TRIBUNE. "On est loin du compte !" : des associations féministes critiquent les conditions d'organisation du Grenelle sur les violences conjugales

Marlène Schiappa, la secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes, ouvre mardi 3 septembre un Grenelle contre les violences conjugales, qui doit se conclure le 25 novembre pour la Journée contre les violences envers les femmes.

.
. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

C'est un triste décompte. Selon les chiffres du collectif Féminicides par (ex) compagnons, le 100e féminicide a eu lieu dans la nuit du vendredi 30 au samedi 31 août à Cagnes-sur-Mer (Alpes-Maritimes). Ce chiffre est même monté à 101, avec la mort lundi d'une vieille dame de 92 ans dans le Tarn. Son mari de 94 ans est soupçonné de l'avoir rouée de coups de canne. Face à cette situation, plusieurs associations et militantes féministes réclament, dans une tribune publiée mardi 3 septembre sur franceinfo.fr, "un milliard d'euros contre les violences faites aux femmes", alors que s'ouvre le même jour le Grenelle du gouvernement. Un Grenelle déjà critiqué par ces associations et militantes que ce soit dans son "contenu ou la façon dont il va se dérouler". Elles s'expriment ici librement. 


Au moins 100 femmes victimes de violences conjugales ont vu leur vie arrachée depuis le 1er janvier 2019, poignardées, frappées, étranglées, brûlées, tombées sous les balles, écrasées par une voiture. Nous, militantes féministes, restons néanmoins optimistes et mobilisées, car nous savons, depuis le bout de notre lorgnette, qu'il n'y a pas de fatalité !

Les politiques publiques peuvent faire en sorte que des victimes soient détectées et sauvées à temps. Ces victimes émettent souvent des signaux d'alerte, appellent le 115, les valises à la main, à voix basse pour ne pas être entendues par le conjoint violent... et ne sont pas entendues tout court. Certaines osent entrer dans un commissariat pour porter plainte, ou juste poser la question, savoir si ce qu'elles subissent est normal, mais on les incitera plutôt à déposer une main courante. Certaines disent avoir reçu sur leur répondeur des menaces de mort et se sont vus répondre : "Ne vous inquiétez pas madame, ce ne sont que des mots." Certaines voient leurs récits minimisés, sont culpabilisées, on leur fait comprendre qu'elles font perdre leur temps aux agents pour pas grand chose.

Une énorme part des meurtriers avaient déjà fait l'objet de plaintes, de gardes à vue, de condamnations, de peines, de sursis ou de médiations pénales avant de commettre l'irréparable.

La police manque à son devoir, le gouvernement manque à son devoir en ne reconnaissant pas explicitement ces défaillances.Les signataires de la tribune

Nous ne nous en laisserons pas compter ! Parce que l'argent est le nerf de la guerre, nous réclamons un milliard d'euros contre les violences faites aux femmes ! A quoi servira-t-il ? A doubler les moyens des associations pour qu'aucun département, en France métropolitaine comme dans les territoires d'Outre-mer, n'en soit privé ; à former tou-tes les professionnel-les en lien avec les victimes, dans la santé, la police, à recruter des référent-es spécialisé-es pour qu'aucune plainte ne soit plus jamais négligée ou refusée ; à financer de grandes campagnes contre les violences sexuelles et sexistes à la télévision, à la radio, sur les affichages publics, sur internet ; à augmenter les accueils de jour, les lieux d'écoute, d'accueil et d'orientation (LEAO) et les centres d'hébergement pour les femmes et leurs enfants, avec un personnel spécialisé ; à donner plus d'ordonnances de protection et de Téléphones grave danger [un dispositif d'urgence créé en 2013]. De l'aveu même de Marlène Schiappa, les deux tiers de ces Téléphones grave danger dorment dans des placards, faute d'attribution.

Sans oublier un programme d'éducation contre le sexisme à l'école de la maternelle au supérieur. Marlène Schiappa nous dit : "Nous attendons les résultats d'un audit" sur le manque de séances d'éducation à la sexualité et à l'égalité. Pourtant, lors du précédent quinquennat, tout un programme avait été expérimenté, les "ABCD de l'égalité", avec de bons résultats, puis abandonné. Pourquoi ne pas le reprendre et le généraliser ?

Des mesures simples à mettre en œuvre pour répondre à l'importance de l'enjeu

Les associations sont d'autant plus déroutées que ce n'est que quatre jours avant le Grenelle contre les violences conjugales, lancé par Marlène Schiappa, que certaines (pas toutes !) ont enfin reçu un mail d'invitation, portant le titre "Save the date !"… Comme si on risquait d'oublier une date à quatre jours près. Nous n'avons pas eu non plus d'informations sur son contenu ou la façon dont il allait se dérouler. Un procédé franchement affligeant de "diviser pour mieux régner" face à l'importance des enjeux sur lesquels nous militons toutes depuis tant d'années, à savoir l'effroyable rythme d'une victime qui meurt tous les deux jours.

Des associations non conviées qui se sont pourtant énormément mobilisées pour sensibiliser l'opinion, avec la grande manifestation #NousToutes en novembre dernier, l'action des Femen aux colonnes de Buren, le Die-In au Panthéon, l'action des Marianne devant Bercy, le rassemblement des familles des victimes place de la République à Paris, etc. Toutes, nous avons dénoncé les lois non appliquées, la faiblesse des moyens financiers, le manque de formation des professionnel-les, le non respect de la convention d'Istanbul (traité international exigeant des Etats signataires qu'ils mettent en œuvre des politiques publiques contre toutes les formes de violences faites aux femmes) ou encore la situation des associations débordées qui ne peuvent plus décrocher le téléphone ou qui ont décidé de cesser leurs activités.

Nous nous interrogeons sur le pourquoi d'une grande réunion de trois mois, pour parler de solutions que nous avons depuis dix ans !Les signataires de la tribune

En témoignent les cinq mesures simples que nous avons réclamées avant l'été : la consigne ferme aux commissariats et gendarmeries pour qu'aucune victime ne reste sans réponse ; des objectifs d'attribution d'ordonnances de protection dans chaque département ; l'ouverture de 200 places d'hébergement pérennes d'ici la fin de l'année ; un plan de détection systématique des victimes de violences à l'hôpital afin qu'elles soient prises en charge ; un doublement des subventions aux associations pour leur permettre d'embaucher et de fonctionner correctement. 

Un Grenelle qui ne devrait pas se limiter aux violences conjugales

Les dysfonctionnements les plus criants, ceux qui ont fait de nouvelles victimes depuis juillet, qui continueront à en faire jusqu'à fin novembre, date de conclusion du Grenelle, on les connaît ! Les commissariats qui refusent les plaintes, n'est-ce pas Monsieur Castaner ? Les juges aux affaires familiales qui délivrent si peu d'ordonnances de protection – 1 300 par an contre plus de 20 000 en Espagne –, n'est-ce pas Madame Belloubet ? Les solutions de mise à l'abri qui manquent. Les hôpitaux qui reçoivent une femme avec une trace de main sur la figure et la laissent partir sans la prendre à part ou l'informer, parce qu'elle dit s'être cognée contre un placard, n'est-ce pas Madame Buzyn ?

Quant au milliard d'euros, nous le réclamions déjà en 2017 pour faire de la Grande cause nationale non pas un coup de com', mais une réalité, vu que la France n'investit aujourd'hui chaque année que 79 millions dans cette cause. Marlène Schiappa vient en revanche d'annoncer le lancement d'un fonds... d'un million pour financer des associations locales dans trois régions. On est loin du compte ! Surtout que le budget global reste pour l'instant secret, et que le projet de loi de finances sera présenté dans quelques semaines, avant la fin du Grenelle. Pour finir, le fait même de limiter ce Grenelle aux seules violences conjugales montre que le gouvernement ne comprend pas vraiment ce qui se passe dans notre société après #MeToo.

Les violences sexuelles et sexistes, c'est tout un continuum, des viols au cyberharcèlement, du harcèlement de rue au coup de hache mortel, en passant par les violences économiques.Les signataires de la tribune

Tout ceci découle d'une même haine des femmes insidieusement injectée dans l'inconscient de toute la société qui couve des millénaires de misogynie institutionnalisée. Un héritage reproduit par les non-dits. C'est en se le formulant ainsi qu'on osera des solutions ambitieuses pour que cesse, non pas la "terreur féministe", mais bien la terreur patriarcale !

Les signataires : Alyssa Ahrabare, porte-parole de l'association Osez le féminisme ! ; Onwen Alexandre, Laetitia Piccarreta et Valentine Sberro, porte-paroles de l'association Les Effronté-es" (Strasbourg) ; Rebecca Amsellem, fondatrice de la newsletter Les Glorieuses ; Fatima Benomar, fondatrice de l'association Les Effronté-es ; Alix Béranger, membre du collectif La Barbe ; Sonia Bisch, porte-parole du collectif Tout.es contre les violences obstétricales et gynéco ; Anaïs Bourdet, fondatrice de Paye ta shnek ; Eloïse Bouton, fondatrice de Madame Rap ; Geneviève Brotte, du collectif #NousToutes ; Claire Charlès, secrétaire générale de l'association Les Effronté-es ; Alix Chazeau-Guibert, porte-parole de l'association Osez le féminisme ! ; Tiffany Coisnard, membre du bureau de l'association Les Effronté-es (Rennes) ; Madeline Da Silva, membre de #NousToutes et maire-adjointe aux Lilas ; Caroline De Haas , membre de #NousToutes ; Louise Dubray, porte-parole de l'association Les Effronté-es ; Emma, blogueuse, autrice de BD féministe et révolutionnaire ; Marion Georgel, porte-parole de l'association Osez le féminisme ! ; Sophia Hocini, fondatrice de Les Grandes Parisiennes ; Marie Laguerre, militante féministe ; Stephanie Lamy, co-fondatrice du collectif Abandon de famille-Tolérance zéro ! ; Mathilde Larrère, historienne, autrice et militante féministe ; Ophélie Latil, fondatrice du collectif Georgette Sand ; Klervi Le Berre, membre de #NousToutes ; Anaïs Leleux, membre de #NousToutes ; Daniela Levy, porte-parole de l'association Osez le féminisme ! ; Céline Piques, porte-parole de l'association Osez le féminisme ! ; le collectif #PasTaPotiche ; Tatyana Razafindrakoto, fondatrice de l'association Les Aliennes ; Raphaëlle Rémy Leleu,  porte-parole de l'association Osez le féminisme ! ; Valérie Rey-Robert, autrice, militante féministe ; Muriel Salmona, présidente de l'association Mémoire traumatique et victimologie ; Cécile Tavan, membre du bureau de l'association Les Effronté-es ; Laélia Véron, stylisticienne et autrice féministe.