Emploi, territoires, lutte contre les "séparatismes" : ce qu'il faut retenir de la déclaration de politique générale de Jean Castex

Une méthode tournée vers la concertation, la priorité donnée à l'emploi, un plan de relance tourné vers la "croissance écologique" et une fermeté affichée sur les sujets régaliens : Jean Castex a tracé sa feuille de route pour les 600 jours à venir.

Le Premier ministre, Jean Castex, lors de sa déclaration de politique générale, le 15 juillet 2020 à l\'Assemblée nationale.
Le Premier ministre, Jean Castex, lors de sa déclaration de politique générale, le 15 juillet 2020 à l'Assemblée nationale. (MARTIN BUREAU / AFP)

C'est une figure imposée pour chaque nouveau Premier ministre. Jean Castex s'est livré à l'exercice de la déclaration de politique générale, mercredi 15 juillet devant l'Assemblée nationale. Un discours d'une heure pile, que le chef du gouvernement doit prononcer à nouveau jeudi au Sénat. Jean Castex a détaillé la philosophie de l'action qu'il compte mener d'ici à la fin du quinquennat, tournée vers la "concertation" et les "territoires", deux notions maintes fois répétées dans son propos.

Après avoir rendu un hommage appuyé "au travail d'Edouard Philippe et de son gouvernement", le Premier ministre a annoncé un plan de relance pourvu d'une enveloppe de 100 milliards d'euros, lancé dès le mois de septembre. Objectif affiché : soutenir l'emploi, "priorité absolue pour les prochains dix-huit mois", mais aussi engager la France sur le chemin de l'écologie.

Jean Castex a aussi tenté de se montrer rassurant sur les questions sociales, avec notamment la remise à plat de la réforme des retraites. Le Premier ministre a en revanche affiché une ligne ferme sur la défense de la laïcité, avec l'annonce d'un projet de loi "contre les séparatismes".

"Concertation" et "territoires" : la méthode de Jean Castex

"Ce sera notre première ambition", a assuré Jean Castex : "réconcilier ces France si différentes", qui se sentent "loin et laissées pour compte". "France des banlieues, France rurale, France des vallées, France des Outre-mers, France dite périphérique, France de ceux, y compris au cœur de nos villes, qui n'ont pas droit à la parole…" Pour faire en sorte que "de part et d'autre, on se reconnaisse et se comprenne", Jean Castex veut "restaurer la confiance". Confiance entre "le peuple et ses élites", entre "l'Etat et les corps intermédiaires", promue nécessairement avec "une grande humilité" par les pouvoirs publics.

Le Premier ministre, qui a "toujours cru aux vertus du dialogue social", a annoncé une réunion dès vendredi à Matignon avec les partenaires sociaux pour mettre au point "une méthode et un calendrier de discussions sur tous les sujets". Avec une volonté affichée : "le dialogue, l'écoute, la recherche du compromis".

Hors de question pour le nouveau chef du gouvernement de tout décider depuis Paris. L'ex-maire de Prades (Pyrénées-Orientales) veut s'appuyer sur "la France des territoires", qui détient selon lui "les leviers du sursaut collectif". "Pris par le haut, a-t-il développé, tous les sujets deviennent des objets de posture ou de division. Mais traités en partant du bas, par les gens, (...) alors cela change tout." Au-delà de la méthode, le Premier ministre a promis de consacrer "le droit à la différenciation" des territoires grâce à une loi organique, ainsi qu'une "nouvelle étape de la décentralisation".

Après une critique en règle du "règne de l'impuissance publique qui a fait le lit du discrédit de la volonté politique", Jean Castex a annoncé que toutes les créations d'emplois publics autorisés par le projet de loi de finances 2021 seront affectés (sauf exception) aux services départementaux de l'Etat, et aucun dans les administrations centrales.

Autre précision méthodologique : Jean Castex a confirmé l'intention du président de la République de nommer un haut-commissaire au plan, dont la mission sera de "se projeter dans le long terme, planifier une politique économique, identifier les gisements de croissance futurs, définir une perspective, fixer un cap".

Des mesures immédiates face à la crise économique

"A la crise sanitaire (...) succède dès maintenant une crise économique et sociale d'une ampleur probablement inégalée depuis la dernière guerre mondiale", a rappelé le Premier ministre. Pour y répondre, il a annoncé une série de mesures que son gouvernement entend mettre en place à court terme. Parmi leurs bénéficiaires, les jeunes, "première urgence". Dans la continuité des annonces d'Emmanuel Macron dans son intervention du 14-Juillet, le Premier ministre a renouvelé l'ambition de "soutenir l'apprentissage", listant à son tour les dispositifs cités la veille : réduction du coût du travail à hauteur de 4 000 euros par an pour les jeunes de moins de 25 ans jusqu'à 1,6 smic, 300 000 contrats d'insertion pour les jeunes les plus éloignés de l'emploi et "quasi-doublement" des effectifs du service civique avec 100 000 bénéficiaires supplémentaires.

Plus concrètement, Jean Castex a annoncé que "les repas dans les restaurants universitaires seront à un euro pour les étudiants boursiers" à la prochaine rentrée. Pour ce qui est de la reprise de l'école, le Premier ministre a annoncé la revalorisation à hauteur de 100 euros de l'allocation de rentrée scolaire dès la rentrée de septembre pour venir en aide aux foyers les plus précaires.

Le Premier ministre a également annoncé un "aménagement" de "la réforme de l'assurance-chômage", sans donner de nouveau calendrier, déclarant simplement que ce point serait abordé dès vendredi dans le cadre de la conférence du dialogue social. Enfin, il a évoqué le chômage partiel, instauré dans l'urgence de la crise sanitaire et au moins en partie pérennisé : aux 30 milliards d'euros mobilisés en 2020 pour ce dispositif, Jean Castex a ajouté "8 milliards l'année prochaine pour soutenir l'emploi et les salaires dans les entreprises confrontées à une baisse durable de leur carnet de commandes". Le tout pioché dans les 100 milliards d'euros alloués au plan de relance.

L'emploi, "priorité absolue"

Jean Castex a "une obsession en tête" : "la lutte contre le chômage et la préservation de l'emploi", érigées comme "priorité absolue des dix-huit prochains mois". Outre les mesures d'urgence après la crise du Covid-19, le chef du gouvernement veut miser sur la formation, avec un investissement de 1,5 milliard d'euros supplémentaires et 200 000 nouvelles places de formation en 2021, notamment pour les jeunes et les demandeurs d'emploi.

Après le sauvetage de certains secteurs durement touchés par la crise, comme l'automobile et l'aéronautique, Jean Castex veut s'atteler à la "reconstruction" économique via la transformation de l'appareil productif français. "Nous sommes aujourd'hui trop dépendants de nos partenaires extérieurs et insuffisamment présents sur certains secteurs stratégiques", a martelé le Premier ministre, qui a annoncé "40 milliards d'euros pour que cela change", sans détailler précisément leur affectation.

Pour stimuler l'emploi, Jean Castex a dit vouloir "alléger les impôts qui pèsent sur la production" ou encore "accélérer la numérisation des entreprises et des administrations". A l'échelle européenne, le Premier ministre s'est dit favorable à une évolution des règles de concurrence, qui permettraient de faire émerger des "champions industriels".

La "croissance écologique", au cœur du plan de relance

Sur le front de l'écologie, l'ambition du Premier ministre est double : "faire de l'économie française la plus décarbonée d'Europe" et permettre à la France de "redevenir une grande nation industrielle grâce et par l'écologie". Sa philosophie pour y parvenir ? "Je crois à la croissance écologique et non à la décroissance verte", a tranché Jean Castex, pour qui l'écologie "doit être créatrice de richesses".

Ainsi, cette vision de l'écologie fait partie intégrante du plan de relance et obtient une enveloppe de "plus de 20 milliards d'euros". Cette somme sera consacrée à un (très) large éventail de missions estampillées "vertes", telles que la rénovation thermique des bâtiments, la réduction des émissions des transports et industries, la production d'une alimentation plus locale et durable ou encore le soutien aux technologies vertes de demain – "comme les batteries, pour mieux recycler et moins gaspiller".

Des "montants significatifs et inégalés" alimenteront un plan vélo "très ambitieux et contractualisé avec les collectivités territoriales", a poursuivi Jean Castex, qui assure que ce plan ne concernera pas que les grandes villes, mais aussi les villages. Là aussi, c'est à l'échelle territoriale que Jean Castex entend agir. "D'ici la fin de 2021, tous les territoires devront être dotés de contrats de relance et de développement écologiques avec des plans d'action concrets, chiffrés, mesurables", a annoncé le Premier ministre.

De l'artificialisation des sols à l'équipement des toitures photovoltaïques, en passant par la promotion du tri sélectif et le nettoyage des rivières, ce sont "les élus, les forces vives et les citoyens" qui "seront les acteurs de ces contrats territoriaux, dont l'Etat sera partenaire et financeur".

Devant les députés, il a enfin promis de "concilier transition écologique et pouvoir d'achat", renonçant à demander aux Français "de changer brutalement leur mode de consommation ou de déplacement". Deux annonces sont toutefois à relever : la mise en place d'un "moratoire pour l'installation de nouveaux projets de centres commerciaux dans les zones périurbaines", idée proposée par la Convention citoyenne pour le climat, et la régulation de la publicité "pour réduire les incitations à la surconsommation de produits polluants".

Un discours à la tonalité sociale

A l'aune de cette crise sociale sans précédent, "c'est l'avenir de notre système de protection sociale qu'il nous faut consolider", a déclaré le Premier ministre. La réponse "ne saurait être l'austérité budgétaire", laquelle "ne ferait qu'aggraver les choses", a-t-il lancé aux députés. Jean Castex n'envisage pas davantage "de demander aux Français un effort fiscal supplémentaire".

Rassurant, le Premier ministre a indiqué qu'au sein du déficit de la Sécurité sociale (qui devrait s'élever à 50 milliards d'euros en 2020), la partie imputable à la crise sanitaire serait financée dans le cadre de la "dette Covid", qui "fera l'objet d'un cantonnement".

Par ailleurs, Jean Castex a évoqué "la création du cinquième risque de la sécurité sociale pour la prise en charge de la dépendance liée au grand âge". "Une avancée historique", qu'il veut voir aboutir "avant la fin du quinquennat". Après s'être félicité de la revalorisation des salaires issues des discussions du Ségur de la santé, Jean Castex a annoncé une rallonge de six milliards d'euros de soutien "en investissement pour notre système de santé".

En matière de retraites, il a rappelé l'attachement du gouvernement à "la création d'un régime universel", impliquant "à terme" la disparition des régimes spéciaux "tout en prenant pleinement en considération la situation des bénéficiaires actuels de ces régimes". Contrairement au projet initial du précédent gouvernement, cette réforme des retraites nouvelle formule traitera à part la question des mesures financières pour rétablir l'équilibre.

Le dialogue social devra également se pencher "sans délai" sur les "questions du partage de la valeur dans les entreprises", a-t-il poursuivi, évoquant "une relance de la participation et de l'intéressement". Il a également appelé les entreprises recevant des aides "à une stricte modération dans la distribution des dividendes". Sans dégainer de mesure coercitive.

Laïcité, "séparatismes" et incivilités : une fermeté affichée

S'il y a bien un sujet sur lequel Jean Castex n'a pas l'intention de transiger, c'est celui de la laïcité, "fer de lance de la cohésion de la société", qu'il défendra "avec intransigeance". "Aucune religion, aucun courant de pensée, aucun groupe constitué ne peut s'approprier l'espace public et s'en prendre aux lois de la République", a-t-il martelé, soulignant pour "nommer les choses telles qu'elles sont", que la lutte contre "l'islamisme radical sous toutes ses formes" demeurait "une préoccupations majeures".

Le Premier ministre a annoncé qu'un projet de loi sur "la lutte contre les séparatismes" serait présenté en conseil des ministres à la rentrée, reprenant le vocabulaire consacré par Emmanuel Macron en février. Sans en dévoiler le contenu, il a expliqué que ce texte aurait pour objectif "d'éviter que certains groupes ne se referment autour d'appartenances ethniques ou religieuses".

Sur le thème de la sécurité, Jean Castex a qualifié d'"inacceptables" les violences entre groupes rivaux à Dijon, l'attaque contre un chauffeur de bus à Bayonne, mais aussi "les guet-apens tendus aux représentants des forces de l'ordre", auxquels il a exprimé son "profond respect" et sa "gratitude".

"Dans beaucoup de territoires, la petite délinquance, les petites incivilités, le tag, l'insulte, le petit trafic, les troubles à ce que le code communal appelle la tranquillité publique, se sont développés au point de gâcher la vie des gens", a estimé le Premier ministre. La faute, selon lui, à "une forme d'impunité" qui "s'est installée". Pour les réprimer, Jean Castex a annoncé avoir demandé au nouveau garde des Sceaux, Eric Dupond-Moretti, de "créer dans les territoires des juges de proximité".