Comment la grande distribution peut-elle mettre en vente des millions de masques dès le 4 mai ?

Des professionnels de santé reprochent aux grandes surfaces de mettre en vente des millions de masques, alors que les soignants en ont manqué pendant des semaines.

Une femme porte un masque devant un supermarché à Saint-Médard-en-Jalles (Gironde), le 8 avril 2020.
Une femme porte un masque devant un supermarché à Saint-Médard-en-Jalles (Gironde), le 8 avril 2020. (VALENTINO BELLONI / HANS LUCAS / AFP)

"Cent millions par ici, 50 millions par là. Qui dit mieux ? C'est la surenchère de l'indécence." Dans un texte cinglant, paru jeudi 30 avril, sept ordres des professions de santé s'offusquent du nombre "sidérant" de masques annoncé à la vente par la grande distribution, alors que ces protections ont manqué aux soignants et aux patients et que le rationnement perdure.

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Dès lundi 4 mai, la grande et moyenne distribution pourra en effet mettre en vente des masques en tissu et chirurgicaux. Explications.

Elle a annoncé les commandes en cours (et non des stocks)

"Il y aura une quinzaine de millions [de masques] disponibles dès la semaine prochaine dans toute la France", a assuré sur franceinfo Dominique Schelcher, PDG de l'enseigne Système U. Sur BFMTV, le patron de Carrefour, Alexandre Bompard, a, lui, avancé le nombre de 225 millions de masques, "175 millions de chirurgicaux, 50 millions en textile", en plus des 70 millions commandés pour équiper les salariés. Leclerc table de son côté sur 170 millions de masques, et Intermarché, 100 millions. Des chiffres "sidérants" pour les ordres des professions de santé, alors que les masques ont cruellement manqué aux soignants et aux patients les plus fragiles depuis le début de l'épidémie.

En réalité, la grande distribution ne dispose pas encore de la quantité de masques annoncée. "Les chiffres avancés par la grande distribution (...) ne correspondent pas à ce qu'ils ont en stock aujourd'hui, mais aux commandes qu'ils ont passées pour les prochaines semaines, voire les prochains mois", explique le cabinet de la secrétaire d'Etat Agnès Pannier-Runacher auprès de BFMTV. "La grande distribution dispose en pratique aujourd'hui de 5, voire 10 millions de masques, on est très, très loin des 500 millions dont la grande distribution disait disposer", a rajouté le ministre de la Santé, Olivier Véran, lors d'un point-presse à la sortie du Conseil des ministres, samedi 2 mai. 

"E.Leclerc a simplement sécurisé un approvisionnement croissant de masques et de gants. Ils arriveront progressivement à partir de la semaine prochaine (...) Pas de stock caché dans un hangar ! Faut arrêter le délire", déclare sur Twitter Michel-Edouard Leclerc, PDG de l'enseigne du même nom. De son côté, Carrefour compte d'abord mettre en vente 10 millions de masques le 4 mai, sur un total de 225 millions. 

L'approvisionnement de la grande distribution se distingue de celui du secteur public

Les enseignes de la grande distribution auraient-elles pu réserver ces masques pour les soignants ? Dans un communiqué, la Fédération du commerce et de la distribution (FCD) rappelle que "les enseignes de la grande distribution ne sont pas, et n'ont jamais été, en charge de l'achat et de la fourniture de masques pour les soignants" et que leurs commandes se distinguent de celles effectuées par l'Etat.

Interrogé sur franceinfo, Jacques Creyssel, délégué général de la FCD, souligne que la grande distribution a fourni au début de l'épidémie des masques pour les soignants sur décision de l'Etat. Le 23 mars, via la publication d'un décret, le gouvernement a en effet rendu possible la réquisition de l'ensemble des masques FFP2 et des masques de protection respiratoire dans toute la France pour les professionnels de santé.

Tous les masques qui étaient des masques à destination des soignants, notamment les masques FFP2 que nous avions en stock, ont été donnés à l'ensemble des hôpitaux.Jacques Creyssel, la Fédération du commerce et de la distributionsur franceinfo

Interrogés par BFMTV, Carrefour et Leclerc affirment que leur volume reste par ailleurs inférieur à celui des commandes publiques. Une distinction également rappelée par le ministère de l'Economie. "Ce sont aujourd'hui 100 millions de masques qui sont importés chaque semaine pour le système de santé, souligne Bercy à BFMTV. Les volumes annoncés par la grande distribution n'entrent pas en concurrence avec les filières d'approvisionnement du système de santé qui sont gérées directement par Santé publique France et qui ont toujours la priorité."

Lors de son point presse quotidien du 1er mai, le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, a également tenu à désamorcer la controverse. "La grande distribution s'investit, et nous la remercions, dans la distribution de masques grand public. Elle a aussi commandé, comme c'est autorisé, des masques sanitaires en tenant compte des règles strictes de la réquisition qui s'appliquent", a-t-il expliqué, précisant qu'il s'agissait de "petits volumes". 

Elle a obtenu l'autorisation du gouvernement

Les grandes surfaces se défendent en assurant qu'elles ont agi à la demande des autorités publiques. "L'Etat a récemment demandé aux pharmacies, buralistes et magasins de la grande distribution de vendre, à compter du 4 mai, des masques grand public. L'autorisation a été donnée le 24 avril. Nous avons accepté de le faire, dans des conditions strictement encadrées", assure la Fédération du commerce et de la distribution.

A partir de la fin avril, les grandes enseignes ont ainsi pu commencer à commander des masques en vue de leur mise en vente le 4 mai. Mais comment expliquer qu'elles aient réussi à obtenir des millions de masques en si peu de temps, quand les autorités peinent à s'approvisionner ? Certaines enseignes expliquent qu'elles profitent de leur présence sur le marché asiatique. "D'habitude, on achète des jouets ou du textile. Pour cela, on a des bureaux en Asie que l'on a désormais orientés vers l'achat de masques", explique un cadre de la grande distribution à France 3 Hauts-de-France. Le groupe Carrefour affirme également que "ces masques ont été commandés en Asie une fois la réquisition levée. Nous n'en avons pas stocké pendant la crise."

On a une administration qui n'est pas capable d'être aussi agressive. Par rapport à l'urgence d'approvisionnement, on n'y est pas du tout et je suis surpris qu'on dise avoir du mal à trouver des masques et autres matériels de protection.Un cadre de la grande distributionà France 3 Hauts-de-France

Ces explications sont loin de convaincre tout le monde. Renaud Muselier, le président de la région Paca, a donné "trois jours à la grande distribution pour prouver qu'elle n'avait pas de stock secret de masques pendant la crise" et a menacé de porter plainte. La sénatrice Nathalie Delattre, vice-présidente de la commission des Lois, a d'ores et déjà demandé une commission d'enquête sur ces masques. "Il y a deux hypothèses. Soit la grande distribution a une puissance de frappe bien supérieure à celle de l'Etat, soit il y a eu stockage des grandes enseignes, suggère-t-elle à franceinfo. Il faut interroger la chaîne de décision nationale et voir s'il y a eu des dysfonctionnements."