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Enquête franceinfo A Beaumont-en-Véron, le centre de "déradicalisation" avance à tâtons

Article rédigé par
Margaux Duguet - franceinfo
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
Le centre de "déradicalisation" de Pontourny, à Beaumont-en-Véron (Indre-et-Loire), le 22 octobre 2016. (GUILLAUME SOUVANT / AFP)

Depuis le 19 septembre, six pensionnaires vivent dans le premier centre de "réinsertion et de citoyenneté" de France, qui a ouvert ses portes en Indre-et-Loire. Si les débuts ont été difficiles, l'expérience se poursuit et a vocation à se généraliser.

"Un petit laboratoire d'expérience." Voilà comment une source proche du dossier qualifie ce qui se joue entre les murs du centre de Pontourny, à Beaumont-en-Véron, près de Chinon, en Indre-et-Loire. Le premier centre de "déradicalisation" de France, baptisé plus officiellement (et plus diplomatiquement) "centre de réinsertion et de citoyenneté", a ouvert ses portes à six pensionnaires depuis le 19 septembre. Trois jeunes femmes et trois jeunes hommes, âgés de 18 à 30 ans, suivent donc depuis deux mois des cours de religion, de philosophie, d'éducation aux médias, mais également de sport. Très encadrés (par une trentaine de personnes), ils bénéficient aussi d'un accompagnement médical, social et psychologique. Le pari ? Les sortir en dix mois de l'emprise de la radicalisation islamiste. 

Mais les débuts sont expérimentaux. Le recrutement des pensionnaires, qui doivent être volontaires, s'avère difficile tant les profils recherchés sont rares. Les règles de vie ont parfois été compliquées à imposer et les riverains restent méfiants. Pour autant, les autorités en charge du projet assurent que l'expérience fonctionne et qu'elle servira en vue de la mise en place des autres centres promis par le Premier ministre, Manuel Valls, dans chaque région d'ici à la fin 2017.

Un recrutement très compliqué

C'est le gros point noir du projet pour l'instant. Trouver des candidats, majeurs, volontaires, qui ne sont pas fichés S et n'ont pas eu des velléités de départ en Syrie, se révèle fastidieux. "La préfecture nous a sollicités, mais nous n'avons personne à leur présenter", déplore une association qui lutte contre la radicalisation islamiste. "Lors de l'inauguration, on a parlé de 'déradicalisation', ça a fait fuir un certain nombre de candidats car c'est extrêmement péjoratif, renchérit l'un des psychanalystes encadrants du centre. Il y a une longueur de circuit qui fait que le centre ne fait pas le plein. Il faut que les préfets fassent leur boulot."

Selon les informations de franceinfo, l'objectif est de recruter d'ici à la fin de l'année 15 personnes supplémentaires pour arriver à 21 pensionnaires, alors que le centre a une capacité d'accueil de 30 places. Or cet objectif aurait dû être atteint début novembre. Mais les autorités affichent leur sérénité face à ce retard, préférant, disent-elles, prendre le temps de bien sélectionner les candidats afin de travailler en amont sur leur adhésion au projet.

Ces autorités insistent aussi sur le fait que le centre n'est pas l'alpha et l'oméga de la déradicalisation. Depuis mai, en France, les associations sont passées du suivi de 1 600 personnes et 800 familles à celui de 2 300 personnes et 1 000 familles. Conscient néanmoins de ces difficultés de recrutement, le Premier ministre a annoncé, le 7 novembre, l'ouverture de deux nouveaux centres. L'un est destiné aux mères accompagnées de leurs enfants. L'autre accueillera des "profils plus durs" que ceux de Pontourny. 

Prières, repas, visite des châteaux de la Loire... 

Dans le centre, les six pensionnaires s'adaptent progressivement. "Les quinze premiers jours ont été compliqués, les gens n'étaient pas forcément convaincus de ce qu'ils allaient y trouver", confie un syndicaliste.

Un encadrant affirme que "la question de la religion est secondaire" et que ces jeunes ont surtout des "problèmes de repères". Pourtant, plusieurs aspects montrent que la religion musulmane reste bien au centre de leurs préoccupations. La prière, par exemple. Elle est autorisée, mais elle est strictement encadrée et doit passer après les activités. "On en avait certains qui demandaient à aller aux toilettes pendant les cours pour faire leur prière", raconte ce même syndicaliste. Il fait également état de jeunes préférant s'isoler lors des repas afin d'éviter les conflits avec d'autres sur les interdits alimentaires religieux.

Mais, selon les informations de franceinfo, les choses sont progressivement rentrées dans l'ordre. L'aumônier musulman a notamment permis de cantonner les heures de prières aux plages horaires prévues pour cela. Si les jeunes doivent tous porter un uniforme, il reste aussi la question des signes religieux. Pour les femmes, le voile qui laisse le visage apparent est autorisé. Une seule jeune fille sur trois présente dans le centre le porte. Quant à la barbe pour les hommes, elle est là aussi tolérée, à condition qu'elle ne soit pas trop longue. 

Un autre imprévu est également survenu durant ces premières semaines : la présence parmi les jeunes d'un fiché S, comme l'a révélé La Voix du Nord, alors que c'est interdit. Le jeune homme a été renvoyé, mais il continue à être suivi par le centre. Un suivi qui ne s'effectue pas à son domicile, mais "ailleurs", sans qu'il soit possible d'en savoir plus. 

Malgré ces quelques accrocs, les responsables du centre assurent que "la dynamique prend". "Les conditions sont vraiment réunies pour faire quelque chose d'utile", assure un psychanalyste. Comme convenu, passées les six premières semaines, les pensionnaires ont été autorisés à sortir pendant le week-end. Outre leurs cours, ils font aussi des sorties avec leurs éducateurs. Ces derniers ont pu ainsi profiter d'une balade en vélo ou d'une visite des châteaux de la Loire. 

Des habitants toujours méfiants

Cette vie en groupe, qui se construit petit à petit, est tenue à l'écart du reste du monde. Très peu d'informations filtrent et les rares à s'exprimer le font anonymement. Les encadrants sont tenus de respecter un strict devoir de réserve. Plus étonnant, même les "anciens", ceux qui ont participé à l'élaboration du projet, sont tenus à l'écart. Sans doute dans l'espoir de limiter "les fuites" dans la presse. Une discrétion que regrette pour sa part le psychiatre et psychanalyste Serge Hefez, qui a participé au projet. "Je suis un peu fâché car je n'ai aucune nouvelle. J'aurais bien aimé avoir quelques échos", indique-t-il. Selon lui, une consigne aurait bien été passée aux encadrants par rapport aux journalistes : "Gardez les murs étanches."  

Ces murs, Michel Carrier les voit tous les jours. Ce voisin immédiat du centre de "réinsertion et de citoyenneté" est à la tête de l'association Radicalement digne de Pontourny, qui s'oppose farouchement au projet. Il soutient les riverains inquiets de la proximité d'un tel centre, que franceinfo avait déjà rencontrés en septembre. Michel Carrier ne dispose, lui aussi, que de très peu d'informations. "C'est secret défense, comme ils nous ont dit. Il n'y a aucune communication, même le maire ne sait rien", affirme-t-il. Son association réfléchit maintenant à l'opportunité d'attaquer en justice afin de faire fermer le centre. Notamment en retrouvant la famille à qui appartenait le domaine de Pontourny. Les recherches ne font que commencer. 

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