L'article à lire pour comprendre les tensions entre l'Iran et les Etats-Unis dans le détroit d'Ormuz

Depuis le début du mois de mai, les altercations diplomatiques se multiplient dans le secteur. Mais quels sont les enjeux dans cette zone historique de conflits ? Et sommes-nous à l'abri de l'éclatement d'une nouvelle guerre au Moyen-Orient ?

Un pétrolier traverse le détroit d\'Ormuz, le 21 décembre 2018
Un pétrolier traverse le détroit d'Ormuz, le 21 décembre 2018 (HAMAD I MOHAMMED / REUTERS)

Bateaux arraisonnés, saisies de navires britanniques et communauté internationale sur les dents : depuis plusieurs semaines, la tension ne cesse de monter entre l'Iran et les Etats-Unis dans le détroit d'Ormuz, passage stratégique du pétrole mondial. Une crise des tankers a également émergé entre Londres et Téhéran, dans la foulée de plusieurs incidents survenus depuis mai dernier et la décision de Washington de rétablir de lourdes sanctions contre l'Iran. Franceinfo reprend le fil. 

Où se trouve le détroit d'Ormuz ?

Le détroit d'Ormuz, qui relie le golfe Persique au golfe d'Oman, est un passage maritime débouchant sur la mer d'Arabie, situé entre l'Iran et le sultanat d'Oman. Long de 63 kilomètres, il est particulièrement vulnérable à cause de sa faible largeur (à peine 40 kilomètres) et de sa profondeur qui n'excède pas les 60 mètres.

Cette chicane est parsemée de territoires désertiques ou peu habités, mais d'une grande importance stratégique : les îles iraniennes d'Ormuz, et celles de Qeshm et de Larak, face à la rive iranienne de Bandar Abbas. Les navires doivent circuler à travers un fin couloir entre des îles appartenant à Oman, avant de transiter par un chenal entre trois îles contrôlées depuis 1971 par l'Iran. La liberté de navigation y est en théorie garantie par le droit international, via la convention des Nations unies sur le droit de la mer.

Carte pointant le détroit d\'Ormuz. 
Carte pointant le détroit d'Ormuz.  (GOOGLE MAPS)

Pourquoi est-ce un endroit stratégique ?

Le détroit d'Ormuz permet d'accéder aux plus grands pays producteurs d'hydrocarbures. En plus de l'Iran et des Emirats arabes unis, le golfe Persique borde en effet l'Arabie saoudite, le Qatar, Bahreïn, le Koweït et l'Irak. "Si l'on regarde une carte géographique, on voit que c'est une zone de contact directe entre la République islamique d'Iran d'un côté et les monarchies arabes du Golfe de l'autre", souligne Didier Billion, spécialiste de la Turquie et du Moyen-Orient et directeur adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). 

Surtout, le détroit reste la voie de navigation quasi-exclusive reliant les producteurs d'hydrocarbures du Moyen-Orient aux marchés d'Asie, d'Europe et d'Amérique du Nord. Selon l'agence américaine d'information sur l'énergie (en anglais), environ 21 millions de barils ont transité chaque jour par le détroit d'Ormuz en 2018. Cela représente environ 21% de la consommation mondiale de pétrole et un tiers du brut transitant par voie maritime dans le monde. A titre d'exemple, les Etats-Unis, premier producteur mondial et exportateur net de pétrole, ont importé quotidiennement environ 1,4 million de barils de brut passés par le détroit l'année dernière.

Un quart du commerce mondial de gaz naturel liquéfié y transite également. "Si ces eaux devenaient dangereuses, l'approvisionnement de l'ensemble du monde occidental pourrait être menacé", prévient le président d'une association de pétroliers.

Est-ce la première fois que des tensions apparaissent dans cette zone ?

Non, les tensions dans le détroit ne datent pas d'hier. "Depuis 1979, chacun veut l'hégémonie dans la région, se traitant mutuellement d'imposteurs", explique Didier Billion à franceinfo. "Les pays du Golfe accusent les Iraniens d’avoir une velléité hégémonique sur la région et l'Iran les accuse d’être à la solde des Américains." Le Golfe est d'ailleurs l’une des régions les plus militarisées au monde. L'Iran, qui se considère comme le gardien de cette zone, dénonce régulièrement la présence de forces étrangères dans la région, notamment la Cinquième flotte américaine stationnée à Bahreïn. Téhéran a menacé à plusieurs reprises de bloquer le détroit d'Ormuz en cas d'action militaire des Etats-Unis dans la zone. 

De nombreux incidents se sont ainsi produits au cours des dernières décennies et "la liberté de navigation dans le détroit est régulièrement menacée", souligne Le FigaroL'une des perturbations majeures du transport pétrolier remonte à 1984, en plein conflit Iran-Irak, durant la "guerre des pétroliers". Plus de cinq cents navires avaient été détruits ou endommagés. C'est aussi à cette période qu'un avion de ligne iranien avait été abattu par la frégate américaine USS Vincennes qui patrouillait dans le détroit. Au total, 290 personnes avaient été tuées. L'équipage du croiseur avait affirmé avoir pris l'Airbus pour un chasseur iranien animé d'intentions hostiles.

Plus récemment, en avril 2015, des bateaux des Gardiens de la révolution y ont arraisonné un porte-conteneurs des îles Marshall. Le mois suivant, des patrouilleurs iraniens tiraient des coups de semonce en vue d'intercepter un navire commercial singapourien.

Un pétrolier saoudien brûle dans le golfe ersique, durant la guerre Iran-Irak, en 1984.
Un pétrolier saoudien brûle dans le golfe ersique, durant la guerre Iran-Irak, en 1984. (SIPA)

Comment a débuté cette crise ?

Les tensions actuelles ont été ravivées il y a un plus d'un an, en mai 2018, par le retrait américain de l'accord international sur le nucléaire iranien. Mais aussi après le rétablissement de lourdes sanctions de Washington contre Téhéran. Cet accord, signé en 2015 par les cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU (Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Chine et Russie) ainsi que l'Allemagne, l'Union européenne et l'Iran, avait pour but de contrôler le programme nucléaire iranien et de mettre fin à une série d'embargos mis en place contre la République islamique depuis 1995. Donald Trump avait qualifié de "désastreux" cet accord signé sous la présidence de son prédécesseur, Barack Obama. Il accusait aussi l'Iran, sans preuve empirique, de poursuivre une construction nucléaire malgré l'accord.

Le 2 mai dernier, le président américain a décidé d'alourdir un peu plus les sanctions sur l’interdiction faite à l'Iran d’exporter son pétrole. Il a annulé les dérogations accordées à huit pays qui continuaient à acheter du pétrole à Téhéran. Les Etats-Unis ont aussi annoncé le déploiement d'un porte-avions et d'une force de bombardiers au Moyen-Orient, prétextant une "menace" du régime iranien. Le régime iranien a immédiatement riposté en annonçant qu'il allait commencer à enrichir de l'uranium à un niveau interdit par l'accord de 2015.

Depuis, les tensions n'ont cessé de s'accentuer, avec une série de sabotages et d'attaques visant des pétroliers dans la région. Tous ont été imputés par Washington à Téhéran, qui a démenti en dénonçant la volonté des Etats-Unis de "provoquer un choc" sur le marché pétrolier. Sur le terrain, c'est "plus que jamais la stratégie œil pour œil, dent pour dent [qui a été] enclenchée entre l'Iran et ses adversaires occidentaux", analyse Le Figaro. Le 20 juin, des forces iraniennes ont ainsi détruit un drone de surveillance américain qui avait, selon eux, pénétré leur espace aérien. En représailles, Donald Trump a approuvé des frappes contre des radars et des batteries de missiles iraniens... avant de se raviser à seulement dix minutes des tirs. 

Le 18 juillet, les Etats-Unis ont à leur tour affirmé avoir abattu un drone iranien au-dessus du détroit. La perte de l'appareil a toutefois été démentie par l'Iran. Difficile de démêler le vrai du faux dans ces affrontements diplomatiques. "Ce sont les services de renseignement des différents pays qui sont à la manœuvre. Ce sont des situations délétères où il devient difficile de déterminer qui a fait quoi", précise Didier Billion.

Des navires ont-ils été saisis ?

Oui. Début juillet, le Royaume-Uni est entré dans le jeu en arraisonnant un tanker iranien, le Grace 1, au niveau du détroit de Gibraltar. Le pétrolier acheminait du pétrole vers le port syrien de Banias, en violation des sanctions européennes contre le régime de Damas. "Là, c'est une dynamique différente, on sait que les Britanniques ont fait ça sous forte pression des Etats-Unis", décrypte Didier Billion. 

Signe que la tension n'est pas retombée, les autorités iraniennes ont à leur tour saisi un pétrolier britannique, le Stena Impero, dans le golfe d'Oman. Une confiscation intervenue quinze jours après l'arraisonnement du Grace 1 par le Royaume-Uni et au lendemain de l'annonce américaine de la destruction d'un drone iranien dans le golfe Persique.

Capture d\'écran de la chaîne officielle iranienne montrant un Gardien de la Révolution patrouiller autour du Stena Impero, le 22 juillet 2019.
Capture d'écran de la chaîne officielle iranienne montrant un Gardien de la Révolution patrouiller autour du Stena Impero, le 22 juillet 2019. (IRIB / AFP)

Les tensions peuvent-elles déboucher sur une guerre ?

Un conflit ouvert n'est souhaité ni par les Etats-Unis ni par l'Iran. Cependant, il existe un déploiement américain et occidental important dans la région. Les Américains contrôlent ainsi des dizaines de bases militaires en Arabie saoudite, dans les Emirats arabes unis, à Bahreïn et en Irak, selon le site de l'organisation American Security Project. Ali Rastbeen, président de l'académie de géopolitique de Paris, se veut rassurant : "Nous ne sommes pas dans une situation qui débouche sur une guerre. Il n'y a pas assez d'intérêts en jeu." Mais Didier Billion n'est pas de cet avis : "S'il y a une exacerbation des tensions, une étincelle peut mettre le feu aux poudres."  

Trump n'est pas en faveur de la guerre, mais il a des va-t-en-guerre dans son entourage. Et il est dur de suivre les méandres de son raisonnement...Didier Billionà Franceinfo

En effet, l'administration Trump compte dans ses rangs des figures telles que Mike Pompeo, ministre des Affaires étrangères, ou John Bolton, conseiller à la Sécurité nationale, connus pour être des partisans des solutions musclées. Pour le spécialiste de la région, la perspective de la campagne présidentielle de 2020 peut toutefois jouer sur la ligne suivie par Washington. "Il serait peu souhaitable pour Donald Trump d'entrer en guerre maintenant", analyse ainsi Didier Billion.

En outre, d'autres puissances de la région pourraient décider de prendre part à un éventuel conflit. "Certains veulent en découdre", assure Didier Billion, en citant notamment le cas des Saoudiens qui "se sentent invincibles, à tort, car ils sont protégés par les Etats-Unis." Selon lui, Israël montre aussi "une posture guerrière depuis plusieurs années et considère la puissance nucléaire iranienne comme une menace existentielle". De quoi redouter de potentielles escarmouches : "D'ici à l'élection présidentielle américaine, il peut potentiellement y avoir des affrontements à court terme, mais on n'en est pas encore là." 

Comment réagit la communauté internationale ?

Les récents incidents dans le détroit d'Ormuz ont jeté un froid sur la scène internationale. Après la saisie par l'Iran du pétrolier britannique, l'Union européenne a exprimé sa "profonde préoccupation"Vladimir Poutine a, lui, mis en garde contre une "catastrophe" en cas de recours à la force par les Etats-Unis. "Cela provoquerait une flambée des violences et la hausse du nombre des réfugiés", a déclaré le président russe.

Mais le retour au calme semble compromis. En effet, Washington cherche à mettre sur pied une coalition internationale pour escorter les navires de commerce dans le détroit d'Ormuz. Londres, qui a demandé à ses bateaux d'éviter le détroit,  pousse aussi pour la mise en place d'une "mission de protection maritime dirigée par les Européens" dans le Golfe. Paris, Londres et Berlin prévoient ainsi de "coordonner" leurs moyens et "partager (leurs) informations" dans le Golfe pour y renforcer la sécurité maritime, sans pour autant y déployer des moyens militaires supplémentaires.

De son côté, la France tente de se poser en médiatrice. Début juillet, Emmanuel Macron a envoyé à Téhéran son conseiller diplomatique Emmanuel Bonne, dans le but de rétablir les négociations. Le chef de l'Etat s'est aussi entretenu à plusieurs reprises avec le président iranien, Hassan Rohani, pour appeler à une "désescalade"Mais cette mission navale européenne n'est pas vue d'un bon œil par l'Iran. Le porte-parole du gouvernement iranien a ainsi dénoncé un "message hostile" et un acte "provocateur" qui va "accentuer les tensions". Il a réitéré la position iranienne selon laquelle la sécurité dans le Golfe doit être assurée par les pays de la région. "La présence de forces étrangères n'aidera pas à (assurer) la sécurité de la région et sera la principale source de tensions", affirme Hassan Rohani.

J'ai eu la flemme de tout lire ;) Vous pouvez me faire un résumé rapide ?

Depuis début mai, les escarmouches entre les Etats-Unis et l'Iran se multiplient dans le détroit d'Ormuz, premier point de passage du pétrole mondial. Entre arraisonnements de pétroliers, drones abattus et accusations mutuelles, la tension n'en finit plus de monter. La crise diplomatique trouve son origine dans la décision unilatérale des Etats-Unis de se retirer de l'accord international sur le nucléaire iranien signé en 2015. Les tensions ont connu un pic fin juin, après que les forces iraniennes ont abattu un drone de surveillance américain qui avait, selon eux, pénétré leur espace aérien. En guise de riposte, Donald Trump a approuvé des frappes de représailles... avant de se raviser.

Inquiète, la communauté internationale tente d'œuvrer sur le terrain diplomatique pour apaiser les tensions et trouver des solutions. La France essaie de se poser en médiatrice et Emmanuel Macron s'est entretenu plusieurs fois avec son homologue iranien, Hassan Rohani. De son côté, Londres pousse pour la mise en place d'une "mission de protection maritime dirigée par les Européens" dans le Golfe. Une initiative qui ne plaît guère à Téhéran, pour qui "la présence de forces étrangères n'aidera pas à (assurer) la sécurité de la région". La crise dans le détroit d'Ormuz sera l'un des sujets mis sur la table du prochain G7, fin août, à Biarritz.