RECIT. Grosses malles, ex-militaires et transit par la Turquie… Comment Carlos Ghosn s'est évadé du Japon pour trouver refuge au Liban

L'ex-patron de Renault-Nissan a réussi à quitter le Japon, où il était assigné à résidence, le 29 décembre, au terme d'une évasion rocambolesque.

Carlos Ghosn quittant le bureau de ses avocats, le 6 mars 2019 à Tokyo (Japon).
Carlos Ghosn quittant le bureau de ses avocats, le 6 mars 2019 à Tokyo (Japon). (KAZUHIRO NOGI / AFP)

Hollywood n'aurait pas renié ce scénario. Entre Noël et le Nouvel An, l'ex-patron de Renault-Nissan, Carlos Ghosn, a été exfiltré du Japon, où il était assigné à résidence en l'attente de son procès, programmé quelques mois plus tard. Poursuivi pour des revenus non déclarés et pour abus de confiance aggravé, il a déclaré n'avoir pas "fui la justice", mais s'être "libéré de l'injustice et de la persécution politique", dans un communiqué publié le 31 décembre, depuis le Liban. Comment Carlos Ghosn a-t-il pu tromper les autorités japonaises et déjouer les douanes ? En attendant que l'intéressé ne s'exprime, lors de sa conférence de presse prévue mercredi 8 janvier, voici le récit des 48 heures durant lesquelles Carlos Ghosn a rejoué La Grande évasion.

Chapeau et masque chirurgical

Retour en arrière, fin avril 2019. Après une longue bataille de ses avocats, Carlos Ghosn est libéré de prison et assigné à résidence dans une maison de Tokyo. Une résidence très surveillée : outre les caméras de la police braquées sur la demeure, une société privée, engagée par Nissan, suit les faits et gestes de Carlos Ghosn afin de s'assurer qu'il ne rencontre pas d'autres personnes impliquées dans son dossier.

Les avocats de l'homme d'affaires exigent la levée de cette surveillance, arguant qu'elle viole les droits de leur client. Plusieurs sources, citées par l'agence Reuters et relayées par Le Figaroaffirment que cette surveillance a été levée dimanche 29 décembre. Un plan concocté pendant plusieurs mois, selon le Wall Street Journal (en anglais), peut alors être mis en œuvre. Une dizaine de personnes et plusieurs voyages à l'intérieur du Japon ont été nécessaires à son élaboration, selon le quotidien américain.

Lorsqu'il sort de sa maison de Tokyo, ce dimanche 29 décembre, Carlos Ghosn n'est donc pas tout à fait un homme libre. Il peut se déplacer au Japon, durant 72 heures maximum, mais il n'a pas le droit de quitter le pays. Ses pièces d'identité sont gardées par ses avocats. L'ancien patron de Nissan-Renault peut quand même sortir seul de chez lui en début d'après-midi, comme si de rien n'était. Malgré un chapeau et le masque chirurgical qu'il porte – c'est fréquent, au Japon –, selon Le Monde, la caméra située près de l'entrée de sa maison permet de suivre sa trace.

Une équipe de télévision japonaise devant la maison de Carlos Ghosn à Tokyo (Japon) le 3 janvier 2020.
Une équipe de télévision japonaise devant la maison de Carlos Ghosn à Tokyo (Japon) le 3 janvier 2020. (TORU HANAI / GETTY IMAGES ASIAPAC)

Depuis sa maison, l'ex-PDG marche moins d'un kilomètre pour rejoindre un grand hôtel tokyoïte, où l'attendent deux personnes, assure la chaîne nippone NHK (en japonais). Le trio emprunte ensuite, selon toute vraisemblance, le Shinkansen (un train à grande vitesse) en direction d'Osaka, à 500 km à l'ouest de la capitale. Les trois hommes réapparaissent à proximité d'un hôtel de luxe, à quelques encablures de l'aéroport international du Kansai.

Parti la veille de Madagascar, un jet privé Bombardier Global Express, immatriculé TC-TSR et opéré par la compagnie turque MNG Jet, y a atterri le matin-même, après une escale à Dubaï.

Où est passé Carlos Ghosn ?

Si trois hommes entrent dans cet hôtel de luxe d'Osaka en début de soirée, seulement deux en ressortent, deux heures plus tard. Aucune trace de Carlos Ghosn aux côtés du duo, qui se déplace avec deux grosses malles.

Il n'y a que deux solutions [pour franchir la douane] : utiliser de faux papiers ou se cacher dans des bagages.Un expert du domaine aérienau "JDD"

Les deux hommes se dirigent alors vers le jet privé, avec leurs gros bagages. Des malles qu'il "fallait bien attacher avant le décollage", ont affirmé des pilotes et des membres de l'équipage de l'appareil, interrogés par les enquêteurs turcs, ajoute Le Monde. Au Japon, dans ce genre de voyages d'affaires, réservés aux personnes très riches, le contrôle aux rayons X des bagages n'est pas obligatoire et est assuré par les compagnies. Moins exposés aux risques terroristes que les avions de ligne, ces vols privés ne subissent pas les mêmes contrôles drastiques.

Le jet immatriculé TC-TSR qui a permis à Carlos Ghosn de quitter le Japon pour le Liban en passant par la Turquie, entre le 29 et le 30 décembre 2019.
Le jet immatriculé TC-TSR qui a permis à Carlos Ghosn de quitter le Japon pour le Liban en passant par la Turquie, entre le 29 et le 30 décembre 2019. (REUTERS)

Les espions qui l'aidaient

Sur les registres du vol, nulle trace du nom de Carlos Ghosn, mais ceux de deux détenteurs de passeports américains, affirme le Wall Street Journal : Michael Taylor et George-Antoine Zayek. Le premier est un ancien béret vert des forces spéciales américaines. Il est désormais actif dans la sécurité privée, après avoir fondé son entreprise, l'American International Security Corp (AISC), pour laquelle a également travaillé Zayek, de 2009 à 2012, raconte Le Parisien. Les deux hommes ont aussi en commun de bien connaître le Liban. Le premier y "a entraîné des unités d'élite de l'armée", le second, qui est originaire du Liban, "a servi dans les forces spéciales libanaises durant la guerre civile (1975-1990)", écrit Le Monde. Le quotidien évoque "des barbouzes", ces ex-espions ou militaires vendant leurs services aux plus offrants. 

Leur profil est parfait pour ce type d'opération. "Cela a été monté par une équipe assez bien rodée à ce type d'opération. Des gens qui ont déjà travaillé dans des services ou des unités qui ont l'habitude de faire ça. Clairement, ça ne s'improvise pas", explique à franceinfo Fabien Tabarly, officier français reconverti dans le conseil en sécurité aux entreprises, au Liban.

Les équipes étaient là-bas bien en amont. Il y a énormément de repérages à faire, des contacts à prendre et des essais à réaliser.Fabien Tabarly, conseiller en sécurité auprès d'entreprises au Libanà franceinfo

Lorsque le jet décolle d'Osaka pour Istanbul, en Turquie, vers 23 heures le dimanche 29 décembre, les deux hommes sont sans doute les seuls à savoir où se trouve Carlos Ghosn.

Une obscure escale à Istanbul

Que se passe-t-il ensuite ? Personne ne le sait précisément. Les deux Américains quittent le Japon avec neuf bagages, selon des responsables de la compagnie aérienne : deux malles, trois autres bagages et quatre sacs à main. Cinq personnes se trouvent alors à bord du jet privé. L'avion atterrit à Istanbul à 5h12, au matin du lundi 30 décembre, à l'aéroport Atatürk. Le lieu n'est pas choisi au hasard : depuis avril 2019, l'aéroport, en plein déménagement, est fermé aux vols commerciaux, mais il reste utilisé pour les vols cargos et privés. Un gage de discrétion. Par ailleurs, l'escale turque permet de brouiller les pistes : un vol Osaka-Beyrouth aurait éveillé les soupçons.

Trente minutes plus tard, un second appareil décolle pour Beyrouth. Sur son registre de vol, aucune trace de Carlos Ghosn non plus, ni de ses probables acolytes Michael Taylor et George-Antoine Zayek. Ces derniers se rendent à Beyrouth plus tard dans la journée, via un vol commercial, selon The Wall Street Journal (article payant en anglais).

Carlos Ghosn, à présent seul, aurait été transféré, selon Le Monde, dans le second jet privé, également opéré par la compagnie turque MNG. L'avion, un Bombardier Challenger 300 immatriculé TC-RZA appartiendrait, selon le quotidien, à Oktay Ercan, un homme d'affaires turc. Face à ces révélations, la société MNG a déposé plainte, précisant que les deux appareils avaient été loués en décembre à deux clients différents. "Ces deux locations n'avaient aucun lien entre elles. Le nom de M. Ghosn n'est apparu dans les documents d'aucun des vols", a-t-elle précisé. 

Plusieurs acteurs dans la danse

Sept personnes ont été interpellées en Turquie pour infraction aux lois sur l'immigration : quatre pilotes, deux employés et un opérateur de la compagnie, a précisé le quotidien turc Hürriyet (article en anglais). Auditionné par la police turque, l'un des membres de l'équipage a identifié Carlos Ghosn comme passager d'un des appareils, grâce à des photographies. Une information confirmée par Okan Kösemen, cadre de la compagnie qui, toujours selon Hürriyet, aurait admis avoir falsifié les registres à l'insu de la compagnie, pour ne pas faire apparaître le nom de Ghosn. L'homme aurait déclaré aux autorités avoir agi sous la menace. Le quotidien cite sa déposition : "J'étais effrayé. J'ai mis un homme dans un avion et je l'ai mis dans l'autre à l'aéroport. Je ne savais pas qui c'était", aurait-il déclaré à la police turque. 

Avec l'aide de la compagnie aérienne, les autorités turques mettent également la main sur une malle noire à roulettes, percée de trous, dont la photographie a largement circulé. Carlos Ghosn se trouvait-il à l'intérieur pour passer les contrôles à l'aéroport ? Il est pour l'instant impossible de l'affirmer.

Caché ou non, l'ancien PDG de Renault arrive à Beyrouth le 30 décembre au matin, après un peu moins d'une heure trente de vol depuis Istanbul. Il entre alors au Liban – son pays d'origine, ainsi que celui de sa femme, Carole – avec un passeport français et une carte d'identité libanaise. Une arrivée décrite comme légale par le ministère des Affaires étrangères libanais.

Si elle est légale, elle reste mystérieuse. L'homme, qui possède les nationalités brésiliennes, françaises et libanaises, s'était vu retirer ses trois passeports par la justice japonaise. Si ces derniers sont toujours en possession de ses avocats, comme l'a indiqué son conseil Junichiro Hironaka, une autorisation exceptionnelle du tribunal lui permettait toutefois de conserver un deuxième passeport français sur lui. Ce deuxième document était consigné dans un étui fermé par un code secret, connu de ses seuls avocats. Carlos Ghosn y a-t-il eu accès ? A-t-il réussi à forcer l'étui ? Ces questions demeurent sans réponse.

Maison de Carlos Ghosn à Beyrouth (Liban) où il a trouvé refuge depuis le 30 décembre après sa fuite du Japon.
Maison de Carlos Ghosn à Beyrouth (Liban) où il a trouvé refuge depuis le 30 décembre après sa fuite du Japon. (YASUSHI KANEKO / YOMIURI / AFP)

Son arrivée au Liban ne passe pas inaperçue. Rapidement, son retour fait l'objet de rumeurs. Carlos Ghosn est une célébrité, dans ce pays qui n'a eu de cesse de le défendre lors de son inculpation. L'homme d'affaires y bénéficie non seulement du soutien de sa famille, mais également de l'opinion publique et d'une protection juridique : le Liban ne possède pas d'accord d'extradition avec le Japon. L'homme d'affaires pourrait seulement être poursuivi pour s'être rendu en Israël en 2008, un déplacement interdit aux ressortissants libanais. 

Le show Ghosn

A peine arrivé sur le sol libanais, il contacte un de ses proches par un simple message, selon le Financial Times : "Salut. Appelle-moi." Il rejoint sa femme et son entourage. Il prend le soin de confirmer sa fuite par un communiqué, tout en entretenant le mystère sur les moyens utilisés pour parvenir à ses fins. 

Je suis à présent au Liban. Je ne suis plus l'otage d'un système judiciaire japonais partial, où prévaut la présomption de culpabilité.Carlos Ghosncommuniqué transmis par ses porte-paroles

L'ancien roi de l'automobile assure qu'il a agi seul, sans l'aide de sa famille. Il ajoute qu'il peut "enfin communiquer avec les médias", ce qu'il fera "dès la semaine prochaine". La réaction des autorités nippones et de ses avocats japonais ne se fait pas attendre. Elle est cinglante : tous condamnent une fuite "inexcusable". Quelques jours plus tard, l'un de ses avocats nippons précise toutefois comprendre son geste, après s'être senti "trahi".

Carlos Ghosn et son épouse Carole Ghosn, le 31 décembre 2019, à Beyrouth (Liban).
Carlos Ghosn et son épouse Carole Ghosn, le 31 décembre 2019, à Beyrouth (Liban). (FRANCE TELEVISIONS)

Débarrassé de la justice japonaise, Carlos Ghosn a célébré le réveillon en famille. Une photo des réjouissances a été diffusée par un de ses proches. Pour Carole, son épouse, les retrouvailles ont été le "plus beau cadeau de [sa] vie", raconte-t-elle au Wall Street Journal, et qualifie de "fictions" la thèse selon laquelle son mari aurait voyagé dans un étui d'instrument de musique. 

Carlos Ghosn reçoit ses amis. Il a dîné avec ses copains, il est chez lui bien entouré par tous ceux qu'il affectionne et par tous ceux qui ne l'ont jamais lâché et qui ont été à ses côtés.Ricardo Karam, journaliste franco-libanaisà franceinfo

Des scènes de réjouissance qui feraient presque oublier les raisons de sa fuite et ses inculpations. Les autorités japonaises ont annoncé avoir renforcé leurs contrôles aériens et avoir demandé l'émission d'une "notice rouge" par Interpol pour demander l'arrestation de l'ancien PDG du groupe Renault-Nissan. La ministre japonaise de la Justice, Masako Mori, soupçonne l'ancien patron d'avoir utilisé "des moyens illégaux" pour quitter le pays et a confirmé l'annulation de sa caution (qui était de 4 millions d'euros).

De son côté, l'homme prépare sa défense et compte reprendre le contrôle de son histoire. De puissant déchu, il devient le héros d'une évasion ubuesque. Le scénario hollywoodien semble tout écrit. De quoi inspirer un futur film ? Selon Le Monde, Carlos Ghosn aurait déjà approché un réalisateur américain.