"Passer de 8 élus à 89, ce n'est pas simple" : comment le RN tente de former ses nouveaux députés pour poursuivre sa dédiabolisation

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Marine Le Pen, présidente du groupe RN à l'Assemblée nationale, le 21 juin 2022. (ARTHUR NICHOLAS ORCHARD / AFP)

Après son arrivée en force à l'Assemblée nationale, le Rassemblement national entend poursuivre sa stratégie de normalisation et veut à tout prix éviter les dérapages.

C'est une polémique dont se serait bien passé le Rassemblement national. Mardi 28 juin, première séance publique à l'Assemblée nationale : le doyen de l'Hémicycle, José Gonzalez, prend la parole comme le veut la tradition républicaine. A la tribune, le député RN des Bouches-du-Rhône lâche à propos de la guerre d'Algérie : "En 1962, j'ai laissé là-bas une partie de ma France." Avant d'ajouter quelques minutes plus tard devant les caméras à propos de l'action de l'OAS : "Crimes de l'armée française, je ne pense pas, crimes contre l'humanité encore moins." Il n'en fallait pas plus pour que les députés de La France insoumise montent au créneau et dénoncent le "négationnisme historique" du parlementaire d'extrême droite.

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Ce genre de sortie, c'est exactement ce que veut éviter Marine Le Pen durant les cinq années qui viennent. L'objectif de la présidente du groupe RN au Palais Bourbon est de faire rentrer dans le rang les 89 députés d'extrême droite pour montrer aux Français que le Rassemblement national est désormais un parti de gouvernement comme un autre. "A l'Assemblée nationale, nous allons démontrer notre capacité à gouverner le pays, en étant dans une opposition ferme mais responsable. Nous produirons des textes de loi et quand on s'opposera au gouvernement, nous ferons des contre-propositions", se projette Philippe Ballard, le député RN de l'Oise. 

"On épaule toujours nos élus"

Mais la tâche s'annonce compliquée. S'il veut poursuivre sa stratégie de normalisation et continuer à adoucir son image en vue de la présidentielle de 2027, le Rassemblement national va devoir accompagner ses nouveaux cadres. Agent d'entretien, agriculteur, policier, mère au foyer, hôtesse de caisse... Parmi les 89 députés élus au second tour des élections législatives, le 19 juin, ils sont nombreux à découvrir pour la première fois l'Assemblée, voire la politique. C'est le cas notamment de Jorys Bovet, qui était jusque-là chauffeur-livreur dans l'Allier, ou encore de Frédéric Falcon, qui dirigeait une agence immobilière dans l'Aude. Grégoire de Fournas, lui, est viticulteur dans le Médoc, en Gironde, et même s'il ressent "un peu de pression", il ne s'inquiète pas pour les cinq prochaines années.

"C'est certain qu'il va falloir tous nous former. Mais il ne faut pas non plus se faire de procès en incompétence. Nous serons à la hauteur des autres groupes, j'en suis sûr."

Grégoire de Fournas, député RN de Gironde et viticulteur

à franceinfo

Au total, sur 89 députés, 82 font leur entrée pour la toute première fois au Parlement. Pour ne pas lâcher en rase campagne ces néophytes de la politique et les familiariser au mieux avec les arcanes du pouvoir, le parti compte mettre le paquet sur la formation. "Il y a une forte demande en effet d'être formés. Tout cela va se mettre en place progressivement comme nous l'avions déjà fait avec plusieurs ateliers de formation de nos candidats aux législatives. On épaule toujours nos élus", confirme Sébastien Chenu, l'un des rares députés RN sortants, élu par ailleurs vice-président de l'Assemblée nationale.

Marine Le Pen redoute en effet que certains nouveaux députés soient pointés du doigt et raillés pour leur incompétence lorsqu'ils prendront la parole dans l'Hémicycle. Au RN, tout le monde a encore en tête ces candidats aux élections législatives qui s'étaient ridiculisés sur les plateaux de télévision. Pour éviter cela, elle compte aussi sur l'expérience politique acquise par certains nouveaux députés grâce à leurs mandats locaux. "C'est vrai que nous avons un certain nombre de parlementaires qui n'ont jamais été élus avant", concède Edwige Diaz, jeune députée de 34 ans élue en Gironde. Et d'ajouter :

"Mais nous avons aussi de nombreux conseillers municipaux, départementaux et régionaux comme moi qui connaissent déjà bien la politique et qui sont rodés aux prises de parole en public."

Edwige Diaz, députée RN de Gironde

à franceinfo 

Cette très proche de Marine Le Pen, qui a déjà suivi des stages dispensés par l'Institut de formation des élus locaux (Iforel) dans sa circonscription, souhaite "continuer à se former pour se mettre au niveau de députés plus expérimentés".

"Il n'y a pas de quoi en faire un cinéma"

Pour assimiler les codes de l'Assemblée nationale, les nouveaux députés du RN doivent également s'entourer de collaborateurs parlementaires. Problème : le parti part quasiment de zéro et les recrutements prennent donc beaucoup de temps. Pour un groupe de 89 députés, ce sont en effet au moins 300 collaborateurs qui doivent être embauchés, dont une trentaine rien que pour la gestion du groupe politique.

Comme le RN ne dispose pas de vivier, contrairement aux autres partis politiques, Marine Le Pen a décidé de mettre en place un comité spécifique. L'objectif : passer l'ensemble des CV reçus au peigne fin et les envoyer vers une commission chargée d'auditionner l'ensemble des candidats pré-sélectionnés. "Il n'y a pas quoi en faire tout un cinéma. Le comité est déjà en place et nous aurons trouvé nos 300 collaborateurs pour la rentrée de septembre", assure le député RN de la Somme, Jean-Philippe Tanguy.

"Personnellement, j'ai reçu plus de 100 CV et j'ai déjà trouvé les collaborateurs qui travailleront à mes côtés."

Jean-Philippe Tanguy, député RN de la Somme

à franceinfo

A la tête de l'opération : Renaud Labaye, le nouveau et très discret secrétaire du groupe RN à l'Assemblée. L'ancien "Monsieur Economie" de Marine Le Pen pendant la présidentielle a notamment la responsabilité d'éliminer les profils potentiellement problématiques car trop radicaux et de sélectionner, à l'inverse, des prétendants qui partagent les idées du Rassemblement national. "Renaud Labaye va être le super RH du groupe pendant cinq ans, il va beaucoup nous aider", ironise Edwige Diaz, qui reçoit personnellement "cinq à six CV par jour".

Pour tenter d'apparaître comme un parti de gouvernement, Marine Le Pen a également conseillé aux "petits nouveaux" de s'appuyer sur l'expérience des six députés sortants réélus, comme Bruno Bilde ou Sébastien Chenu, mais aussi sur d'ex-eurodéputés, à l'instar d'Hélène Laporte, récemment élue vice-présidente de l'Assemblée nationale. Ces députés débutants pourront aussi compter sur d'ex-journalistes devenus parlementaires. "Les quatre ou cinq députés très prometteurs du RN viennent tous du monde des médias. Le Rassemblement national restera toujours un parti très médiatique qui sait communiquer quand il le faut", assure le sociologue Erwan Lecœur, spécialiste de l'extrême droite, en référence à Laurent Jacobelli, Philippe Ballard ou encore Caroline Parmentier. 

"Nous entrons dans une institution qui a des règles, donc il faut les apprendre, mais puisque nous avons des députés qui ont un passé et une colonne vertébrale, ça ira très vite et très bien."

Laurent Jacobelli, député RN de Moselle

à franceinfo

"L'extrême droite, ce n'est jamais banal"

Malgré les efforts que compte mettre en place le Rassemblement national pour former ses nouveaux élus à l'Assemblée nationale, dans les autres camps politiques, on reste dubitatif. "Marine Le Pen restera toujours Marine Le Pen", peste un député de la majorité présidentielle.

Elle aura beau essayer de polir l'image du parti et mettre de côté les députés un peu borderline, tous ces gens restent très dangereux."

Un député de la majorité

à franceinfo

Ce dernier redoute d'ailleurs "les dérapages inévitables" à la tribune de l'Assemblée nationale.

Les critiques sont aussi acerbes à gauche. Pour le socialiste Boris Vallaud, nommé président du groupe PS à l'Assemblée, "l'extrême droite, ce n'est jamais banal". Et de poursuivre : "Quand on confie les clés du camion à l'extrême droite, elle ne les rend pas." Le sociologue Erwan Lecoeur craint même de son côté que Marine Le Pen échoue dans son entreprise de transformation du Rassemblement national en parti de gouvernement. "Je ne pense pas que le RN va faire de ses députés des spécialistes des lois et des commissions. Ils ne travailleront pas plus que d'habitude, mais ils profiteront du système pour le retourner contre lui, contre l'Assemblée nationale elle-même", assure-t-il. "Malgré tout ce que Marine Le Pen met en place, il y aura forcément des problèmes de gestion de son groupe. Passer de 8 députés à 89, ce n'est pas simple. Il va y avoir des surprises, des prises de parole incontrôlées et sans doute incontrôlables."

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