Vrai ou faux Le Front populaire a-t-il donné les pleins pouvoirs à Pétain, comme l'affirment des comptes d'extrême droite ?

La coalition de gauche élue en 1936 a pris fin en 1938. Si des anciens élus de ce mouvement ont pu participer au vote du 10 juillet 1940, la plupart d'entre eux se trouvaient à droite de l'échiquier politique.
Article rédigé par Linh-Lan Dao, Léa Deseille
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Léon Blum dirige son premier Conseil des ministres, en tête que leader du Front populaire, le 7 août 1936. (ARCHIVES SNARK / APF)

Près d'un siècle après le Front populaire de Léon Blum, les principaux partis de gauche se sont alliés au sein d'un Nouveau Front populaire afin de faire barrage à l'extrême droite aux élections législatives anticipées convoquées par Emmanuel Macron. Mais déjà, certains internautes raillent l'intitulé de cette alliance, invoquant l'histoire : "Quel nom funeste ! C'est le Front populaire qui a voté les pleins pouvoirs à Pétain", assure une utilisatrice sur le réseau social X. Une théorie aussi avancée par Pierre Sautarel, fondateur du site identitaire Fdesouche.

Le député RN Julien Odoul se servait déjà de cet argument il y a deux mois sur X : "Macron a parlé des Français qui ont trahi la France pendant la Seconde Guerre mondiale, mais il a oublié de mentionner les socialistes qui ont voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain." Alors, la coalition victorieuse formée en 1936 a-t-elle effectivement voté en faveur des pleins pouvoirs au profit du maréchal Pétain, connu pour sa collaboration avec l'Allemagne nazie ? 

Une large alliance contre le fascisme

Après l'essor économique des années 1920, la France traverse plusieurs crises économiques et politiques dans la décennie suivante. Les différents partis de gauche, très divisés, craignent un coup d'Etat fasciste, comme chez leur voisin italien. Cette menace suffit à rassembler le socialiste Léon Blum, le communiste Maurice Thorez et le centriste Edouard Daladier. Les trois responsables s'unissent en vue des élections législatives de mai 1936 : c'est le Front populaire. Ils s'accordent sur un programme avec le slogan : "Pour le pain, la paix et la liberté." Concrètement, ils veulent mettre fin à la crise économique qui bouleverse le pays, éviter les conflits internationaux et défendre la République face au fascisme.

Cette coalition remporte les élections le 5 mai 1936, avec 386 sièges sur 608. Le Front populaire devient alors le parti majoritaire, avec Léon Blum à la tête du gouvernement. A la liesse succède un mouvement de grève massif pour faire pression sur l'exécutif. Entre mai et juin, plus de deux millions de personnes descendent dans la rue. Après des négociations, le 8 juin 1936, les accords de Matignon sont signés et de nombreux acquis sociaux remportés. Une hausse de salaire, deux semaines de congés payés par an et 40 heures de travail hebdomadaire sont ainsi instaurées. 

Une coalition qui implose bien avant 1940

Quelques mois plus tard, la crise perdure. La croissance ne décolle pas et le chômage repart à la hausse. En 1937, Léon Blum est contraint de démissionner. Edouard Daladier forme un nouveau gouvernement l'année suivante et décide de faire alliance avec les partis de droite plutôt que ceux de gauche. En plus d'être insatisfaits des acquis sociaux qui lèse une partie de la classe moyenne, le leader des radicaux craint "des grèves, des occupations d'usine et une intervention dans la guerre en Espagne", explique l'historien Jean Vigreux, auteur du livre Le Front populaire (éd. PUF). Finalement, les acquis sociaux obtenus sont peu à peu "détricotés" par les radicaux.

"Ce mouvement n'a perduré que quatre ans", explique Serge Wolikow, historien spécialiste du mouvement ouvrier et professeur à l'université de Bourgogne. Pour lui, le mouvement a totalement pris fin en 1938.

"Lors du vote des pleins pouvoirs du 10 juillet 1940, le Front populaire n'existait déjà plus en tant que tel."

Serge Wolikow, historien

à franceinfo

"Les députés ne siégeaient plus ensemble", ajoute-t-il. Difficile donc pour le professeur d'histoire d'imputer cette décision au Front populaire. "Ce n'est pas l'Assemblée du Front populaire qui vote les pleins pouvoirs constituants à Pétain" confirme Jean Vigreux.

Un grand nombre d'élus absents

Alors, que s'est-il passé le 10 juillet 1940 ? L'Assemblée nationale, qui regroupe sous la IIIe République la Chambre des députés et le Sénat, a bien voté une loi constitutionnelle donnant "tout pouvoir au gouvernement de la République" dirigé alors par le maréchal Pétain afin de "promulguer une nouvelle Constitution de l'Etat français". Une décision à la majorité absolue, avec 569 votes pour et 80 contre, selon le site de l'Assemblée. Mais les 286 élus de gauche qui ont approuvé ce vote "ne représentaient plus le Front populaire" et ont voté "en leur nom", souligne Serge Wolikow. Et parmi les 80 parlementaires ayant voté contre, "il y avait une majorité d'anciens du Front populaire", assure Jean Vigreux.

Ce jour-là, à Vichy, nombre d'anciens membres de la coalition de 1936 manquent à l'appel. "Certains sont mobilisés au front ou ont été déchus de leur mandat de député ou de sénateur en 1939 car communistes [Daladier a en effet interdit le PCF après la signature du pacte germano-soviétique]. D'autres sont sur un bateau, le Massilia, qui quitte la France", explique Jean Vigreux. Les élus de gauche sont donc loin d'être en position de force, d'autant que "le Front populaire n'a jamais été majoritaire au Sénat, même au début du mouvement en 1936", rappelle Serge Wolikow. 

Une formulation malhonnête

Peu d'élus se doutaient aussi que Pétain allait réaliser un coup d'Etat dès le lendemain. "Ce vote arrive après le traumatisme de la défaite [de la Seconde Guerre mondiale]. Le gouvernement, réfugié à Vichy, essaie de trouver une solution. Il y a une manœuvre de Pierre Laval [ex-président du Conseil des ministres et future figure de la collaboration] pour ériger le maréchal Pétain comme sauveur", rappelle Jean Vigreux. "Ils n'avaient pas conscience de ce futur sabordage de la République." Le 11 juillet 1940, Philippe Pétain met en place un régime autoritaire qui mènera une politique de collaboration avec les nazis jusqu'en 1944.

Ainsi, affirmer que le "Front populaire" ou que les "socialistes" ont "donné les pleins pouvoirs à Pétain" est une formulation trompeuse, selon les historiens consultés par franceinfo. C'est "une formulation injuste historiquement et politiquement", résume Serge Wolikow. Derrière cette allégation, souvent portée par l'extrême droite, le but est "d'abîmer la mémoire du Front populaire des années 1930", juge-t-il. Pour son collègue Jean Vigreux, il s'agit d'un argument "classique" mis en avant par "tous ceux qui ont tenté de réhabiliter, depuis 1945, la mémoire du maréchal Pétain".

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