Portrait Des couloirs du CHU au secret des conseils de défense : comment le docteur Olivier Véran a attrapé le virus de la politique

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Le ministre de la Santé, Olivier Véran, le 17 février 2020 lors d'un point presse.  (GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP / JESSICA KOMGUEN)

Après une année à la tête du ministère de la Santé à lutter contre l'épidémie de Covid-19, Olivier Véran s'est imposé comme l'un des piliers du gouvernement. Portrait d'un ministre ambitieux qui a su, jusqu'ici, résister à la crise.

"Ça me fait bizarre, plaisir, et même une petite pointe dans le cœur, parce que c'est l'endroit où j'ai été formé, où j'ai aimé exercer." Ce lundi 18 janvier, c'est en terrain bien connu qu'Olivier Véran débarque pour l'ouverture de la campagne de vaccination au grand public. Devant le CHU de Grenoble, où une brochette d'officiels l'attendent, le ministre de la Santé est à tu et à toi avec ses anciens collègues. "Ça va Bertrand ? Madame la directrice, chère Monique, ça va ? Frédéric, merci pour le très bon boulot !"  

Le choix du lieu ne doit rien au hasard. Il n'y a pas si longtemps, encore simple député de l'Isère, Olivier Véran continuait à se rendre une fois par semaine dans cet hôpital pour des vacations en neurologie, sa spécialité.

"J'ai continué à avoir une activité médicale tant que je l'ai pu. Mais en tant que ministre, c'est impossible."

Olivier Véran, ministre de la Santé

à franceinfo

Voilà un an, désormais, qu'il enfile le costume de ministre de la Santé, ce poste qu'il aura tant lorgné. Douze mois qu'Agnès Buzyn, en larmes lors de la passation de pouvoir du 17 février 2020, lui a remis les clés de l'avenue de Ségur pour partir prendre la place de Benjamin Griveaux dans la course à la mairie de Paris.

A l'époque, l'épidémie de Covid-19 pointe le bout de son nez. Imagine-t-il à cet instant la catastrophe qui s'apprête à mettre le pays à genoux ? "Personne ne pouvait la voir venir", souffle-t-il aujourd'hui. Le jour de la passation, Olivier Véran pense aussi à son destin. Il n'a pas encore fêté ses 40 ans, mais touche déjà au but. L'aboutissement d'une ambition précoce, née sous une blouse blanche et entretenue sous les ors du Parlement.

"Un garçon très ambitieux"

"Au moment où Agnès Buzyn partait, je savais que ce serait lui. Son nom avait circulé, et il s'y préparait", se rappelle le député LREM Guillaume Gouffier-Cha. Revers de la médaille : "Nous allions donc être privés de sa parfaite connaissance du Parlement, et de sa grande technicité sur les sujets santé, comptes sociaux, retraites."

Car Olivier Véran est un homme sur lequel on peut compter. Le jeune élu sait se rendre indispensable dès son arrivée au Palais-Bourbon en 2012, au début du quinquennat de François Hollande. "Très vite, on a vu que c'était un garçon très entreprenant et très ambitieux. Il était sûr de lui", se rappelle l'ancien député Gérard Bapt, spécialiste des sujets de santé du groupe socialiste de l'époque. "Il faisait des pieds et des mains pour se mettre sur des dossiers médiatiques, comme le sujet des mannequins anorexiques."

Olivier Véran, le 24 octobre 2012, à l'Assemblée nationale, à Paris. (JACQUES DEMARTHON / AFP)

Comme un poisson dans l'eau au sein de la commission des affaires sociales, "il s'est impliqué tout de suite, là où certains ont des temps d'observation", témoigne l'ancien député de droite Denis Jacquat. A l'époque, Olivier Véran n'est qu'un inconnu parmi les nouveaux visages de la vague rose, d'autant qu'il n'est que le suppléant de Geneviève Fioraso, fraîchement nommée ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche.

La députée de l'Isère l'avait repéré dès 2007, menant la fronde lors d'une grève des internes contre un projet du gouvernement Fillon qui lui valut son premier passage télé, au JT régional de France 3 Alpes. "La chose publique le passionnait", se souvient l'ancienne élue. "On voulait faire du syndicalisme moderne, essayer de faire avancer les choses autrement que par le conflit", raconte son compère Benoît Elleboode, aujourd'hui à la tête de l'ARS Nouvelle-Aquitaine.

Lorsqu'en 2012, Geneviève Fioraso lui a proposé de la suppléer, Olivier Véran a consulté quelques amis. "Le plus difficile pour lui, c'était son positionnement politique, qui n'était pas tranché. Il était plutôt de gauche. Mais tout est dans le 'plutôt'", selon Benoît Elleboode. Macroniste avant l'heure ? Il n'en faudra pas beaucoup pour qu'il s'amourache du ministre de l'Economie, d'à peine trois ans son aîné.

Poussé hors de l'hémicycle en 2015 après le retour de Geneviève Fioraso, démissionnaire du gouvernement, Olivier Véran coupe progressivement le cordon avec les socialistes. Et s'implique dans la campagne du futur président, comme coanimateur du groupe santé, en compagnie de Jérôme Salomon, futur directeur général de la santé (DGS). Il devient naturellement l'un des plus sérieux prétendants pour entrer au gouvernement. "Je lui ai toujours dit : 'Olivier, tu seras ministre ! La question ce n'est pas si tu le seras, mais quand tu le seras'", confie Benoît Elleboode.

Contrarié d'avoir été écarté au profit d'Agnès Buzyn en 2017, il lui faudra encore ronger son frein quelques années. "Ce poste, il l'attendait comme le renard au pied de l'arbre. Il a été extrêmement déçu", assure l'un de ses interlocuteurs réguliers. Olivier Véran continue alors de tracer son sillon au sein de la commission des affaires sociales et obtient le poste en vue de rapporteur général du budget de la Sécurité sociale. Ainsi, quand il doit remplacer Agnès Buzyn au pied levé, il est prêt. Ou presque. "Je n'ai pas eu de période d'acclimatation", souligne-t-il. "Il s'est vite emparé des manettes, il connaissait bien les dossiers, les acteurs", observe Jacques Battistoni, président du syndicat de médecins généralistes MG France.

"Un grand sens de la pédagogie"

Il en fait la démonstration le 9 mars sur le plateau de BFMTV. "Imaginez que là, c'est le temps ! En jours ou en semaines", illustre-t-il en direct en traçant une courbe de l'épidémie avec son stylo. Les Français ne sont pas encore confinés, mais le ministre explique déjà la stratégie du gouvernement face au coronavirus : "L'objectif de notre politique, ce qu'on appelle 'le freinage', c'est de retarder le pic épidémique."

Arrivé à la tête de son ministère depuis seulement trois semaines, il marque les esprits. "En commission des affaires sociales déjà, il était toujours très clair. Même sur les sujets techniques, il avait un langage dépouillé, se souvient l'ancien député Denis Jacquat. Sans doute que la formation qu'il a faite à Sciences Po [un master gestion et politiques de santé entre 2010 et 2012] lui a apporté sur ce point."

"Je pense qu'il a une maîtrise de l'ensemble des enjeux (scientifiques comme sociétaux), mais aussi de la parole à porter vis-à-vis des élus, de la société", apprécie en connaisseur Claude Evin, ancien ministre de la Santé de François Mitterrand.

Olivier Véran lors d'une visite de l'hôpital Avicenne, le 29 janvier 2021, à Bobigny. (JACQUES WITT / AFP)

De jeudi soir en jeudi soir, Olivier Véran s'est régulièrement présenté en conférence de presse pour marteler l'importance des gestes barrières, justifier les restrictions et répondre aux questions sur le virus. Il n'a pas hésité non plus à affronter la défiance des Français, comme le 8 décembre sur LCI, où il fait face au scepticisme au sujet des vaccins. "Il fait preuve d'un grand sens de la pédagogie à l'heure où 'fake news' et complotisme nuisent à la lutte collective contre le virus", se félicite ainsi Bérangère Abba, secrétaire d'Etat à la Biodiversité.

C'est aussi pour rassurer qu'il a accepté de se faire vacciner devant les caméras, lundi 8 février, lors d'une visite au centre hospitalier de Melun (Seine-et-Marne)"Je n'ai rien senti", lance le ministre tout en tenant sa chemise sous son bras gauche pour masquer une partie de son torse. "Quand je suis arrivé, le directeur de l'établissement m'a dit : 'On a un vaccin pour vous, si ça vous dit...'", explique-t-il. La séquence com' – pas complètement improvisée, selon nos informations – est réussie, avec une photo qui va faire le tour des réseaux sociaux. Il a même été contraint d'expliquer sur WhatsApp à des membres de sa famille qu'il ne portait pas réellement de gants et qu'il s'agissait d'un montage photo.

"Il n'admet pas la vérité des autres"

La personnalité du ministre ne fait, pour autant, pas toujours l'unanimité. "Il dégage un côté hautain, typique de la macronie. Il regarde de haut, les gens disent que c'est pédago mais c'est souvent infantilisant, condescendant", pique ainsi le sociologue Frédéric Pierru, auteur de nombreux ouvrages sur les politiques de santé et l'hôpital. "On a le sentiment qu'il a des idées et une position très arrêtées et qu'il a du mal à intégrer le fait qu'il pourrait ne pas toujours avoir raison", ajoute Jean-Paul Ortiz, président de la Confédération des syndicats médicaux français, qui s'est notamment opposé au ministre à l'occasion du Ségur de la santé.

Selon le député LR Jean-Pierre Door, Olivier Véran a changé depuis son arrivée au ministère. "Il a perdu l'empathie qu'il avait avant vis-à-vis de ses collègues en haussant le ton, en donnant des coups de menton, estime ce parlementaire, également cardiologue. Il a sa vérité à lui, et n'admet pas celle des autres." Un grief contesté par le ministre : "Je suis capable de me remettre en question. Par contre, on ne me forcera pas à faire des choses contraires à ma conviction."

"Je ne sais pas si je suis têtu. Mais en tout cas, je suis rigoureux."

Olivier Véran

à franceinfo

Le calme d'Olivier Véran ne résiste pas, en revanche, à toutes les épreuves. Lors d'une séance de questions au gouvernement à l'Assemblée, le 4 novembre, le ministre se laisse emporter face aux députés LR. "C'est ça la réalité mesdames et messieurs les députés ! Si vous ne voulez pas l'entendre, sortez d'ici ! Elle est là la réalité de nos hôpitaux", éructe le ministre après avoir raconté sa visite dans un service de réanimation. "C'est quand même grave, 'sortez d'ici'. Jamais un ministre n'a osé dire ça aux parlementaires", réagit Jean-Pierre Door.

"Je connais très bien l'hémicycle et il faut parfois crier un peu pour se faire entendre", explique l'ancien ministre Claude Evin. "Je comprends qu'à un moment, on ait envie de moucher des oppositions qui passent leur temps à s'étaler pour dire tout le mal qu'ils pensent du gouvernement", ajoute la députée LREM Emilie Chalas. Dans les semaines qui ont suivi son coup de sang, Olivier Véran a été accusé de bouder les bancs du Parlement. "J'ai un profond respect pour le Parlement. J'ai simplement obtenu la possibilité de me faire davantage remplacer au banc des ministres", explique-t-il, précisant avoir passé "plusieurs centaines d'heures dans les deux chambres." Sans toujours convaincre.

"Il a nié les problèmes sur les masques et, désormais, il refuse la vérité sur les vaccins", estime le député Jean-Pierre Door, qui n'a pas vu arriver les doses promises dans sa circonscription. "Sur les masques, comme sur les vaccins, il y a des erreurs de communication qu'on ne peut pas imputer directement à Olivier Véran, mais à l'ensemble du gouvernement", analyse Jacques Battistoni. Reste que ce n'est pas l'ensemble du gouvernement mais bien le ministre de la Santé qui est visé par une enquête de la Cour de justice de la République (CJR), en compagnie de sa prédécesseure Agnès Buzyn et de l'ancien Premier ministre Edouard Philippe.

Les plaignants mettent en cause la gestion de la crise du Covid-19 du gouvernement, et notamment la pénurie de masques adaptés pour protéger la population et les soignants. Des perquisitions ont même été menées en octobre au domicile et dans les bureaux d'Olivier Véran. Le ministre, qui s'était couché à 2h30 la veille, a offert le café aux enquêteurs au petit matin. "C'est intrusif, mais quand vous pilotez une crise sanitaire comme celle-ci, vous êtes obligé de compartimenter et de passer à autre chose."

"Je n'ai pas dit mon dernier mot en politique"

La lutte contre l'épidémie ne lui offre aucun répit. Les journées sont longues, entre réunions avec les autorités de santé, rendez-vous ministériels, interviews et séances au Parlement. Le soir, les coups de fil s'enchaînent, tout comme les messages sur Telegram jusqu'au cœur de la nuit. Le ministre s'accorde une série de temps en temps – une petite récréation sur Netflix avec Lupin, par exemple – mais avoue manquer de temps pour la lecture. Certains week-ends, il parvient à s'échapper et file à Grenoble pour passer un peu de temps avec ses deux enfants de 7 et 10 ans, qui vivent avec son ex-épouse. Mais le téléphone peut vibrer à tout moment. "Ah, attendez, y a Castex qui m'appelle !", lui arrive-t-il de lâcher à ses copains, en pleine balade en montagne. Comme une preuve de son nouveau poids politique.

"Son expérience lui donne une envergure nationale. Les Français voient en lui un homme capable de prendre des décisions. C'est une personnalité qui continuera à peser dans le débat politique", juge le député LREM Guillaume Gouffier-Cha. Sa nomination lui avait d'ailleurs permis en avril d'atteindre un pic de 52% d'opinions favorables, grimpant de 35 points en un mois dans le baromètre Ifop-Fiducial pour Paris Match et Sud Radio. Il est retombé depuis à 46%.

Pour Jacques Battistoni, sa marge de manœuvre n'est paradoxalement peut-être pas aussi forte qu'elle ne l'aurait été dans une période normale. "Les décisions sanitaires sont d'ampleur nationale. Quelque part, le vrai ministre de la Santé s'appelle Emmanuel Macron", estime le président du syndicat MG France.

Olivier Véran et Emmanuel Macron, le 3 mars 2020, au ministère de la Santé, à Paris. (BERTRAND GUAY / AFP)

Le coup de gueule du chef de l'Etat dans le JDD début janvier face à la lenteur de la campagne de vaccination – "Ça doit changer vite et fort" – est venu rappeler qui était le véritable capitaine du navire. Malgré son sens politique, Olivier Véran n'a pas toujours réussi à apparaître comme un ministre ayant autorité sur son administration. "Lorsque je l'appelais pour lui dire que nous manquions de masques, il me répondait qu'il ne comprenait pas, car il avait mis neuf logisticiens sur le coup, et que les masques étaient censés arriver", observe Jean-Paul Ortiz, de la CSMF.

"On sent qu'il n'a pas pu bousculer la lourdeur de la structure."

Jean-Paul Ortiz

à franceinfo

"L'administration, ce n'est pas un être froid et désincarné, ce sont des dizaines de milliers de personnes. Et chaque fois que mon administration est attaquée, je la défends", rétorque le ministre. 

A la faveur de cette crise inédite, Olivier Véran s'est retrouvé propulsé au cœur du réacteur, dans le secret des décisions d'Etat. Avec à son actif plusieurs dizaines de conseils de défense sanitaires, ces réunions restreintes au plus haut niveau, dont rien ne filtre. "Les premières fois, c'était terrifiant. Mais là, je n'ai plus peur d'y aller", a-t-il récemment confié à un vieux pote d'internat, qu'il voit encore régulièrement. "Chaque proposition de confinement que j'ai pu faire était à titre personnel vécue comme un traumatisme, en lien avec l'impact pour les Français", ajoute le neurologue.

Dans le feu de l'action, le jeune ministre s'interroge parfois sur son avenir. "Qu'est-ce que je vais faire le jour où je ne serai plus ministre ?", plaisante-t-il auprès de ses proches. Qu'espérer de plus après avoir été à 40 ans le ministre de la guerre, fût-elle sanitaire ? "Le hasard favorise les esprits préparés, évacue-t-il, citant Pasteur. Je penserai à la suite quand il sera temps de penser à la suite." Il compte en tout cas travailler à la réélection d'Emmanuel Macron, et s'il ne cible aucun poste, il n'exclut pas de s'intéresser à d'autres sujets que la santé à l'avenir. "On verra pour la suite, mais je n'ai pas dit mon dernier mot en politique, ça je peux vous le dire."

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