Interview Manifestations en Israël : "La seule chose qui peut faire tomber Benyamin Nétanyahou, c'est le départ de ses ministres d'extrême droite"

Alors que des dizaines de milliers d'Israéliens ont manifesté samedi contre le gouvernement israélien, Nitzan Perelman, spécialiste de la société israélienne, analyse la portée de ces mobilisations.
Article rédigé par franceinfo - Propos recueillis par Catherine Fournier
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 4 min
Une manifestation  à Tel-Aviv (Israël) pour demander la libération des otages détenus dans la bande de Gaza, le 22 juin 2024. (JACK GUEZ / AFP)

Ils ont brandi des drapeaux israéliens et scandé des slogans contre le gouvernement du Premier ministre, Benyamin Nétanyahou. Des dizaines de milliers de manifestants ont de nouveau défilé, samedi 22 juin, à Tel-Aviv, pour réclamer des élections anticipées et le retour des otages détenus dans la bande de Gaza depuis les attentats perpétrés par le Hamas le 7 octobre.

Des manifestations similaires ont déjà réuni ces dernières semaines des dizaines de milliers de personnes. Pour autant, il est peu probable que ces protestations entraînent le départ du chef du gouvernement, comme l'analyse pour franceinfo Nitzan Perelman, spécialiste de la société israélienne et cofondratrice du blog Yaani, qui publie des regards critiques de chercheurs sur les contextes israélo-palestiniens.

Franceinfo : Ces manifestations en Israël sont-elles le signe d'une opposition croissante à la conduite de la guerre à Gaza ?

Nitzan Perelman : Elles expriment avant tout une colère sur la question des otages et sur le fait qu'ils ne sont pas libérés à des fins politiques [sur les 251 personnes emmenées dans l'enclave palestinienne par le Hamas le 7 octobre, 116 y sont toujours retenues, dont 41 sont considérées mortes par l'armée israélienne]. Mais les juifs israéliens ne sont pas majoritairement opposés à la guerre. Selon un sondage mené par un institut de recherche américain au printemps, 39% d'entre eux estiment que la réponse militaire contre le Hamas a été à peu près correcte, tandis que 34% pensent qu'elle n'a pas été assez loin. Les crimes qu'Israël commet à Gaza ou la tragédie que vivent les Palestiniens ne sont pas le motif principal des manifestations.

On peut toutefois y lire des pancartes comme "Ministre du crime" et "Arrêtez la guerre"...

Oui, mais avant l'offensive à Rafah, on pouvait aussi lire des pancartes comme "D'abord les otages, Rafah après". Quant à l'opposition à Benyamin Nétanyahou, elle remonte à bien avant la guerre. Plusieurs manifestations ont eu lieu depuis les dernières élections en 2022, notamment contre la réforme de la justice, perçue comme une dérive antidémocratique. Benyamin Nétanyahou est également vu comme un homme politique corrompu. Mais une majorité pense qu'il ne devra partir qu'après la guerre. C'est pour cela qu'il a tout intérêt à faire durer le conflit.

Les critiques ouvertes de l'armée sur l'absence de stratégie du gouvernement sur l'après-guerre ne l'affaiblissent-elles pas un peu plus ? 

A chaque guerre, l'armée a toute la confiance des Israéliens. D'ailleurs, les révélations sur les failles du renseignement et les loupés avant l'attaque du 7 octobre n'ont pas entaché cette confiance, ni provoqué le départ de Benyamin Nétanyahou. La seule chose qui peut le faire tomber, en réalité, c'est le départ des deux ministres d'extrême droite de sa coalition, le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, et celui des Finances, Bezalel Smotrich. Ils menacent d'ailleurs régulièrement de partir s'il accepte les propositions américaines de cessez-le-feu ou en cas de réel assouplissement de l'entrée de l'aide humanitaire. Avec le départ du cabinet de guerre du ministre de la Défense centriste, Benny Gantz [le 9 juin], Benyamin Nétanyahou a moins de marge de manœuvre et doit les écouter. 

La crispation avec les Etats-Unis et l'administration Biden, ainsi que le mandat d'arrêt réclamé par la Cour pénale internationale contre le Premier ministre ont-ils une influence sur l'opinion israélienne ? 

Il faut bien distinguer le positionnement de l'opinion sur un plan national et sur un plan international. Les juifs israéliens préféreront toujours afficher un front commun face aux autres pays. Après la requête de la Cour pénale internationale, la population a largement soutenu son Premier ministre, pourtant très impopulaire. Pour ce qui est des relations avec les Etats-Unis, tout le monde sait que Benyamin Nétanyahou attend les élections de novembre et l'éventuel retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Avec cet argument : "Je suis un ami de Donald Trump, donc il vaut mieux que je reste au pouvoir pour que les relations avec les Etats-Unis soient optimales".

Y a-t-il une possibilité, malgré tout, que la coalition de Benyamin Nétanyahou tombe avant les élections américaines ? 

Le Premier ministre va tout faire pour que le départ des deux ministres d'extrême droite n'intervienne pas d'ici là. Et à moins d'un cessez-le-feu, ces derniers n'ont pas intérêt à le faire, car ils savent que les sondages actuels prévoient l'arrivée au pouvoir d'une coalition du centre et de gauche en cas d'élections anticipées. Selon une enquête d'opinion de la chaîne N12 publiée le 21 juin, Benyamin Nétanyahou totalise 28% d'intentions de vote, contre 36% pour l'ancien Premier ministre Naftali Bennett [au pouvoir de juin 2021 à juin 2022]. Mais Nétanyahou est un homme politique intelligent, un phénix qui s'est maintenu malgré cinq élections en moins de quatre ans en Israël et, surtout, malgré l'attaque du 7 octobre, dont la responsabilité lui est largement imputée par la société israélienne.

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.