Algérie : pourquoi l'élection du nouveau président a peu de chances de calmer la contestation

Abdelmadjid Tebboune, ancien Premier ministre d'Abdelaziz Bouteflika, a été élu jeudi dès le premier tour du scrutin, avec 58,15% des suffrages.

Des manifestants algériens protestent contre l\'organisation de l\'élection présidentielle, le 12 décembre 2019, à Alger.
Des manifestants algériens protestent contre l'organisation de l'élection présidentielle, le 12 décembre 2019, à Alger. (FAROUK BATICHE / DPA / AFP)

Les Algériens ont un nouveau président. Abdelmadjid Tebboune, un ex-fidèle du président déchu Abdelaziz Bouteflika, a été élu pour lui succéder à la tête de l'Algérie. L'ancien Premier ministre a recueilli 58,15% des suffrages au premier tour de l'élection présidentiellea annoncé, vendredi 13 décembre, l'Autorité nationale indépendante des élections (Anie), au lendemain d'un scrutin massivement boudé par la population.

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Franceinfo vous explique pourquoi ce résultat ne règle pas la crise politique en Algérie.

Parce que la participation est faible

Seuls 39,83% des inscrits ont voté au premier tour pour cette présidentielle, selon le président de l'Anie. Ce taux est le plus faible de toutes les présidentielles pluralistes de l'histoire du pays. Il est inférieur de plus de dix points à celui du précédent scrutin (le plus faible jusqu'ici) qui, en 2014, avait vu la quatrième victoire d'Abdelaziz Bouteflika.

Cette faible participation serait même surestimée, selon certains observateurs. "Ils ont donné le chiffre de 40%, qui est pour moi très gonflé par rapport à la réalité… On parle de 10 à 15%, selon les retours de certains des bureaux de vote", confie à franceinfo Habib Brahmia, du parti d'opposition Jil Jadid. "Personne ne pourra jamais dire si les résultats sont justes ou pas, proches de la réalité...", ajoute Kader Abderrahim, historien et maître de conférences à Sciences Po, joint par franceinfo.

"Les résultats sont un peu biaisés, car il y a plusieurs millions de personnes qui n'ont pas de carte électorale en Algérie. Le corps électoral représente seulement 24 millions sur 42 millions d'habitants", ajoute Pierre Vermeren, professeur d'histoire contemporaine à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste du Maghreb, contacté par franceinfo. "Les gens ne veulent pas forcément s'inscrire, parce qu'ils ne croient pas au système ou parce qu'ils sont dépolitisés."

Parce que la sincérité du scrutin est mise en doute 

"La fiabilité de ce résultat dépend de la confiance qu'on veut bien accorder à l'administration algérienne", souligne Pierre Vermeren, non sans ironie. L'expression de "mascarade électorale" revient souvent dans la bouche des manifestants, comme de certains observateurs, à l'image de Kader Abderrahim. "C'est une mascarade, mais dès l'instant qu'ils contrôlent les structures de l'Etat, qu'ils ont avec eux la force, la puissance étatique et que la France et l'Europe sont particulièrement silencieuses... Ils font ce qu'ils veulent."

Le politologue rappelle également que des troubles ont émaillé le déroulement des opérations électorales, jeudi, dans la région traditionnellement frondeuse de Kabylie et dans la capitale. Dans les rues du centre d'Alger, la police est intervenue pour empêcher tout rassemblement, les manifestants sont parvenus à briser un cordon de police leur barrant l'accès au carrefour de la Grande Poste, lieu symbolique de rassemblement du "Hirak". Le vote a été arrêté dès la matinée, selon l'Autorité nationale indépendante des élections (Anie), à Bejaïa, Tizi Ouzou et Bouira, principales localités de Kabylie à majorité berbérophone. A Béjaïa, un centre de vote a notamment été saccagé et à Bouira, une antenne locale de l'Anie a été incendiée. "On ne peut pas dire en tout cas que le climat soit à la sérenité", note Kader Abderrahim.

Parce qu'aucun candidat ne représentait les manifestants

Pour les manifestants, le résultat de l'élection importait de toute manière assez peu. Qu'il s'agisse d'Abdelmadjid Tebboune ou d'un autre, ils n'ont pas souhaité participer au scrutin pour ne pas cautionner le régime. "J'ai manifesté hier à Alger et j'y ai passé la nuit pour remanifester aujourd'hui et dire qu'on ne reconnaît pas leur vote et leur président", a ainsi expliqué à l'AFP Saïd, un ingénieur de 32 ans, pour qui le nom du nouveau président n'a aucune importance. "On va manifester jusqu'à obtenir la démocratie", assure-t-il. "Les candidats font partie du même système que les deux anciens Premiers ministres qui viennent d'être condamnés à de la prison. Tout le régime est pourri de l'intérieur", confiait également Lina à franceinfo, avant l'annonce des résultats. 

"De toute façon, celui qui a été désigné ne gouvernera pas, ne fera pas ses propres choix. Il devra appliquer ce qu'on lui dit de faire", prévient Kader Abderrahim. Les observateurs s'accordent pour dire que les militaires tirent les ficelles. "L'armée contrôle l'Etat, et l'Etat contrôle la rente pétrolière, estime Pierre Vermeren. La force du régime algérien, c'est qu'il distribue la manne venue des hydrocarbures, et comme l'économie algérienne ne produit rien d'autre, la manifestation ne bloque rien et le régime s'en fiche."

"La majorité des Algériens était contre ces élections, et n'y a pas participé, poursuit Habib Brahmia. Cela prouve que le 'hirak' [nom donné au mouvement de contestation] est très fort et qu'il faut aller vers un changement radical du système." Ce cadre du parti Jil Jadid estime que la contestation va se poursuivre. "Le hirak va continuer aujourd'hui et les vendredis suivants. Maintenant, il va devoir se structurer politiquement."

Parce que le nouveau président va souffrir d'un manque de légitimité

La faible participation, les doutes sur la sincérité du scrutin, le fossé creusé avec les manifestants... sont autant de difficultés à venir pour Abdelmadjid Tebboune, le nouveau président. "Quelle légitimité va avoir le président désigné ? Aucune, il va aller devant les organisations internationales et tout le monde va rire dans son dos. Cette mascarade électorale va se retourner contre eux", estime Kader Abderrahim.

Ils ont voulu le retour à la légalité, mais ils n'auront pas la légitimité.Kader Abderrahim, politologueà franceinfo

Pour l'historien Pierre Vermeren, le nouveau chef d'Etat et le régime vont quand même pouvoir s'appuyer sur les 40% de participation. "Ils ont peut-être un peu gonflé les chiffres pour arriver à 40%, mais même si on est à 30% c'est une victoire pour le régime. Il a réussi à faire voter l'armée, les familles du FLN, les familles des moudjahidines [combattants pour l'indépendance], peut-être aussi des personnes âgées à qui on a fait peur avec un chaos hypothétique..."

La légitimité du nouveau chef de l'Etat risque surtout de se construire avec le temps. "Le nouveau président algérien ne va pas pouvoir gouverner contre les élites, contre la rue. Maintenant que le pouvoir est rassuré, qu'il a réussi à remettre un homme à lui à la tête du pays, un verrou pour cadenasser le régime, il va peut-être faire des concessions, donner des gages à la rue", se demande Pierre Vermeren. Selon lui, l'Algérie est actuellement divisée en trois : "Un tiers qui soutient tacitement le régime, un tiers dépolitisé et le dernier tiers qu'on voit dans les manifestations."

Le nouveau chef de l'Etat aura donc la lourde tâche de reconstruire l'unité du pays. "Le président sera obligé de faire des concessions. Il faut qu'il libère les détenus d'opinion et qu'il engage une période de transition, de dialogue avec toutes les factions de la société, tous les partis pour trouver une sortie de crise", réclame  Habib Brahmia. Mais pour Kader Abderrahim, l'heure n'est pas à l'optimisme. "Ils ont mené ce pays dans l'impasse et je ne vois vraiment pas ce qui peut les conduire à entrer dans un dialogue fructueux pour trouver un compromis. Le régime se retrouve isolé et massivement rejeté par son propre peuple."