurrer, le débat national n'est pas de nature à surmobiliser notre électorat qui n'a pas envie de nous faire plaisir, soupire également une parlementaire de la majorité. Depuis 2022, on n'a pas fait des choses très populaires." La réforme des retraites et la loi immigration, notamment, ont laissé des traces.

Tous les lundis, la direction du parti reçoit de toute la France les remontées de terrain des tractages du week-end. "Là où c'est le plus dur, c'est dans les circonscriptions très LFI et RN, mais aussi quelques-unes CSP+ où nos électeurs se sont braqués sur les questions d'immigration ou des retraites par exemple", explique encore le cadre de la majorité. "Le macronisme repose sur une forte base sociale-démocrate. Or, beaucoup ne se sentent plus en phase", relève un autre responsable du camp présidentiel. "C'est dur de porter les couleurs de la majorité en ce moment", reconnaît encore un membre de l'équipe de campagne. 

L'ombre de Raphaël Glucksmann

En plus de voir Jordan Bardella prendre définitivement le large, les macronistes s'alarment de voir Raphaël Glucksmann se rapprocher dangereusement de leur candidate et récupérer une partie de cet électorat macroniste déçu. La tête de liste PS-Place publique n'est plus qu'à trois points de Valérie Hayer dans le dernier baromètre Ipsos. "Parmi les électeurs d'Emmanuel Macron au premier tour de 2022 qui ont l'intention de voter, 17% vont voter Raphaël Glucksmann", détaille Mathieu Gallard.

Comme avec Jordan Bardella, la macronie ne sait pas non plus très bien comment casser la dynamique Glucksmann. "C'est compliqué à gérer, reconnaît un membre du gouvernement. Il a été malin en se démarquant de la Nupes et en se donnant une image très acceptable."  Surtout, poursuit-on de même source, "le plus gros problème, c'est que l'on a dit qu'il était presque comme nous, c'est le seul reproche que l'on pourrait faire à Valérie."

Dans une interview au Figaro le 29 février, qui avait pour objectif de lancer sa campagne, l'eurodéputée avait déclaré : "Avec Raphaël Glucksmann, on vote à 90% de la même façon au Parlement européen. Il devrait être avec nous, et il le sait." "Une connerie importante",  maugrée également un proche d'Edouard Philippe qui, sans croire à un croisement des courbes, parle de "gifle" si un tel scénario se produisait. "Ça devient une possibilité, même si elle n'est pas acquise", assure le sondeur Mathieu Gallard.

"Le croisement des courbes [avec le candidat socialiste], ce serait l'acte de décès de la macronie. Le gouvernement serait dans un gros problème politique."

Philippe Moreau-Chevrolet, communicant

à franceinfo

Dans le camp présidentiel, ils sont nombreux à se raccrocher à ce mantra : les sondages ne font pas une élection. En particulier le scrutin européen, où l'intérêt des Français se cristallisera sur le tard

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