Cet article date de plus de quatre ans.

A quelques jours de l'ouverture du premier centre de déradicalisation, l'inquiétude des habitants de Beaumont-en-Véron

Article rédigé par
Envoyé spécial à Beaumont-en-Véron (Indre-et-Loire), - Benoît Zagdoun
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
Le domaine du château de Pontourny à Beaumont-en-Véron (Indre-et-Loire- le 31 août 2016. (BENOIT ZAGDOUN / FRANCEINFO)

Le premier "centre de réinsertion et de citoyenneté", destiné à accueillir des jeunes radicalisés, va ouvrir en Indre-et-Loire. Entre crainte et résignation, les habitants attendent leurs nouveaux voisins.

Derrière les hautes grilles du domaine, un vigile tout de noir vêtu monte la garde, comme pour dissuader les passants trop curieux. Dans son dos, des ouvriers s'affairent autour des élégants bâtiments de pierre blanche. En cette rentrée de septembre, à Beaumont-en-Véron (Indre-et-Loire), le château de Pontourny s'apprête à devenir le premier centre de déradicalisation de France, et à accueillir ses tout premiers pensionnaires.

Trente places ont été aménagées, mais à peine une dizaine de jeunes adultes doivent s'y installer dans les prochains jours. Selon les critères fixés, ils seront âgés de 18 à 30 ans, et devront être volontaires pour ce séjour de dix mois maximum. Leur profil est celui de majeurs signalés par leurs parents via la plateforme "Stop jihadisme". Des jeunes radicalisés et tentés par le jihad, mais qui ne sont pas partis grossir les rangs des jihadistes en Syrie ou en Irak. Ni fichés S, ni placés sous main de justice.

Ils porteront l'uniforme, procéderont au lever du drapeau chaque matin et suivront un programme de déradicalisation, encadrés par des éducateurs, des psychologues, des infirmiers et des surveillants. Une trentaine d'employés au total, tous formés pendant l'été. Les jeunes pensionnaires ne seront autorisés à sortir qu'au cas par cas, le week-end, après plusieurs semaines d'évaluation. Difficile pour l'heure d'en savoir plus : la communication autour de ce projet expérimental très sensible, piloté par le comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation sous l'égide du Premier ministre, est étroitement contrôlée.

L'entrée du futur centre de déradicalisation de Pontourny à Beaumont-en-Véron (Indre-et-Loire) le 31 août 2016. (BENOIT ZAGDOUN / FRANCEINFO)

"Et s'il y a un dément qui sort avec un couteau ?"

Dans le hameau qui jouxte le château de Pontourny, les habitants des maisons coquettes aux jardins bien entretenus se sont résignés, amers, à l'arrivée de ces résidents bien particuliers. Depuis l'annonce du projet en mars, ils n'ont pourtant cessé de batailler. Ils ont lancé une pétition, créé une association, Radicalement Digne de Pontourny, et ont même manifesté fin mai au pied de la statue de Jeanne d'Arc à Chinon, la ville voisine. En vain.

"Quand on a appris la nouvelle aux informations, c'était déjà trop tard", se désole un couple de retraités qui tient à rester anonyme. Leur maison, comme celles de leurs voisins, n'est séparée du centre que par un vieux grillage rouillé haut de 1,50 m. "S'il y en a un qui pète les plombs et saute le grillage, on est aux premières loges. Il paraît qu'il y a peu de risques, mais il suffit d'une fois", insiste le mari. Sans parler de la centrale nucléaire toute proche : "Ça peut attirer l'attention des terroristes sur la région", s'inquiète-t-il.

On ne sait pas où on va avec ça. On les regroupe pour les déradicaliser mais on se dit que ça pourrait aussi bien avoir l'effet inverse. Et nous, on fait les frais de cette expérience.

Un habitant de Beaumont-en-Véron

à franceinfo

Le centre de déradicalisation de Beaumont a repris les bâtiments laissés vacants par le centre d'éducation et de formation professionnelle de la mairie de Paris. Il accueillait des mineures étrangères isolées dans le cadre de l'aide sociale à l'enfance. "Avant, quand il y avait les filles, on n'a jamais eu le moindre problème. Parfois, on entendait crier. Elles allaient au village en vélo et s'amusaient sur la route, mais c'était tout", se souvient le couple.

De l'autre côté de la rue, Joël, lui aussi retraité et membre de l'association des opposants au centre, jardine et bâtit ses scénarios catastrophes. "Est-ce qu'ils ne vont pas avoir des copains qui vont vouloir venir les voir et rester le soir ? Si des gens tentent de s'introduire de l'extérieur, il n'y a rien pour les retenir. Avant, quand nos enfants et nos petits-enfants venaient, on allait se promener par là-bas, le long du chemin. Mais demain, on n'osera plus. S'il y a un dément qui sort avec son couteau… C'est quand même pas sans risque." Comme ses voisins, il liste les récents attentats : Paris, Magnanville, Nice, Saint-Etienne-du-Rouvray... "On n'est vraiment pas rassurés. Ça trouble notre tranquillité", résume-t-il.

"Est-ce qu'on n'a pas un peu peur inutilement ?"

En signe de protestation, certains riverains ont accroché symboliquement des pancartes "à vendre" sur leurs clôtures. "Il ne faut pas se faire d'illusions, le prix de l'immobilier ici va chuter", justifie une habitante qui, elle aussi, veut préserver son anonymat. Un hélicoptère de la gendarmerie vrombit dans le ciel au-dessus de sa maison. "On les voit de plus en plus souvent ces temps-ci", assure-t-elle, intriguée.

"Ils n'arrêtent pas de nous dire que ceux qui vont venir ici sont des calmes et que, quand ils se promèneront dans le parc, il y aura toujours quelqu'un derrière eux, poursuit la même dame. Mais ces jeunes, ce n'est pas la même chose que des mineurs isolés qui ont traversé la mer pour fuir leur pays et la guerre. Ce sont des fous endoctrinés."

S'il y en a un qui me prend en otage ou qui me demande mes clés de voiture pour s'enfuir, qu'est-ce que je fais ?

Une habitante de Beaumont-en-Véron

à franceinfo

"C'est vrai qu'il faut aider ces jeunes, parce qu'ils sont complètement paumés, j'en suis persuadée, reconnaît-elle. Mais il faut associer la population et faire ça dans des lieux plus adaptés. Pourquoi n'ont-ils pas installé ce centre dans une caserne désaffectée à l'écart des habitations ? Et ce silence, y compris de nos élus, c'est inadmissible, ça inquiète les gens plus que de raison." Elle s'interroge cependant : "Est-ce qu'on n'a pas un peu peur inutilement ?"

Une pancarte "à vendre" sur la clôture d'une maison près du futur centre de déradicalisation de Pontourny à Beaumont-en-Véron (Indre-et-Loire), le 31 août 2016. (BENOIT ZAGDOUN / FRANCEINFO)

Lorsque le centre pour mineurs étrangers isolés a fermé, les élus locaux se sont mobilisés pour sauver les emplois. Le centre de déradicalisation leur a donné satisfaction sur ce point. Sur les 35 employés, une vingtaine sont restés, et une dizaine d'autres ont été embauchés. "Les élus se sont battus pour préserver les emplois, alors ils ne peuvent pas dire grand-chose. Et, de toute façon, on ne leur a pas demandé leur avis", relève Wilfrid, qui propose des dégustations de vins de la vallée de la Loire aux touristes dans le bourg de 2 700 habitants.

"Nous attendions des précisions sur les garanties que nous demandions, notamment concernant le public accueilli. Nous les avons obtenues", balaie laconiquement Laurent Baumel, le député PS de la circonscription, qui a été reçu à Matignon fin août avec une délégation d'élus locaux. Symbole de la grande tension qui règne ces jours-ci à Beaumont, ni les autres élus locaux, ni la préfecture, ni les employés du centre ne souhaitent s'exprimer pour le moment.

"Si c'était des terroristes, ils ne viendraient pas ici"

Sylvie, la coiffeuse, le reconnaît : "Ça a été violent. Ce mot, 'déradicalisation', ça a fait peur à tout le monde. Et les attentats ont attisé les craintes." L'appellation officielle sera plus neutre : "Centre de réinsertion et de citoyenneté". Jacqueline, la boulangère, ne veut pas se départir de sa bonne humeur : "A l'époque, ça a fait l'effet d'une bombe. Maintenant, il faut faire avec. On ne sait pas comment ça va se passer. Peut-être très bien. Ils ne feront pas de vagues et on les oubliera. On verra bien."

Gil se targue devant les habitués de son bar d'avoir pu visiter le futur centre, les chambres individuelles, les salles communes et même la buanderie. "Le responsable voulait que des commerçants comme moi viennent voir parce qu'on a beaucoup de contacts avec les gens du village", explique-t-il. "Il n'y a aucun danger", répète-t-il, confiant. "Si c'était des terroristes, ils ne viendraient pas ici, leur place serait en prison", tranche-t-il, ajoutant tout de même : "Après, on n'est pas à l'abri d'un pépin…"

Prolongez votre lecture autour de ce sujet

tout l'univers Lutte contre le terrorisme

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.