Salle de massage, photos de jeunes filles, pièces vastes et luxueuses... À quoi ressemblait l'appartement parisien de Jeffrey Epstein ?

Installé depuis 2001 avenue Foch, Jeffrey Epstein était bien implanté à Paris. Le financier, accusé de trafic sexuel et de viol, y séjournait plusieurs fois par an.

Le 22, avenue Foch, à Paris, où Jeffrey Epstein possédait un appartement.
Le 22, avenue Foch, à Paris, où Jeffrey Epstein possédait un appartement. (THEO HETSCH / RADIO FRANCE)

Que s’est-il passé derrière la façade haussmannienne de l’immeuble du 22, avenue Foch, à Paris ? Jeffrey Epstein, accusé de trafic sexuel aux États-Unis, a-t-il aussi sévi dans son appartement de l'Ouest parisien, avant d'être arrêté et de se donner la mort le 10 août dans une prison fédérale à Manhattan ? Les témoignages recueillis par la cellule investigation de Radio France décrivent un lieu aussi luxueux qu'inquiétant, avec ses espaces de réception, sa salle de sport et sa salle de massage, qui rappelle celle de sa résidence new-yorkaise. D’après les plaignantes américaines, c’est dans une telle pièce qu’à New York, Epstein les aurait agressées sexuellement. Et une des principales plaignantes, affirme avoir été abusée sexuellement dans cet appartement parisien.

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La cellule investigation de Radio France a mené l'enquête sur le 22, avenue Foch, où s'est rendu le majordome parisien du milliardaire après sa mort, en toute discrétion, deux jours seulement avant l’ouverture en France de l’enquête pour "viols" et "agressions sexuelles", notamment sur mineurs. Et qui, depuis, été perquisitionné le 23 septembre dans le cadre du volet français de l'affaire.

Un pied-à-terre parisien de 800 m²

C’est en 1996 que le Boeing 727 de Jeffrey Epstein se pose pour la première fois à Paris. L’examen du registre des vols de 1995 à 2013, que la cellule investigation de Radio France a passé au peigne fin, révèle qu’il y reviendra épisodiquement : trois fois en 1997 et en 2000. Epstein prend alors ses habitudes dans la capitale à l’hôtel Bristol et fait occasionnellement appel à des masseuses. Il fréquente aussi le Sud de la France (son avion atterrit et décolle des aéroports de Nice et Marseille). À cette période, il entretient une relation avec une Française de 26 ans, qu’il emmène partout dans le monde.

A Paris, Epstein veut un très grand appartement. A partir de 2001, Jeffrey Epstein vient plus régulièrement dans la capitale et il embauche un majordome, un franco-brésilien, qui a déjà travaillé auprès de riches personnalités, comme François Dalle, ex-patron de L’Oréal, ou l’actrice Jacqueline Delubac, ex-femme de Sacha Guitry.

A cette période, au tout début des années 2000, le milliardaire loue un appartement au deuxième étage du 22, avenue Foch, à deux pas des Champs-Élysées, propriété des Assurances générales de France (AGF) puis de la société Fochal. En juin 2002, il en devient propriétaire – via sa société JEP – et débourse pour l’acquérir plus de 3,5 millions d’euros. Après quelques travaux, Epstein bénéficie ainsi d’un "pied-à-terre" de 800 m², aujourd’hui estimé dans son testament à 7,8 millions d’euros.

Extrait du testament de Jeffrey Epstein, qui indique que son appartement parisien vaut 8,6 millions de dollars.
Extrait du testament de Jeffrey Epstein, qui indique que son appartement parisien vaut 8,6 millions de dollars. (DR)

Mais le financier américain aspirait à beaucoup plus. En juin 2002, il propose 2,25 millions d’euros pour acquérir dans le même immeuble un appartement, situé au premier étage, de près de 400 m². Quelques mois plus tard, il se fait "doubler" par les locataires de l’époque. L’Américain fait alors tout pour annuler la vente. Il saisit la justice, mais il est débouté en 2007. L’appartement du premier étage a depuis été racheté par un prestigieux voisin : un sultan, membre de la famille royale saoudienne et troisième fortune d’Arabie saoudite.

Cette volonté de s’implanter à Paris fait écho à la confidence rapportée une fois encore par son majordome, selon laquelle le milliardaire projetait de passer ses vieux jours entre son îlot des îles Vierges britanniques et la capitale française.

"Trois ou quatre massages par jour"

Que s’est-il passé dans l'appartement du 22, avenue Foch ? Certains faits posent question, comme cette description, faite par un artisan qui y a travaillé entre 2002 et 2005. Il affirme avoir été marqué par "les nombreuses photos de jeunes filles" dans l’appartement. "Elles étaient disposées dans des cadres, un peu comme des photos de famille, se souvient-il. Les filles semblaient très jeunes. Mineures ? Difficile à dire. Pas beaucoup plus que 18 ans, en tout cas… En voyant les photos, on ne pensait pas à la pédophilie, mais c’était limite, borderline…" L’épouse du majordome de Jeffrey Epstein confirme l’existence de ces photos mais préfère évoquer des clichés "artistiques", notamment une "magnifique femme nue et cambrée dans la salle de massage".

Cette salle de massage est loin d’être anecdotique : d’après les plaignantes américaines, c’est dans la "salle de massage" new-yorkaise qu’Epstein les aurait agressées sexuellement, avant de leur verser plusieurs centaines de dollars. Le majordome parisien confirme qu’Epstein faisait venir des femmes à Paris, qu’il payait, et se faisait masser "parfois trois ou quatre fois par jour". "On peut parler de relations tarifiées, les massages n'étaient pas tous accompagnés de relations sexuelles", selon lui.

Soirées VIP, musées, piscine...

Parmi les femmes accusant Epstein d'avoir monté un réseau et exploité des mineures, il y a Virginia Roberts. Celle qui l’accuse aujourd’hui d’avoir fait d'elle l'une de ses esclaves sexuelles, arrive à Paris en mars 2001, à 17 ans, en compagnie de Ghislaine Maxwell, ex-compagne et "rabatteuse" présumée du financier américain. L’avocate de Virginia Roberts nous a confirmé qu’Epstein avait aussi abusé sexuellement de sa cliente à Paris, sur le sol français.

Sur les registres de vol, d’autres prénoms de femmes apparaissent, de même que dans le "livre noir" (lien vers un document PDF), un carnet où le milliardaire consignait noms et adresses. Une colonne "massage Paris" répertorie une trentaine de prénoms féminins. Elles restent quelques jours à Paris avant de repartir, nous a expliqué l’intendant. Certaines accompagnent Epstein dans les soirées mondaines de la capitale.

Extrait du carnet d’adresses de Jeffrey Esptein. Dans la partie France, on retrouve la colonne \"massage Paris\".
Extrait du carnet d’adresses de Jeffrey Esptein. Dans la partie France, on retrouve la colonne "massage Paris". (DR)

Ainsi, en 2012, Jeffrey Epstein est invité chez la princesse Bourbon des Deux-Siciles à Paris, qui donne une soirée en l’honneur de Woody Allen. Sont aussi présents Charles Aznavour ou l’ancien ministre de la Culture, Jack Lang. Ce dernier se souvient d’Epstein, toujours entouré de jeunes femmes. "Mais de toute évidence pas des mineures, raconte-t-il. Je suis tombé de l’armoire quand j’ai appris toutes ces affaires qui le concernent." Les deux hommes se sont revus à Paris le 29 mars dernier, à un colloque sur les 30 ans de la pyramide du Louvre. Jeffrey Epstein souhaitait le rencontrer, explique Jack Lang, qui l’a donc invité.

En dehors des soirées, Jeffrey Epstein a ses habitudes : il va au musée, rencontre des amis, comme Linda Pinto, prestigieuse décoratrice parisienne qui s’est occupée d’aménager plusieurs de ses résidences. Il va également à la piscine presque tous les après-midis, au Ritz, le palace de la place Vendôme, ou bien fait le tour des galeries d’art : récemment, la photo d’un tigre empaillé dans sa maison de l'Upper East Side, à New York, a refait surface. Cet objet provient d’une boutique parisienne.

Une vie mondaine internationale

Dans son luxueux appartement, Jeffrey Epstein reçoit également. L'ancien ministre Jack Lang se souvient y avoir été invité à dîner. C'est aussi le cas de Steve Bannon. L’ex-conseiller de Donald Trump aurait séjourné à Paris, chez Epstein en octobre 2018. C’est durant ce séjour en France qu’il a rencontré Marine Le Pen, le 11 octobre.

Selon la femme du majordome, Steve Bannon est venu chez Epstein, "et pas qu’une seule fois !" D'après ses souvenirs, "à chaque fois qu’il venait, c’était pour des meetings de Marine Le Pen, relève-t-elle. Je ne connais pas la vie de ce monsieur mais ils doivent être du même parti ou avoir les mêmes idées. Moi, je sais que je l’ai vu là-bas [en octobre 2018] et que mon mari m’a dit qu’il l’avait conduit. Deux jours après, je l’ai vu aux informations." Contactée, la porte-parole de Steve Bannon dément et assure qu'à Paris, son patron séjourne systématiquement à l’hôtel Bristol.

Bill et Melinda Gates seraient également venus au 22, avenue Foch. Le majordome de Jeffrey Epstein raconte s’être occupé d’eux et leur avoir fait à manger – un soufflé aux œufs pochés précisément. Une des porte-parole du fondateur de Microsoft soutient que "toute allusion à une relation d’affaires ou personnelle entre Jeffrey Epstein et Bill et Melinda Gates serait totalement fausse". Le nom de Bill Gates est pourtant inscrit à plusieurs reprises dans le registre des vols d’Epstein.

Parmi les invités du 22, avenue Foch figurait aussi le prince Andrew, qui aurait eu une relation sexuelle avec Virginia Roberts, alors qu’elle avait 17 ans. "M. Epstein avait une relation d’affaires avec le prince Andrew, nous a raconté le majordome. Je l’ai vu plusieurs fois dans l’appartement avenue Foch. Il y a même séjourné plusieurs jours sans que M. Epstein soit là. Je le conduisais en voiture, l’emmenait en soirée, je lui faisais à manger. Il adore mon gratin de pâtes !"

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Dans un communiqué publié en août 2019 le prince Andrew a indiqué connaître le milliardaire depuis 1999, et avoir séjourné dans plusieurs de ses propriétés, précisant toutefois qu’à aucun moment il n’avait "vu ni été témoin de, ni soupçonné aucun comportement du genre de ceux qui ont conduit par la suite à son arrestation et à sa condamnation".

Des employés "chargés de recruter des lycéennes"

Jeffrey Epstein avait grande confiance en ses employés, notamment son majordome parisien. Ce dernier affirme que son patron l’a appelé pour le prévenir de son arrestation. En 18 ans de service, cet employé fidèle assure n’avoir rien remarqué de suspect. Ni à Paris, ni dans ses autres résidences de New York et Palm Beach, où c'est lui qui a formé son homologue américain au "service à la française". Mais certains doutent de cette version.

D’après Bradley Edwards, avocat américain de plusieurs victimes présumées de Jeffrey Epstein, ce dernier "avait dans chacune de ses résidences des employés, des associés, dont le seul travail était de recruter pour lui des lycéennes et des jeunes femmes vulnérables. Les messages pour faire venir les filles étaient : 'Tu peux te faire 200 dollars en faisant un massage à un type riche', ou bien 'Tu peux devenir mannequin, j’ai des relations dans le milieu'. Mais une fois chez lui, Jeffrey Epstein utilisait la table de massage pour convertir une situation en apparence normale et légitime en agression sexuelle, en manipulation et brutalité."

L'appartement du 22, avenue Foch, avec sa salle de massage, a-t-il ainsi été le théâtre de tels actes ? La question se pose d’autant plus que, depuis l’ouverture de l’enquête en France, le majordome est retourné dans l’appartement, à la demande du Trust 1953, à qui Epstein a confié toute sa fortune. Ces dernières semaines, il vivait même à la semaine au domicile d'Epstein, sa femme affirmant que le trust le rémunère toujours. Qu'est-il venu faire dans l'appartement ? Ni lui, ni son avocate n’ont répondu à nos sollicitations. La police, elle, a perquisitionné les lieux le 23 septembre dernier. De leur côté, les victimes potentielles n'ont pas oublié que lors de la perquisition effectuée à la résidence d'Epstein à Palm Beach en Floride, les enquêteurs ont constaté que des ordinateurs (notamment) avaient disparu.