Vrai ou faux Violences après la mort de Nahel : on a retracé l'origine de fausses informations qui ont circulé sur les réseaux sociaux lors des émeutes

Scène de violences digne de blockbusters américains, animaux en liberté, restrictions sur Internet... Certains internautes ont profité de l'émotion provoquée par les violences urbaines pour répandre des contenus anxiogènes et trompeurs.
Article rédigé par Linh-Lan Dao, Pauline Lecouvé
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 8 min
Des images, parfois tournées à l'étranger il y a plusieurs années, ont été republiées dans le contexte d'émeutes urbaines afin de tromper le public. (HELOISE KROB / FRANCEINFO)

Depuis la mort de Nahel, 17 ans, tué par un policier lors d'un contrôle routier à Nanterre (Hauts-de-Seine), des révoltes secouent de nombreux quartiers de France. Les émeutiers, souvent très jeunes, documentent les événements sur leurs réseaux sociaux au travers de vidéos, propulsant le mot-dièse #emeutes en haut des tendances de toutes les plateformes.

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Or, certains de ces contenus, parfois spectaculaires, sont faussement attribués aux révoltes urbaines. Entre les vidéos anciennes, les images détournées et les rumeurs, il n'est pas toujours facile de s'y retrouver. Franceinfo revient donc sur les détournements trompeurs qui ont le plus circulé depuis le début des violences.

Des vidéos anciennes, voire tirées de films

Une vidéo TikTok vue près de 5 millions de fois avant d'être bloquée, puis republiée par d'autres utilisateurs, laisse croire qu'un hélicoptère de police a été volé par les émeutiers : "Wallah [je le jure devant dieu], on a volé un hélico les mecs !", peut-on notamment entendre. Il s'agit en fait d'une voix ajoutée à une vidéo de la gendarmerie nationale, publiée le 30 juin sur Twitter. L'hélicoptère, venant de Corse, a en effet survolé les villes de Nice et de Cannes dans la nuit du 29 au 30 juin, a confirmé la préfecture des Alpes-Maritimes à Nice-Matin. Mais l'appareil était évidemment piloté par les autorités.

Une autre image, qui semble montrer un camion de police dérobé par des émeutiers, a cumulé plus de 9,5 millions de vues sur Twitter. Le cliché est fait tiré du film Athena, réalisé par Romain Gavras et paru sur Netflix en septembre 2022. Avant la sortie du long-métrage, la plateforme de streaming avait d'ailleurs diffusé sur les réseaux l'extrait du film comportant la scène détournée.

Un autre compte Twitter anglophone a rencontré un certain succès en relayant une vidéo, prétendument tournée en France, dans laquelle plusieurs voitures tombent d'un immeuble avant d'exploser. Là encore, ces images n'ont aucun lien avec les émeutes de ces derniers jours puisqu'elles émanent d'un film. 

Elles sont issues du tournage de Fast and Furious 8, qui a eu lieu dans le centre-ville de Cleveland, dans l'Ohio (Etats-Unis). Franceinfo avait déjà repéré cette vidéo spectaculaire en 2016. Postée à l'origine sur YouTube le 29 mai 2016, la vidéo montre des voitures jetées d'un parking. "Wow, c'est trop cool", s'exclame une des spectatrices en immortalisant le tournage.

Une capture d'écran issue d'une autre vidéo, dans laquelle un jeune homme est posté en haut d'une tour avec ce qui semble être un fusil de sniper entre les mains, a également circulé sur Twitter. Le député Renaissance des Côtes-d'Armor, Eric Bothorel, a notamment partagé cette photo pour critiquer le rôle des réseaux sociaux dans les émeutes. 

Le contexte de la vidéo originale n'est pas connu. Une chose est certaine : il est possible de retrouver sa trace sur Twitter à partir du 6 mars, avant donc les émeutes déclenchées par la mort de Nahel. Plusieurs bâtiments identifiables permettent de localiser le lieu où ont été tournées ces images à Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne), dans le quartier des Hautes-Noues. Au début de la séquence, un court texte évoque par ailleurs l'existence d'une "fête foraine", ce qui laisse à penser que l'arme présentée dans la vidéo n'est pas un vrai fusil de sniper.

Une autre vidéo postée sur TikTok laisse entendre qu'une personne déguisée en Batman s'est rendue à Nanterre pour protester contre les violences policières. Il s'agit en réalité d'une manifestation anti-raciste organisée à Philadelphie (Etats-Unis) après la mort de George Floyd. Bob Gable, l'Américain déguisé en Batman, était d'ailleurs revenu sur cet épisode dans le média américain Vice. Des déguisements ont toutefois aussi été utilisés en France : un homme en costume de Spiderman était par exemple présent dans un rassemblement à Cergy (Val-d'Oise), dans la nuit du 29 au 30 juin.

Des détournements pour faire croire à des attaques de zoo

La plateforme TikTok regorge de vidéos de zèbres, d'éléphants, de lions ou de gorilles qui se seraient échappés d'un zoo durant les émeutes. Pourtant, aucune d'entre elles n'est récente. La rumeur d'animaux échappés d'un zoo proviendrait d'un tweet particulièrement vague publié le 29 juin – et supprimé depuis – qui assurait que "des individus [appelaient] à libérer un zoo". Or, les émeutiers n'ont jamais pris de zoo pour cible, ce qui n'a pas empêché la rumeur de se répandre sur Snapchat et TikTok, comme on peut le constater dans cette compilation. 

L'une des vidéos de ce montage à succès montre un zèbre filmé en train de courir sur une route. Cet animal s'est effectivement retrouvé en liberté entre Chennevières-sur-Marne et Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne), rapporte Le Parisien, mais la vidéo date du 10 avril 2020. Ce zèbre, ainsi que deux poneys, s'étaient échappés d'un cirque voisin, rapportait alors le HuffPost.

Le même document montre un gorille… ou plutôt, une statue de gorille. L'image pixelisée présente dans la vidéo peut être trompeuse, mais il ne s'agit que d'une installation artistique, que franceinfo a géolocalisée dans une rue de Valence (Drôme). Enfin, la compilation montre des lions qui se déplaceraient en liberté en Seine-Saint-Denis. La date et la localisation de ces vidéos sont inconnues, mais aucune présence de lion n'a été signalée dans ce département, assure à franceinfo la préfecture de Seine-Saint-Denis.

Un faux document faisant craindre une restriction d'accès à internet

Un faux document partagé le 2 juillet sur Twitter a semé la panique en annonçant des "restrictions temporaires" d'accès à internet "dans certains quartiers spécifiques pendant les heures nocturnes" pour prévenir les troubles à l'ordre public. Certains internautes ont réagi, déplorant une entrée "dans l'ère de la dictature et du contrôle numérique", ou encore une "restriction des libertés individuelles".

Difficile, à première vue, de détecter la supercherie. L'en-tête du document reprend le logo du ministère de l'Intérieur et des Outre-mer, la police d'écriture est la même que sur les communiqués officiels. Quant à l'adresse postale, il s'agit bien de celle de la Direction générale de la police nationale, mentionnée en bas de page. Seule l'adresse mail est erronée : elle a été "empruntée" au service presse de la première ministre Elisabeth Borne. 

Le ministère de l'Intérieur s'est empressé de publier un démenti. "Ce document est un FAUX : aucune décision n'a été prise en ce sens", a-t-il déclaré. Même son de cloche du côté de la police nationale, qui a également réagi : "Nous n'avons pas rédigé de communiqué de presse qui annoncerait des restrictions temporaires à l'accès internet dans certains quartiers, il s'agit d'une fake news".

Les récentes déclarations de l'exécutif, particulièrement critiques envers les réseaux sociaux, permettent en partie de comprendre pourquoi cette fausse information a autant circulé. Présent lors d'une cellule de crise interministérielle consacrée aux émeutes le 30 juin, Emmanuel Macron avait ainsi appelé les dirigeants des plateformes à la "responsabilité", citant notamment Snapchat et TikTok où s'organiseraient des "rassemblements violents", et qui favoriseraient "aussi une forme de mimétisme de la violence". Interrogé le même jour dans le 20 heures de TF1, Gérald Darmanin avait évoqué son souhait d'échanger des informations avec les plateformes afin de poursuivre "chacune des personnes qui utilise ces réseaux sociaux pour commettre des violences". Au cas où les plateformes ne respecteraient pas la loi, "nous prendrons toutes les dispositions qu'il faudra", avait-il encore affirmé, sans donner plus de détails. 

Une fausse lettre ouverte d'Olivier Marchal pour dénigrer Omar Sy

Une fausse lettre ouverte signée par l'acteur et réalisateur Olivier Marchal a refait surface sur Twitter le 30 juin. Elle reproche à la troisième personnalité préférée des Français de "cracher médiatiquement sans risque sur la police française", alors que "le flic français, qui risque sa vie (pas en film), gagne en une année ce que [lui reçoit] en 30 secondes d'acteur". Problème : Olivier Marchal n'a jamais écrit ce texte.

Avant de se consacrer au septième art, Olivier Marchal était policier. Il a d'ailleurs pris la défense des forces de l'ordre le 8 juin 2020 sur BFMTV, en pleine polémique après le meurtre de George Floyd. "J'en ai marre des espèces d'acteurs de deuxième zone qui continuent à chier sur les flics alors que ce sont des gens qui vivent dans des quartiers privilégiés", s'était-il indigné, accusant certains de propager un "discours de haine"

Interrogé par Bruce Toussaint au sujet de la sincérité de l'engagement d'Omar Sy contre les violences policières, Olivier Marchal avait rétorqué : "Je peux vous parler du racisme anti-flic. Mais moi, je ne suis pas Omar Sy, et moi, je paie mes impôts en France, et tout va bien". En novembre 2020, la fausse lettre faisait sa première apparition sur Facebook, avant de ressortir fin juin après la mort de Nahel. Dès le lendemain du décès, Omar Sy avait tweeté en soutien à la famille de l'adolescent de 17 ans. 

Le réalisateur de 36 Quai des Orfèvres dément avoir écrit une diatribe à l'encontre de l'acteur français. "Ce n'est pas moi qui ai écrit ça (...) Si j'ai quelque chose à dire à Omar Sy, je vais lui dire en face. Je me suis déjà exprimé à ce sujet dans l'émission de Bruce Toussaint" a-t-il clarifié sur son compte Instagram, qualifiant le faux de "torche-cul". Dans un courrier révélé sur Twitter, l'avocat du réalisateur annonce avoir eu pour instruction d'engager "des poursuites contre les auteurs de cette odieuse manipulation".

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