Affaire Griveaux : ce que l'on sait de l'enquête impliquant Piotr Pavlenski et Alexandra de Taddeo

La justice a mis en examen Piotr Pavlenski et Alexandra de Taddeo, soupçonnés d'être impliqués dans la diffusion des vidéos intimes qui ont amené à l'abandon de Benjamin Griveaux dans la course à la mairie de Paris.

L\'activiste russe Piotr Pavlenski, mardi 18 février 2020 à Paris.
L'activiste russe Piotr Pavlenski, mardi 18 février 2020 à Paris. (CARINE SCHMITT / HANS LUCAS / AFP)

L'enquête avance dans l'affaire des vidéos privées de Benjamin Griveaux. Piotr Pavlenski et Alexandra de Taddeo ont été mis en examen, mardi 18 février, pour "atteinte à l'intimité de la vie privée par enregistrement ou transmission de l'image d'une personne présentant un caractère sexuel" et "diffusion sans l'accord de la personne d'un enregistrement portant sur des paroles ou images à caractère sexuel et obtenues avec son consentement ou par elle-même".

Les deux mis en cause ont été remis en liberté sous contrôle judiciaire, avec interdiction d'entrer en contact. La justice les soupçonne d'être à l'origine de la diffusion des images qui ont conduit Benjamin Griveaux à abandonner la campagne des municipales à Paris. Franceinfo fait le point sur l'enquête.

Qui sont les deux mis en examen ?

L'artiste et activiste russe Piotr Pavlenski, opposant notoire à Vladimir Poutine, s'est fait connaître en défiant régulièrement les autorités russes par des actions spectaculaires. Il a notamment incendié les portes du siège de l'ex-KGB à Moscou et s'était cousu les lèvres en 2012, en soutien aux Pussy Riot. Il se revendique de "l'art politique" et ne recule devant rien pour faire passer ses idées. II s'est ainsi cloué les testicules sur la place Rouge, à Moscou, afin de dénoncer l'apathie de la société russe. Il a ensuite quitté la Russie après des accusations de violences sexuelles en réunion à l'encontre d'une jeune actrice. Le trentenaire se fait alors remarquer en France en incendiant la façade d'une succursale de la Banque de France à Paris. Pour ces faits, il a été condamné à trois ans de prison, dont deux avec sursis.

De son côté, Alexandra de Taddeo est moins connue. Originaire de Metz (Moselle), cette jeune femme de 29 ans est issue d'un milieu plutôt aisé. Etudiante en droit, elle parle plusieurs langues, dont le russe. Elle est "loin d'être une anarchiste", selon son père. Interrogé par franceinfo, ce dernier dresse le portrait d'une étudiante sérieuse, qui "vit depuis 10 ans à Paris dans un appartement" et "n'est pas en rupture familiale". Selon ses parents, l'artiste russe Piotr Pavlenski n'est pas "son petit ami officiel, c'est une connaissance qui a émergé récemment dans sa vie". Mais selon plusieurs médias, Alexandra de Taddeo vivait bien une relation avec Piotr Pavlenski depuis janvier 2019.

Que leur reproche la justice ?

Le parquet de Paris avait ouvert mardi matin une information judiciaire pour "atteinte à l'intimité de la vie privée par enregistrement ou transmission de l'image d'une personne présentant un caractère sexuel" et "diffusion sans l'accord de la personne d'un enregistrement portant sur des paroles ou images à caractère sexuel et obtenues avec son consentement ou par elle-même", à l'encontre de Piotr Pavlenski et sa compagne Alexandra de Taddeo.

Alexandra de Taddeo est entrée en contact avec Benjamin Griveaux au printemps 2018. La conversation, d'abord politique, se serait transformée en correspondance intime. Selon les informations de France 3, la jeune femme a collaboré avec la justice pendant sa garde à vue. Elle a reconnu avoir été la destinataire des vidéos et avoir entretenu un moment une relation avec l'ancien porte-parole du gouvernement, mais elle assure qu'elle n'a jamais voulu rendre publiques ces images. Pour les parents d'Alexandra de Taddeo, "soit elle est inconsciente, soit elle s'est fait manipuler".

Réfugié politique en France depuis 2017, Piotr Pavlenski a affirmé de son côté être à l'origine de la mise en ligne des vidéos intimes, assurant vouloir dénoncer l'"hypocrisie" de Benjamin Griveaux. Il a confirmé son implication lors de sa garde à vue "pour des raisons purement politiques". Par ailleurs, le parquet a annoncé l'ouverture d'une deuxième information judiciaire distincte contre Piotr Pavlenski, concernant les accusations de violences lors d'une soirée à Paris le 31 décembre 2019. Cette information judiciaire est ouverte pour "violences avec arme et sous l'empire de l'ivresse ayant entraîné une incapacité inférieure à 8 jours". Le parquet a requis le placement en détention provisoire de l'artiste russe.

Comment réagissent les mis en cause ?

A sa sortie du tribunal, Piotr Pavlenski a revendiqué à nouveau la responsabilité de la diffusion des vidéos et promis d'autres actions similaires. "Bien sûr, je suis content d'avoir fait ça", a-il déclaré à sa sortie du tribunal. Il a à nouveau justifié son geste en dénonçant l'"hypocrisie" de Benjamin Griveaux, qui "a utilisé sa famille en se présentant en icône pour tous les pères et maris de Paris", selon lui. Il a ensuite déploré le blocage du site internet créé pour la diffusion des vidéos.

Je pensais que la France était un pays de liberté d'expression, ce n'est pas du tout un pays de liberté d'expression.Piotr Pavlenskià sa sortie du tribunal

"Le juge d'instruction a décidé de ne pas suivre les réquisitions du procureur de la République, qui demandait un placement en détention de mon client", s'est félicité de son côté Yassine Bouzrou, avocat de Piotr Pavlenski. L'artiste russe était sous la menace d'une incarcération dans une autre information judiciaire concernant des violences avec arme commises le 31 décembre. Dans cette procédure, le magistrat instructeur n'a pas questionné le Russe de 35 ans et l'a convoqué dans quelques jours pour cet interrogatoire.

De son côté, Alexandra de Taddeo reconnaît être la destinataire des vidéos incriminées mais elle nie toute implication dans leur diffusion. "Elle les a gardées, pas pour les diffuser sur un site internet. Elle les a gardées pour les garder", a déclaré son avocate, Noémie Saidi-Cottier, après la mise en examen de sa cliente.

S'agit-il d'une affaire personnelle ou politique ?

L'activiste russe Piotr Pavlenski a "sans doute été aidé" pour diffuser les fameuses vidéos à caractère sexuel, a affirmé lundi sur LCI Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement. Le camp Griveaux n'exclut pas un piège ou un coup monté visant à atteindre Emmanuel Macron. "Il ne peut pas être le seul impliqué", a également estimé Richard Malka, l'avocat de Benjamin Griveaux. Il y a "une certaine forme de technicité pour mettre en œuvre tout cela" comme "le fait de construire un site internet, le fait d'écrire en français parfaitement alors que, manifestement, Piotr Pavlenski parle certes français, mais avec quelques difficultés", relève Sibeth Ndiaye.

Cependant, "c'est un peu tôt pour dire [si l'affaire relève une manipulation politique plus importante] parce que l'enquête ne fait que démarrer", a ajouté avec plus de prudence la porte-parole du gouvernement. "Cette attaque est large et dépasse Benjamin Griveaux", a confié l'entourage de l'ex-candidat. Sur franceinfo, le secrétaire d'Etat au Numérique, Cédric O, a dit ne disposer "à ce stade" d'"aucune information qui [lui laisserait] penser qu'il pourrait y avoir autre chose qu'un agissement personnel".

Cédric O a également assuré n'avoir "aucune preuve ni aucun indice qui nous laisse penser que la Russie soit impliquée". Emmanuel Macron avait affirmé samedi, lors de la conférence sur la sécurité à Munich, que Moscou "allait continuer à essayer de déstabiliser" les démocraties occidentales en s'ingérant dans leurs élections et en manipulant les réseaux sociaux, citant également dans ces intrusions "l'ultradroite américaine". L'entourage du chef de l'Etat a toutefois fait savoir qu'il ne s'agissait pas d'une allusion à l'affaire Griveaux.

Le directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), Pascal Boniface, interrogé par l'AFP, "ne voit pas l'intérêt pour la Russie d'affaiblir monsieur Macron, seul chef d'Etat occidental à souhaiter un rapprochement avec Moscou". A l'inverse, le rédacteur en chef de Philosophie Magazine, Michel Eltchaninoff, qui a rencontré Piotr Pavlenski à plusieurs reprises et a préfacé son livre Le cas Pavlenski, estime qu'il y a "une piste de l'ingérence qui doit être explorée" avec un activiste qui "a toujours dénoncé le 'kompromat' et utilise maintenant les techniques du FSB (ex-KGB)".