Offensive de Veolia sur Suez : six questions sur une tentative de rachat controversée à l'issue incertaine

Le leader français et mondial du traitement de l'eau et des déchets, Veolia, veut absorber son principal rival, Suez, qui dénonce une manœuvre "hostile".

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Des employés de Suez manifestent leur opposition au projet de rachat de leur entreprise par Veolia, le 8 septembre 2020, devant le siège de Suez à la Défense (Hauts-de-Seine). (LUDOVIC MARIN / AFP)

L'offensive, inattendue, a secoué la rentrée économique française, qu'on imaginait focalisée sur la relance après la crise liée au coronavirus. Le 31 août, le groupe français Veolia, leader mondial des services de gestion de l'eau, des déchets et de l'énergie, annonçait son intention de racheter Suez, son grand rival français, après deux tentatives avortées de rapprochement en 2006 et 2012. Prise de court, la direction de Suez s'est vivement opposée à cette fusion.

Le projet a quand même franchi une étape décisive lundi 5 octobre, quand le groupe Engie a accepté de vendre à Veolia ses parts de Suez. L'affaire est aussi politique : en acceptant le rachat, Engie est allé contre la volonté de l'Etat, qui est un de ses actionnaires. Outre le sort de deux grands groupes français, ce sont des milliers d'emplois qui sont potentiellement en jeu, même si Veolia s'en défend. Franceinfo résume les enjeux de cette opération complexe.

1Quel est le projet de Veolia ?

Dans un communiqué du 31 août, Veolia a annoncé avoir transmis à Engie une offre de 2,9 milliards d'euros pour racheter 29,9% de Suez – Engie détient, au total, 32% de l'entreprise. Une offre qui ne vient pas de nulle part. Le 31 juillet, le patron d'Engie avait dit vouloir mener une "revue stratégique" de ses activités, c'est-à-dire une réflexion sur celles à conserver et celles qu'il vaudrait mieux céder. Il ouvrait ainsi la porte à une vente de sa participation à Suez. Son homologue de Veolia a saisi l'occasion, préparant une offre dans le secret de l'été, raconte Le Monde (lien abonnés). Le montant de celle-ci a depuis été augmenté, le 30 septembre, pour atteindre 3,4 milliards d'euros.

Si ce rachat se concrétise, Veolia déposera ensuite une offre publique d'achat pour le reste des actions. Pour un montant estimé à environ 10 milliards d'euros, sans compter la dette de Suez. Veolia ne compte pas conserver entièrement l'entreprise. Pour éviter de se retrouver dans le viseur de l'Autorité de la concurrence en détenant une trop grande part du marché hexagonal de l'eau, son projet est de vendre la branche française de Suez à un fonds d'investissement français, Meridiam, qui s'est engagé à l'acquérir.

2Quels sont les arguments de Veolia pour réaliser cette fusion ?

Ils sont développés dès ce communiqué du 31 août, où Antoine Frérot, patron de Veolia, évoque une "opportunité historique" de "construire le super champion mondial français de la transformation écologique". Le PDG justifie cet appétit de croissance par un contexte de concurrence accrue au niveau international, et par le risque de voir émerger des rivaux d'une taille conséquente, notamment en Chine. Fusionnés, Veolia et Suez seraient plus que jamais leaders mondiaux, mais d'un marché très morcelé, dont ils détiendraient toujours moins de 5%.

Faire grossir Veolia est également "capital pour financer les installations" ainsi que "toutes les solutions encore à imaginer, y compris les innovations de rupture comme la capture du carbone, ou le recyclage de matières pas encore recyclables", juge Antoine Frérot.

3Pourquoi Suez s'y oppose-t-il ?

A cause de la manière, tout d'abord. Si Antoine Frérot affiche ses intentions "amicales", les dirigeants de Suez ont immédiatement répondu qu'ils n'avaient jamais été sollicités en amont, jugeant l'initiative "très hostile". Dans une interview au Figaro (lien abonnés), le 7 septembre, son directeur général, Bertrand Camus, a jugé l'offensive "aberrante pour Suez et funeste pour la France" (Antoine Frérot, lui, assure l'avoir contacté en août). Dans une tentative de renouer le dialogue, le 6 octobre, Veolia s'est engagé à ne pas lancer d'offre de rachat qui ne soit pas "amicale" et donc qui n'ait pas reçu "un accueil favorable préalable du conseil d'administration de Suez". Ce dernier juge toujours cet engagement "flou". Mardi, après l'annonce du rachat des parts d'Engie par Veolia, Suez a dénoncé des "conditions inédites et irrégulières" dans l'accord.

Suez avait présenté, en octobre, un plan visant à dépasser Veolia à l'horizon 2030. Le conseil d'administration du groupe voit donc l'offre inattendue comme "porteuse de grandes incertitudes", dans un contexte déjà perturbé par la crise économique liée au Covid-19. Il ne partage pas non plus le point de vue de Veolia sur la "complémentarité" des deux entreprises. Il estime au contraire qu'une fusion serait responsable de "pertes d'opportunités en France et à l'international" et de "dyssynergies" – plutôt que de se compléter, les deux organisations se marcheraient sur les pieds. Avec à la clé, craignent-ils, des pertes d'emplois.

4Quelles conséquences pour l'emploi ?

Impossible, bien sûr, de le savoir avec certitude. Mais les répercussions sociales sont un des arguments mis en avant par les dirigeants de Suez pour rejeter l'approche de Veolia. "Pour nos 90 000 collaborateurs, dont 30 000 en France, c'est la menace de pertes d'emplois", a alerté Philippe Varin, président du conseil d'administration du groupe, dans une interview au JDD le 13 septembre (lien abonnés). "On ne peut pas annoncer 500 millions de synergies et dire qu'il n'y aura pas d'impact. Je ne l'ai jamais vu de ma vie. Si on regarde Alcatel-Lucent, Lafarge-Holcim, GE-Alstom, chaque fois, des promesses ont été faites. Chaque fois, il y a eu des plans sociaux après."

Philippe Varin n'a pas chiffré le nombre de postes qu'il estime menacés. Mais, dans Le Monde, des "proches" de la direction avancent un décompte "d'au moins 4 000 emplois" qui pourraient faire les frais des velléités d'économies liées à la fusion, sur 11 000 salariés de la branche eau en France. Interrogé par franceinfo, Wilhem Guette, coordinateur CGT chez Suez, craint, lui, au moins 2 000 suppressions de postes quasi immédiates dans les fonctions administratives. Les syndicats ont manifesté contre l'offre de Veolia devant le siège de Suez à la Défense le 8 septembre. Un nouveau rassemblement est prévu le 22 septembre, cette fois devant le siège d'Engie. "Tous les salariés vont garder leur emploi", a assuré de son côté le PDG de Veolia, Antoine Frérot, sur franceinfo.

5Qu'en pense le gouvernement (et a-t-il son mot à dire) ?

La position du Premier ministre a un peu évolué. Le 3 septembre, Jean Castex décrivait un rapprochement qui "fait sens". Mi-septembre, Matignon, interrogé par Le Monde, se montrait moins enthousiaste, expliquant que le chef du gouvernement n'était "pas opposé par principe", mais s'inquiétait du risque de création d'un "monopole" dans le domaine du traitement de l'eau et des déchets.

Le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, n'a pas non plus exprimé d'opposition au principe d'une fusion des deux groupes, mais a expliqué être vigilant sur ses conséquences, notamment "la préservation de l'emploi", expliquait-il aux Echos (lien abonnés) le 16 septembre. Il s'est aussi inquiété du climat conflictuel entre Veolia et Suez. "Les mariages de force, je n'y crois pas", expliquait-il encore mardi sur franceinfo, plaidant pour un dialogue entre les deux entreprises. "Je pense que nous étions à quelques centimètres d'un accord", a-t-il estimé.

L'Etat est directement concerné par cette opération en tant qu'actionnaire à 22% d'Engie. Dimanche, il a voté contre la vente à Veolia des parts d'Engie dans Suez, "en l'absence d'accord amiable entre les deux entreprises", a expliqué Bercy dans un communiqué. Sans parvenir à l'empêcher.

6Y a-t-il des obstacles à l'opération ?

En gonflant le montant de son offre à Engie, Veolia avait levé un des obstacles à l'opération. Les dirigeants de Suez auraient pu présenter à Engie une offre alternative de rachat de ses parts, mais les tentatives d'en monter une n'ont pas abouti à temps.

Suez affiche en revanche son intention de contester le vote du conseil d'administration d'Engie entérinant la vente de ses parts à Veolia. Le groupe a promis, mardi, de "mettre en œuvre tous les moyens à sa disposition" pour la bloquer, sans détailler lesquels, et notamment si des actions en justice sont envisagées.

Lundi, l'intersyndicale CFE-CGC, CFDT, CFTC, CGT, FO de Suez avait demandé à l'État de "surseoir à sa décision" et "la tenue d'une commission d'enquête parlementaire", "afin de comprendre ce qui se passe et surtout pour éviter en cette période de crise économique et Covid sans précédent, un massacre social cautionné par le ministre de l'Économie et le gouvernement".

Une éventuelle fusion devra également rester dans le cadre de la législation française et européenne contre les monopoles. Raison pour laquelle Veolia prévoit déjà de céder la branche française de Suez : en 2012, la crainte d'une trop grande concentration du marché de l'eau français avait fait échouer les négociations sur un possible rapprochement, initiées cette fois par Suez.

Enfin, l'opération peut être perturbée par la contestation de plusieurs acteurs. Outre les syndicats de Suez, les collectivités locales, clientes des services des deux groupes, sont scrutées. Mi-septembre, l'influente Association des maires de France avait écrit au Premier ministre pour l'alerter sur "des points d'extrême vigilance" : elle s'inquiète notamment pour l'emploi, "la qualité du service aux usagers" ou encore de voir "se réduire les possibilités de choix"entre différents opérateurs si Veolia et Suez finissaient par s'unir.

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