Manifestations en Iran : retour sur deux mois d'une révolte "inédite" qui fait trembler la République islamique

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Un feu de poubelle lors d'une manifestation à la mémoire de Mahsa Amini à Téhéran (Iran), le 19 septembre 2022. (ANADOLU AGENCY / AFP)

La mort, le 16 septembre, de la jeune Mahsa Amini, alors qu'elle était aux mains de la police des mœurs, a mobilisé une société déjà révoltée, qui continue de s'opposer au régime en place.

Ce n'était pas un simple fait divers, mais l'étincelle qui a provoqué un soulèvement populaire d'ampleur. Depuis la mort de Mahsa Amini, une étudiante de 22 ans, lors de sa détention par la police des mœurs à Téhéran le 16 septembre, les manifestations se poursuivent à travers tout l'IranParmi les dernières en date, plusieurs actions ont eu lieu, mardi 15 novembre, dans le Kurdistan iranien, dont était originaire l'étudiante devenue le visage de la lutte pour les droits des femmes et les libertés.

Dans les grands centres urbains et sur les campus universitaires, les manifestants tiennent bon malgré la violence de la répression, qui aurait fait plus de 300 morts selon un récent bilan. Retour sur ces deux mois de face-à-face au pays des mollahs.

La situation s'embrase rapidement

Le 13 septembre, alors qu'elle visite la capitale iranienne avec sa famille, la jeune Mahsa Amini est interpellée par des agents de la Gasht-e Ershad, la police des mœurs qui terrifie bon nombre d'Iraniennes au quotidien. Pour une tenue jugée incompatible avec les règles de la République islamique, en l'occurrence un voile trop lâche, l'étudiante est emmenée par les policiers et décède dans des circonstances floues au terme de trois jours de détention et un transfert à l'hôpital Kasra, dans le centre-ville de Téhéran.

Très vite, les réseaux sociaux bruissent au sujet de cette mort suspecte. Des manifestants se retrouvent le soir du 16 novembre aux abords de l'hôpital pour dénoncer la version des autorités. 

Pour eux, Mahsa Amini n'est pas morte des suites d'un malaise causé par une insuffisance cardiaque, comme l'affirme la police, mais plutôt de coups portés par ses geôliers. Pour preuve, des photos du visage tuméfié de la jeune femme, prises sur son lit d'hôpital et relayées par la journaliste iranienne Niloofar Hamedi, qui sera arrêtée et jetée en prison six jours plus tard.

La crise prend une tout autre dimension le lendemain, lorsque des dizaines de femmes enlèvent leur voile islamique et le brandissent en l'air lors des funérailles de Mahsa Amini, organisées le 17 septembre à Saghez, sa ville natale, dans le Kurdistan iranien. Les participants aux obsèques, mués en manifestants, se dirigent alors vers un bâtiment officiel au cri de "Mort au dictateur", avant d'être dispersés par des gaz lacrymogènes. Le dimanche 18 septembre, le mouvement s'étend et l'on dénombre une quinzaine de rassemblements dans des villes du Kurdistan mais aussi à Téhéran. Dans les jours qui suivent, des images de manifestations émergent d'autres villes plus à l'Est, comme la très conservatrice Mashhad. On y voit des femmes brûler leur voile et se couper les cheveux en répétant le slogan qui s'impose alors : "Femme ! Vie ! Liberté !".

La machine répressive s'enclenche

Il n'en faut pas plus aux Iraniens pour converger vers ces manifestations de masse, comme l'explique le 21 septembre à franceinfo l'historien Jonathan Piron, spécialiste du pays. Fragilisée par la crise du Covid-19, exsangue après des années de sanctions américaines, la population iranienne exprime "un manque, une vraie colère contre les symboles du régime de la République islamique" analyse le chercheur. Une colère qui "traverse les classes sociales" du pays et qui représente une situation "inédite" juge-t-il alors. Visiblement inquiètes de l'ampleur que prend le mouvement de contestation, les autorités du pays choisissent de restreindre l'accès à internet dans la nuit du 21 au 22 septembre, bloquant notamment le réseau social Instagram et la messagerie WhatsApp pendant plusieurs jours.

Cela n'empêche pas des rassemblements de se tenir dans un nombre croissant de villes iraniennes, comme Hamadan, Ilam, Qom ou Tabriz, dans le centre et l'ouest du pays, ou encore à Bandar Abbas, dans le Sud. Partout, le mot d'ordre est le même : réclamer davantage de droits pour les femmes, mais aussi davantage de justice, la fin des violences policières ou encore la chute de la République islamique. Le 23 septembre, les conservateurs manifestent à l'appel des autorités pour défendre le port du voile, ce qui donne lieu à des affrontements mais ne parvient pas à éteindre la révolte populaire. 

Une manifestation à Téhéran (Iran) le 21 septembre 2022, en réaction à la mort de Mahsa Amini, étudiante de 22 ans décédée cinq jours plus tôt. (STRINGER / ANADOLU AGENCY)

Jusqu'alors relativement silencieux à ce sujet, le président iranien, Ebrahim Raïssi, durcit le ton le 24 septembre et promet de "s'occuper une bonne fois pour toutes" des contestataires, avant de sommer les forces de l'ordre d'agir plus "fermement" contre les manifestants. Quatre jours plus tard, lors d'une interview à la télévision d'Etat, il souffle le chaud et le froid en promettant une nouvelle enquête sur les causes de la mort de Mahsa Amini, tout en jurant froidement d'endiguer le "chaos", comme le rapporte la BBC (article en anglais).

La répression se fait nettement plus violente à partir du 30 septembre, lorsque les forces de l'ordre abattent des dizaines de manifestants dans la province du Sistan-Baloutchistan (sud-est du pays). Le 2 octobre, des scènes de panique sont filmées aux abords de l'université Sharif de Téhéran, alors que des étudiants sont emmenés, cagoule sur la tête, par des policiers et des hommes armés affiliés au régime.

La révolte s'inscrit dans la durée

Totalement silencieux depuis le début de la contestation, l'ayatollah Ali Khamenei, guide suprême du pays, prend la parole le 3 octobre. Il accuse ouvertement les Etats-Unis et Israël de piloter à distance ce qu'il qualifie d'"émeutes" destinées selon lui à déstabiliser la République islamique, rapporte Al Jazeera (article en anglais). Figé sur ses positions, le régime voit pleuvoir de nouvelles sanctions internationales tout au long du mois d'octobre, comme celles de l'Union européenne contre des hauts gradés de la police des mœurs. Les autorités font aussi face à un mouvement de grèves coriaces, notamment dans le secteur pétrolier et dans l'éducation. 

Le mois d'octobre est aussi celui des commémorations, à leur tour violemment réprimées. Comme celle organisée deux semaines après le "vendredi sanglant", qui avait fait 90 morts le 30 septembre à Zahedan, dans le sud-est du pays. A l'occasion, aussi, de la fin du deuil religieux pour Mahsa Amini, commémoré le 26 octobre, quarante jours après sa mort. Ce jour-là, les forces de sécurité ouvrent le feu à Saghez, dénonce une ONG, alors que des milliers de personnes sont rassemblées en mémoire de la jeune femme.

Sans doute pour éviter l'apparition d'autres martyrs du mouvement, les autorités contrôlent strictement les funérailles de manifestants tués lors des rassemblements. Et n'hésitent pas à dérober certaines dépouilles pour les enterrer à l'abri des regards, comme l'a rapporté la BBC (article en persan).

En parallèle, le régime, soutenu par le Parlement iranien, déploie son arsenal judiciaire. Depuis la mi-novembre, il menace même les manifestants de la peine capitale. Les 13 et 15 novembre, deux Iraniens qualifiés d'"émeutier" et de "terroriste" ont été condamnés à mort. Des décisions qui, craignent les défenseurs des droits de l'Homme, pourraient être amenées à se répéter. D'après un bilan publié le 12 novembre par Iran Human Rights, une ONG basée à Oslo, au moins 326 manifestants ont été tués en Iran depuis le début du mouvement. Et plus de 15 900 personnes auraient été incarcérées, d'après une estimation de l'ONG HRANA, partagée par les Nations unies. 

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