Grève contre la réforme des retraites : pourquoi le mouvement peut durer

Plus de 800 000 personnes ont manifesté dans l'Hexagone jeudi 5 décembre pour protester contre le projet du gouvernement de fusionner les 42 régimes de retraite existants.

Des cheminots manifestent à Perpignan (Pyrénées-Orientales) contre la réforme des retraites du gouvernement, le 5 décembre 2019.
Des cheminots manifestent à Perpignan (Pyrénées-Orientales) contre la réforme des retraites du gouvernement, le 5 décembre 2019. (JC MILHET / HANS LUCAS/AFP)

Une mobilisation massive. Comme prévu, la grève du 5 décembre a été très suivie dans les transports en commun, à la SNCF et à la RATP, ainsi qu'au sein de l'Education nationale. Partout en France, les cortèges ont également été fournis contre la réforme des retraites, qui doit fusionner les 42 régimes existants en un unique système à points. Plus de 800 000 manifestants, selon le ministère de l'Intérieur, ont battu le pavé. Et le mouvement risque de durer, pour de multiples raisons.

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Parce qu'il est soutenu par l'opinion publique

Près de sept Français sur dix soutiennent le mouvement de grève du 5 décembre contre la réforme des retraites, selon le baromètre Harris Interactive publié sur RTL. 70% des personnes interrogées ont par ailleurs exprimé leur inquiètude quant à la mise en œuvre d'un système universel à points. Autant dire que le gouvernement a du mal à faire passer l'idée d'une réforme "répondant aux attentes profondes de nos concitoyens en termes de justice", comme écrit dans le rapport rendu en juillet par le haut-commissaire aux retraites Jean-Paul Delevoye.

Et la colère serait encore plus aiguë qu'en 1995, lors de la grande grève contre le plan Juppé qui voulait déjà en finir avec les régimes spéciaux. "La profondeur du mécontentement social  (...) est probablement plus fort. Les 'gilets jaunes' en ont rendu compte en même temps qu'ils l'attisaient", estime Michel Pigenet, professeur émérite d'histoire contemporaine, à l'AFP.

Cette grève agrège en effet toute une série de griefs : contre la réforme des retraites mais aussi contre le niveau jugé trop bas des salaires et du pouvoir d'achat, ont expliqué à franceinfo plusieurs grévistes. Sans compter le fort malaise social à la SNCF, avec d'incessantes réorganisations pour préparer la mise en concurrence à partir de l'an prochain.

Parce que les grévistes se sont préparés

Plusieurs grévistes expliquent avoir économisé en prévision de cette grève annoncée depuis septembre. "Personnellement j'ai un mois de salaire dédié à la grève", souligne une manifestante interrogée par France 2. "On passera Noël s'il le faut dans nos dépôts, dans nos terminus, mais on sera là jusqu'au bout", affirme aussi Bastien Berthier, un conducteur de métro syndiqué à l'Unsa-RATP, contacté par franceinfo.

On a eu notre 13e mois qui est tombé en novembre et on a tous un peu d'argent de côté.Bastien Berthier, conducteur de métroà franceinfo

"Faire une grève en décembre, c'est plus facile qu'à une autre période de l'année, confirme Gérard Brunot, militant FO qui a participé à la manifestation à Paris. De toute façon, mieux vaut perdre un peu d'argent maintenant que beaucoup pendant toute sa retraite." Tous comptent également sur les caisses de grève des syndicats, et les cagnottes en ligne. La CGT a ainsi relancé sa "caisse de grève" en ligne, ouverte au printemps 2016 pour soutenir les salariés mobilisés contre la loi Travail

Parce qu'il est question des régimes spéciaux

Toujours dans son entretien à l'AFP, l'historien Michel Pigenet rappelle que les réformes des régimes spéciaux sont un sujet très sensible. "En 1995, souligne-t-il, Chirac et Juppé ont mis le feu aux poudres par 'oubli' de précédents historiques. La dernière tentative de réforme des régimes spéciaux [remontait] à 1953. Le gouvernement se retrouva avec un mouvement de grève spectaculaire – jusqu'à 4 millions de grévistes – paralysant le pays pendant trois semaines et fut contraint de reculer. En 1995, on se persuade que les temps ont changé. La suite devait rappeler qu'on ne touche pas impunément à des régimes spéciaux. Les gouvernements veilleront à fractionner les réformes (entre 2003 et 2010)."

Cette fois, la 'réforme Macron' vise l'ensemble des retraites. Après la crise des 'gilets jaunes', lancer ce défi est pour le moins audacieux.L'historien Michel Pigenetà l'AFP

Et d'ajouter : "Les grèves de cheminots sont corporatistes, professionnelles, mais en même temps touchent un service public. Il y a là indéniablement pour les cheminots un argument fort car la défense de leur statut renvoie à la notion de service public. Les deux sont liés."