Coronavirus : pourquoi la proposition de laisser les jeunes s'infecter est loin de faire l'unanimité

Le professeur Eric Caumes a proposé de "laisser les jeunes se contaminer entre eux" pour atteindre une immunité collective et endiguer la progression de l'épidémie de Covid-19. Une stratégie controversée.

Des personnes masquées, lors des célébrations du 14-Juillet, à Lyon. (image d\'illustration)
Des personnes masquées, lors des célébrations du 14-Juillet, à Lyon. (image d'illustration) (NICOLA VIGILANTI / HANS LUCAS / AFP)

Laisser les jeunes s'infecter dans l'insouciance de l'été pour limiter à terme la circulation du virus. C'est la proposition énoncée par l'infectiologue Eric Caumes lors d'un entretien donné au Parisien, samedi 1er août. L'épidémie de Covid-19 reprend en Europe et les jeunes font les titres des journaux : non masqués, festoyant sans respecter les distances de sécurité, certains d'entre eux sont accusés de contribuer à cette reprise épidémique. Durant la semaine du 20 au 26 juillet 2020, 6 407 nouveaux cas ont été confirmés (contre 4 446 la semaine précédente), et parmi eux, un nombre croissant de jeunes. "L'augmentation est plus importante chez les 15-44 ans", note Santé publique France dans son rapport épidémiologique du 30 juillet.

Pour Eric Caumes, chef du service des maladies infectieuses à l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière, "c'est un problème délicat. On ne va pas pouvoir leur imposer le masque partout et leur interdire de se rassembler, surtout en plein été", pose-t-il. Alors, même s'il admet que "ce n'est peut-être pas politiquement correct", l'infectiologue propose de "les laisser se contaminer entre eux, à condition qu'ils ne voient pas leurs parents et leurs grands-parents. Sinon, les jeunes seront un réservoir de contamination et on se retrouvera avec une épidémie ingérable. (...)  En les laissant se contaminer, ils participeront à l'immunité collective", avance-t-il. La proposition est controversée. Franceinfo vous explique pourquoi. 

Les jeunes aussi peuvent développer des formes graves

En France, les contaminations progressent, mais le nombre de nouvelles hospitalisations et d'entrées en réanimation reste relativement stable et bas. Car les personnes positives sont "plus jeunes que lors de la première vague", et "présentent des formes plus asymptomatiques", expliquait fin juillet à franceinfo Jean-Michel Constantin, chef du service de réanimation de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière. L'âge médian des patients hospitaliers s'élève en effet à 72 ans. 

Toutefois, cela ne signifie pas que les jeunes sont exempts de toute forme grave de la maladie du Covid-19, comme l'a d'ailleurs lui-même rappelé Eric Caumes. Le décès d'une adolescente de 16 ans ne présentant pas de comorbidité, fin mars, a marqué les esprits. Et Santé publique France a répertorié 103 personnes âgées de 15 à 44 ans dont le certificat de décès porte une mention de Covid-19 entre le 1er mars et le 27 juillet 2020. Parmi eux, 35 ne présentaient pas de comorbidité. En termes de proportion, 1% des morts français du Covid-19 étaient, durant cette période, âgés de 44 ans ou moins. 

Par ailleurs, de nombreux internautes ont interpellé le médecin sur un autre point : si les jeunes, à l'exception des personnes présentant des comorbidités, sont moins enclins à nécessiter une prise en charge lourde, ils peuvent, comme tous les autres malades du Covid-19, présenter d'importantes séquelles, notamment respiratoires, après avoir contracté le virus.

"Presque trois mois de Covid pour ma pomme", lui répond un jeune homme âgé de 20 ans. Compte tenu du peu de connaissance sur les effets secondaires et les complications de la maladie, ces jeunes malades appellent à la prudence. 

Ils sont en contact avec le reste de la population

" Ne les stigmatisons pas, disons-leur de respecter les anciens", demande Eric Caumes. Laisser les jeunes se contaminer présente un risque pour cette tranche d'âge, mais aussi pour les autres, plus vulnérables. Dans son appel, l'infectiologue souligne que cette mesure pouvait être envisagée "à condition qu'ils [les jeunes] ne voient pas leurs parents et leurs grands-parents". Une condition insuffisante et bien illusoire, a fustigé l'épidémiologiste Catherine Hill sur BFMTV : "C'est une ignorance complète des relations entre les gens (...). Il faudrait qu’on vive dans des mondes étanches", a-t-elle dénoncé, rejointe par Benjamin Davido, infectiologue à l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches (Hauts-de-Seine) : "Ces jeunes, le lundi matin, lorsqu’ils vont travailler, autour de la machine à café, ils se retrouvent avec des collègues et des gens d’âge variable."

Comme il le souligne, les "jeunes" côtoient des publics âgés en faisant leurs courses, en allant au restaurant, en travaillant, etc. Et même si les personnes à risque observent bien les consignes sanitaires, comme le soulignent des médecins, elles peuvent être contaminées par les jeunes. "Plus tu vas avoir de contaminations au sein du groupe 'jeune', plus tu as des risques de transferts vers les groupes à risque que sont les personnes âgées ou les lieux à risque", pose le médecin généraliste Jérôme Marty, président du syndicat de l'Union française pour une médecine libre, au micro de RMC.

La stratégie est risquée faute de certitude sur l'immunité collective

Autre point de crispation, souligné par les experts : le manque de certitudes sur l'immunité au virus. La stratégie de l'immunité collective, qui consiste à laisser le virus circuler dans la population jusqu'à atteindre 60% de personnes contaminées et possédant des anticorps contre le Sars-Cov-2, peut s'avérer inutile et dangereuse, si l'immunité n'est que temporaire. Par ailleurs, "les 20-30 ans représentent un peu plus de 10% de la population, souligne l'épidémiologiste Pascal Crépey. Donc même si 100% de ces 20-30 ans étaient infectés, ramenés à la population globale, on n’atteindrait pas le niveau suffisant d’immunité collective pour stopper l’épidémie."

Aucun pays n'est pour l'instant parvenu à atteindre cette hypothétique immunité de groupe. Mise en place au début de l'épidémie, la stratégie de l'immunité collective a été interrompue au Royaume-Uni et aux Pays-Bas. Et son bilan n'est pas probant en Suède, où elle continue d'être appliquée : le pays d'un peu plus de 10 millions d'habitants comptabilise 5 743 décès au 3 août selon l'université Johns-Hopkins. La Suède présente ainsi un soit un taux de mortalité pour 100 000 habitants un peu inférieur à celui de la France, mais plus de quatre fois supérieur à ceux de ses voisins danois et norvégien.