"Gilets jaunes" : véhicules brûlés, commerces pillés... Récit d'une nouvelle journée de chaos dans les rues de Paris

Après une matinée plutôt calme, la situation s'est dégradée dans la capitale, samedi après-midi, faisant basculer la ville dans le chaos en fin de journée.

Des affrontements entre \"gilets jaunes\" et forces de l\'ordre se produisent dans les rues de Paris, le 8 décembre 2018.
Des affrontements entre "gilets jaunes" et forces de l'ordre se produisent dans les rues de Paris, le 8 décembre 2018. (OLIVIER SAINT HILAIRE / HAYTHAM-REA)

Dix mille manifestants, 1 082 interpellations, plus de 70 blessés, des dizaines de vitrines brisées, des magasins pillés et des voitures incendiées... Comme attendu, Paris a vécu des heures chaotiques, samedi 8 décembre, pour "l'acte IV" de la mobilisation des "gilets jaunes". Récit d'une journée survoltée.

>> Blindés dans les rues, Uma Thurman dans le cortège... Dix choses vues lors des manifestations des "gilets jaunes"

Nombreuses interpellations, déploiement de blindés... Une matinée sous contrôle

Les autorités avaient prévenu : une semaine après un véritable chaos dans les rues de la capitale, le dispositif de sécurité serait cette fois maximal. Au petit matin, pas moins de 36 stations de métro restent fermées, indique la RATP, dont celles qui desservent les Champs-Elysées, le Louvre, l'Hôtel de Ville et les grands magasins. La ligne C du RER est également interrompue. Objectif : éviter que les "gilets jaunes" puissent circuler rapidement d'un quartier à l'autre. Très tôt, des blindés de la gendarmerie prennent place devant l'Arc de triomphe, mais aussi dans plusieurs points stratégiques de la capitale.

Des policiers dans des véhicules blindés devant l\'Arc de triomphe à Paris, le 8 décembre 2018.
Des policiers dans des véhicules blindés devant l'Arc de triomphe à Paris, le 8 décembre 2018. (MUSTAFA YALCIN / ANADOLU AGENCY / AFP)

Surtout, dans les gares parisiennes et au niveau des péages franciliens, les forces de l'ordre ont pour ordre de procéder à un maximum de fouilles. A 7h30, déjà 121 personnes ont été interpellées, dont 32 placées en garde à vue, essentiellement pour "participation à un groupement en vue de la préparation de violences contre les personnes ou de destruction/ dégradation de biens". De fait, lors de ces contrôles, la police retrouve, en vrac, des marteaux, battes de base-ball, billes de paintball, boules de pétanque, extincteurs, couteaux...  

Des objets saisis par la préfecture de police de Paris, le 8 décembre 2018.
Des objets saisis par la préfecture de police de Paris, le 8 décembre 2018. (PREFECTURE DE POLICE DE PARIS)

Des masques à gaz saisis par la préfecture de police de Paris, le 8 décembre 2018.
Des masques à gaz saisis par la préfecture de police de Paris, le 8 décembre 2018. (PREFECTURE DE POLICE DE PARIS)

Vers 8 heures, sur les Champs-Elysées, une grosse centaine de "gilets jaunes" commencent à se rassembler devant l'Arc de triomphe, face à un important dispositif de sécurité. Contrairement au samedi 1er décembre, l'accès à la "plus belle avenue du monde" est autorisé, mais la fouille des sacs, là aussi, est quasi systématique. Les forces de l'ordre jettent les protections des manifestants (casques, masques, lunettes...). Dans le lot, certains journalistes se voient également confisquer leur matériel de protection. 

Quelques centaines de "gilets jaunes" se déplacent par grappes, plutôt qu'en défilé organisé. Des "Macron démission" fusent, et des "gilets jaunes" commencent à "siffler les représentants des forces de l'ordre", note France Bleu Paris. Mais dans l'ensemble, les choses se passent mieux que sept jours plus tôt à la même heure. 

Des \"gilets jaunes\" descendent l\'avenue des Champs-Elysées, le 8 décembre 2018 à Paris.
Des "gilets jaunes" descendent l'avenue des Champs-Elysées, le 8 décembre 2018 à Paris. (BENOIT TESSIER / REUTERS)

Des Champs-Elysées aux Grands Boulevards, la tension monte peu à peu

A 10 heures, le Premier ministre Edouard Philippe arrive à la cellule de crise du ministère de l'Intérieur pour présider une réunion en compagnie du ministre Christophe Castaner. Sur le périphérique parisien, quelques dizaines de "gilets jaunes" tentent de mettre en place un barrage sur le périphérique parisien, à hauteur de la porte Maillot, avant d'être rapidement dispersés.

Au même moment, du côté des Champs-Elysées, des "gilets jaunes" s'engouffrent dans la rue Arsène-Houssaye, sur le haut de l'avenue. Une rue bloquée par les forces de l'ordre. Il est 10h25, les policiers tirent alors les premiers gaz lacrymogènes pour disperser ces manifestants. A cette heure-là, selon la police, 354 personnes ont déjà été interpellées, dont 127 sont en garde à vue.

(LUCAS BARIOULET / AFP)

A quelques minutes à pied des Champs-Elysées, un rassemblement s'est formé vers 10 heures près de la gare Saint-Lazare, avec des personnalités de gauche "soutenant les revendications de justice fiscale et sociale portées par le mouvement des "gilets jaunes". Parmi eux, le porte-parole du NPA Olivier Besancenot, le député de La France insoumise Eric Coquerel, la sénatrice EELV Esther Benbassa ou encore l'écrivain Edouard Louis.

Le cortège qui s'élance de Saint-Lazare est rapidement bloqué sur le boulevard des Italiens. En référence aux adolescents de Mantes-la-Jolie, dont l'interpellation filmée par la police jeudi a fait polémique, des manifestants se mettent à genoux, mains derrière la tête.

Sur les Champs-Elysées, où sont désormais rassemblés quelque 1 500 "gilets jaunes", la tension ne retombe pas. Selon des journalistes sur place, certains descellent des pavés, tandis que la police fait usage de Flash-Balls.

Des \"gilets jaunes\" manifestent sur les Champs-Elysées à Paris, le 8 décembre 2018.
Des "gilets jaunes" manifestent sur les Champs-Elysées à Paris, le 8 décembre 2018. (JULIEN MATTIA / LE PICTORIUM / MAXPPP)

Un photoreporter du Parisien, Yann Foreix, est touché par une balle à la nuque. "Le policier était à deux mètres, derrière moi. Il a tiré alors que j'étais de dos. C'est incompréhensible. C'est arrivé à un moment où la situation était calme. Je me suis retrouvé soudainement par terre, sonné", explique Yann Foreix, après avoir été évacué à l'hôpital. "[Le policier] m'a dit : 'désolé, je visais quelqu'un d'autre'", indique-t-il plus tard à son journal.

Sur les Grands Boulevards, non loin des grands magasins comme le Printemps et les Galeries Lafayette, des manifestants utilisent mobilier urbain et végétation pour monter une barricade autour du métro Richelieu-Drouot. Des vitrines volent en éclats. Une poignée de casseurs commencent à s'en prendre à une banque Crédit du Nord, avant d'être stoppés par d'autres "gilets jaunes" et par l'intervention des forces de l'ordre.

Une "Marche pour le climat" paisible, loin des violences des Champs-Elysées

"Fin du monde, fin du mois, même climat !" En début d'après-midi, place de la Nation, entre 17 000 et 25 000 manifestants se rassemblent pour marcher "pour le climat", jusqu'à la place de la République. Le dispositif policier est léger, sans filtrage des manifestants, malgré la présence éparse de quelques "gilets jaunes", vêtement que portent aussi les bénévoles encadrant la marche. Le réalisateur Cyril Dion et l'actrice Juliette Binoche prennent la tête du cortège qui s'élance sous une pluie fine vers la place de la République.

L'ambiance est bien plus tendue dans les beaux quartiers de l'ouest de la capitale. Avenue Marceau (entre le 8e et et le 16e arrondissement), des pavés et feux de poubelles sont signalés. Des CRS tentent de mettre fin au pillage d'un magasin de golf, rue Christophe-Colomb.

D'autres manifestants tentent de monter des barricades avenue de Courcelles. Avenue de Friedland, des voitures et du mobilier urbain sont incendiés et des vitrines de boutiques sont brisées par des casseurs.

En haut des Champs-Elysées, des "gilets jaunes" tentent d'incendier la façade du Drugstore Publicis, en mettant le feu à des sapins placés contre la devanture.

En fin de journée, le chaos dans plusieurs quartiers de la capitale

A 16h15, la préfecture de police fait état de 651 interpellations, dont 536 gardes à vue. Après des heurts entre forces de l'ordre et manifestants, la gare Saint-Lazare est fermée. "La gare Saint-Lazare est mise sous contrôle par la police. Les sorties toujours bloquées. Les trains ne partent plus. Des dizaines de personnes bloquées à l'intérieur", relate un journaliste. Un café Starbucks du quartier est pris pour cible par des casseurs, comme le montrent ces images de l'Agence France-Presse.

Outre Saint-Lazare, le quartier de Strasbourg-Saint-Denis est également le théâtre d'incidents. Là encore, des barricades sont enflammées, des vitrines volent en éclats et des magasins sont pillés. 

A 17h30, scène un peu surréaliste sur les Champs-Elysées qui "s'illuminent sous les acclamations des manifestants", décrit une journaliste du Monde sur Twitter. Comme un symbole, ce moment semble sonner la fin des heurts sur la "plus belle avenue du monde". Une demi-heure plus tard, la place de l'Etoile est quasiment vide.

Mais le chaos s'est déplacé du côté de la place de la République, où des scènes de pillage éclatent alors que la nuit est tombée sur Paris. Le magasin Go Sport est notamment pris pour cible par les casseurs. La police intervient, sans lésiner sur les moyens. "Pluie de grenades lacrymogènes, hélicoptère à projecteur de recherche jusqu'ici réservé aux émeutes en banlieue, escouades de policiers mettant en joue  à bout portant – manifestants, journalistes et passants avec des Flash-Balls", témoigne une journaliste de L'Humanité.

Il est alors 21 heures lorsque la place de la République finit par se vider de ses derniers casseurs. "Rien n'est jamais parfait, mais sans votre engagement, on n'aurait pas pu faire face au déferlement de haine que nous avons subi, félicite le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner en direction de CRS qu'il est venu saluer sur les Champs-Elysées. C'était un moment tendu, il y a eu des incidents graves, aussi sur Paris, il y a eu beaucoup moins de blessés, beaucoup moins de violences."

Beaucoup moins de violences ? Anne Hidalgo ne semble pas partager ce constat. Sur Twitter, la maire de Paris déplore "des scènes de chaos". "Inimaginable que nous revivions ça", ajoute-t-elle, alors que sur les réseaux sociaux, un appel est déjà lancé pour un "acte V" dans les rues de la capitale... 

Quatre articles à lire sur le mouvement
des "gilets jaunes"

• "Ce qui se passe n'est pas surprenant" : comment les "gilets jaunes" s'inscrivent dans l’histoire des révoltes populaires >> à lire ici

• Violences, dégradations... Peut-on parler d'une "radicalisation" du mouvement des "gilets jaunes" ? >> à lire ici

• "Gilets jaunes" : que font les policiers en civil au milieu des manifestants ?  >> à lire ici

• "Chaos total", "remplacement des peuples" : trois questions sur le pacte de Marrakech, qui affole certains "gilets jaunes" >> à lire ici