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Panthéon : neuf questions sur ce monument que la "patrie reconnaissante" dédie "aux grands hommes"

Au-delà de la pompe officielle et des morceaux de bravoure ("Entre ici, Jean Moulin…") , francetv info répond à ces questions que vous vous posez peut-être sur le Panthéon et les panthéonisations.

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France Télévisions
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Le Panthéon vu depuis le jardin du Luxembourg, à Paris. (MANUEL COHEN / AFP)

L'horreur des tranchées commémorée. Le président de la République, Emmanuel Macron fait entrer au Panthéon, ce mercredi 11 novembre 2020, l'académicien Maurice Genevoix, écrivain surtout connu aujourd'hui pour ses récits sur les atrocités de la Première Guerre mondiale (Ceux de 14). 

>> DIRECT. Suivez la cérémonie d'entrée au Panthéon des quatre résistants

Mais à quoi rime ce funèbre cérémonial d'entrée au Panthéon ? Qu'y a-t-il réellement dans les caveaux ? Qui décide des panthéonisations ? Pourquoi y a-t-il une croix sur ce bâtiment soi-disant laïque ? Francetv info répond à neuf questions que vous n'avez jamais osé poser sur le Panthéon, où Emmanuel Macron avait également fait entrer Simone Veil le 1er juillet 2018.

1.Qui est Maurice Genevoix ?

Un brillant personnage, plongé à 23 ans dans le cauchemar de la guerre de 14-18. Elève à l'Ecole normale supérieure, Maurice Genevoix (1890-1980) est incorporé comme sous-lieutenant au 106e régiment d'infanterie. Il participe à la bataille de la Marne et à la marche sur Verdun. Promu lieutenant, il vit le quotidien du fantassin : la boue, le sang, les orages d'acier, toute cette "farce démente". Le 25 avril 1915, devenu commandant, il est grièvement blessé sur la côte des Eparges, un village de la Meuse surmonté d'une colline stratégique qui va engloutir 12 000 hommes en quatre mois. 

En 1916, il publie Sous Verdun, un récit dont le réalisme lui vaut d'être largement censuré. Suivront Nuits de guerre (1917), Au seuil des guitounes (1918), La boue (1921) et Les Eparges (1923), qui seront réunis sous le titre Ceux de 14 en 1949. Emmanuel Macron a découvert cet écrivain devenu académicien en 1946 par sa grand-mère qui, a-t-il dit, lui lisait ses livres.

2. Avant, c'était plutôt la Seconde Guerre mondiale à l'honneur, non ? 

Oui. Un an après son élection, Emmanuel Macron a d'ailleurs fait entrer au Panthéon Simone Veil (1927-2017). Il a ainsi honoré une rescapée d'Auschwitz, marquée à vie par le génocide des juifs perpétré par les nazis, et par l'horreur des camps de concentration. Mais aussi une figure au destin exceptionnel, devenue après-guerre haut fonctionnaire, ministre de la Santé envoyée en première ligne dans la bataille pour la légalisation de l'avortement, puis présidente du Parlement européen. Et enfin une femme aux combats humanistes qui s'est battue pour épargner la peine de mort aux combattants du FLN emprisonnés pendant la guerre d'Algérie, pour des prisons plus humaines, et pour la prise en compte des besoins affectifs des tout-petits dans les pouponnières.

Le précédent président de la République, François Hollande, lui, avait panthéonisé en 2015 quatre résistants. Avec un souci de parité affiché puisque deux hommes,  Pierre Brossolette (1903-1943) et Jean Zay (1904-1944), et deux femmes, Geneviève de Gaulle-Anthonioz (1920-2002) et Germaine Tillion (1907-2008), y sont entrés simultanément. . 

Portraits de Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillon affichés au Panthéon pour l'exposition "Quatre vies en résistance", du 28 mai 2015 au 10 janvier 2016.  (YANN KORBI / CITIZENSIDE / AFP)

3. Le Panthéon, c'est une sorte de cimetière, c'est ça ?

Oui, c'est sa vocation depuis plus de deux siècles. En 1791, l'Assemblée révolutionnaire décide de transformer l'église Sainte-Geneviève, située dans le 5e arrondissement de Paris, en nécropole des "grands hommes". Commandée par Louis XV à l'architecte Soufflot, celle-ci parait idéale : vide, en cours de finition, elle n'est encore ni consacrée ni affectée à une paroisse. La crypte, au sous-sol, abrite 26 caveaux, qui peuvent chacun contenir une douzaine de cercueils. Théoriquement, donc, plus de 300 personnes peuvent y être accueillies. Comme seules 80 personnes reposent au Panthéon (dont trois inhumées sans être honorées à titre personnel), il reste de la place.

Mais tous les corps des personnalités ne se trouvent pas dans les caveaux. Mieux vaut n'y pas regarder de trop près : le cercueil de Nicolas de Condorcet est vide, les cendres de Jean Moulin sont incertaines, le corps de Louis Braille y repose sans ses mains, si précieuses pour lire l'écriture tactile des aveugles qu'il a inventée, d'autres caveaux ne contiennent qu'une urne où repose un cœur…

Cette aura funèbre alimente aussi quelques légendes. L'ancien administrateur du Panthéon, Pascal Monnet, fin connaisseur du lieu, assurait en 2015 qu'il n'y a pas d'accès direct au bâtiment par les catacombes, comme le dit la rumeur. En revanche, il y avait bien jadis un passage en sous-sol entre le lycée Henri-IV et le monument.

La tombe de Jean Jaurès au Panthéon. (MANUEL COHEN / AFP)

4. Qui est au Panthéon, déjà ?

Quelque 79 personnalités ont été panthéonisées depuis la Révolution. Si vous voulez tester vos connaissances sur le sujet, francetv info vous proposait en 2015 ce quiz, qui réserve quelques surprises (un peu d'aide ? Ni De Gaulle, ni Napoléon n'y sont enterrés, mais Voltaire, ci-dessous, y est entré en 1791). 

La statue de Voltaire au Panthéon. (MANUEL COHEN / AFP)

Que dire du profil-type du panthéonisé, sinon qu'il est assez homogène ? A quatre exceptions près (Marie Curie, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion et Simone Veil), son genre est masculin. Entré sous l'Empire plus d'une fois sur deux, le "grand homme" est très majoritairement un militaire ou un politique. Si quelques écrivains (Hugo, Dumas, Zola) ou scientifiques (Marcellin Berthelot, Paul Painlevé, les Curie) se sont glissés dans la crypte, il ne s'y trouve qu'un seul peintre (Joseph-Marie Vien, artiste officiel du premier Empire) et aucun musicien. 

5. Qui décide d'une panthéonisation ? C'est magouille et compagnie ?

Oui… et non, comme toujours. Sur deux siècles, la panthéonisation est le plus souvent le fait du prince, qu'il s'appelle Napoléon ou François Hollande. Si celles de Voltaire et Rousseau, sous la Révolution, ont été votées par l'Assemblée, les 42 suivantes ont été décidées par l'empereur.

Comme l'expliquait en 2015 l'historien Christophe Prochasson, la procédure s'est à nouveau faite collégiale sous les IIIe et IVe Républiques : les panthéonisations étaient approuvées par les députés. L'instauration de la Ve République marque le retour au bon plaisir impérial : le chef de l'Etat choisit seul. La Réunion des musées nationaux avait bien organisé en 2013 une consultation sur internet en vue de la panthéonisation 2015, mais c'est François Hollande qui a tranché. Et qui a délibérément ignoré la révolutionnaire féministe Olympe de Gouges (1748-1793), pourtant plébiscitée par les internautes. 

6. Donc il y a forcément des polémiques à chaque panthéonisation ?

Fréquemment, disons. Comme le soulignait en 2015 Christophe Prochasson, la panthéonisation témoigne d'"un état d'esprit à un moment donné". Elle est orientée, donc sujette à discussion. Le Parti communiste a ainsi reproché à François Hollande de panthéoniser deux socialistes, mais aucun communiste alors que le PCF était une des composantes importantes de la Résistance.

Autre polémique attachée à la cuvée 2015, celle lancée en 2013 dans Le Monde par le journaliste Pierre Péan. "Faire entrer Pierre Brossolette au Panthéon" est "un affront à Jean Moulin", avait estimé l'auteur de Vies et morts de Jean Moulin, puisque les deux hommes étaient rivaux pour unifier la Résistance.

Des féministes, enfin, avaient noté que le président du Centre des monuments nationaux, Philippe Belaval, dans son rapport sur la modernisation du Panthéon (Pour faire entrer le peuple au Panthéon), suggérait de ne faire entrer en 2015 que des femmes pour rétablir un peu plus l'équilibre entre les sexes… Avis non suivi.

Le président Nicolas Sarkozy, avait, lui, suscité des remous en voulant panthéoniser deux personnalités classées à gauche : Albert Camus, et Aimé Césaire, mais les familles s'étaient opposées au transfert des cendres. Nicolas Sarkozy avait néanmoins inauguré une plaque en l'honneur du poète martiniquais, sans polémique. 

En revanche, la panthéonisation de Simone Veil, en 2018, sous Emmanuel Macron, n'a guère soulevé de discussion. Ni celle de Maurice Genevoix, dans un contexte inédit de pandémie qui préoccupe davantage les esprits.

7. Et pourquoi y a-t-il toujours une croix sur le Panthéon, alors qu'il est laïque ?

Ce tombeau laïque des "grands hommes" garde plus d'une trace de son passé religieux. Interrogé en 2015, l'ancien administrateur du Panthéon, Pascal Monnet, relevait ainsi la forme du bâtiment (nef et abside, donc en forme de croix) ou encore  "le Christ en majesté dans l'abside du début du XXe siècle".

Mosaïque d'Ernest Hébert (1817-1908) représentant le Christ en majesté dans l'abside du Panthéon. (MANUEL COHEN / AFP)

Et la croix tout en haut du dôme, pourquoi a-t-elle été maintenue ? "Elle avait été démontée au moment de la Commune, au XIXe siècle, et remplacée par un drapeau rouge, notait Pascal Monnet. Puis elle a été remise au début de la IIIe République et maintenue depuis, malgré les restaurations." Pourquoi ? "C'est l'histoire du monument qui veut ça", philosophait en 2015 Philippe Bélaval. Qui mettait les points sur les "i" : le bâtiment n'est plus consacré, "ce n'est plus une église".

8. Et ailleurs, ils ont aussi leur Panthéon ?

"Non, il n'y a pas de véritable équivalent", répondait en 2015 Philippe Bélaval. Il juge qu'au Royaume-Uni, l'abbaye de Westminster, avec quelque 3 000 sépultures de rois, reines et personnages célèbres, ne "répond pas au même principe", mais se montre, en même temps, beaucoup plus exhaustive.

A l'inverse, le Panthéon national créé à Lisbonne en 1916 fait pâle figure à côté du nôtre : une dizaine de personnalités à peine, dont la chanteuse de fado Amalia Rodrigues et un footballeur, Eusébio da Silva Ferreira.

9. On ne peut pas dépoussiérer tout ça ?

L'idée revient régulièrement. Comment rendre plus attractive cette sépulture républicaine hétéroclite et lacunaire, où, désormais, nombre de familles ne veulent plus transférer les dépouilles de leurs morts ?  Ainsi, seule une urne contenant de la terre prélevée sur les tombes de Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz est entrée au Panthéon le 27 mai 2015. 

Dès 2013, le président du Centre des monuments nationaux, Philippe Belaval, avait rendu un rapport pour "rendre au peuple" ce "monument intimidant". Il suggèrait notamment de se doter d'outils numériques dignes de ce nom pour doper la popularité du Panthéon, nettement moins connu des touristes que la Tour Eiffel ou le château de Versailles. Avec un bémol cependant : ne pas sombrer dans le côté "parc à thème" qui jurerait avec la vocation funéraire du monument.

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