Haut-Karabakh : sept questions pour comprendre pourquoi l'Azerbaïdjan et des séparatistes soutenus par l'Arménie se disputent cette région

Article rédigé par Pierre-Louis Caron, Elise Lambert
France Télévisions
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Des réfugiés du Haut-Karabakh patientent près de la ville de Kornidzor, en Arménie, après avoir fui l'avancée de l'armée azerbaïdjanaise, le 26 septembre 2023. (ALAIN JOCARD / AFP)
Plus d'une semaine après une offensive victorieuse de l'Azerbaïdjan, les autorités sécessionnistes ont annoncé leur dissolution. Des dizaines de milliers d'habitants cherchent à fuir pour gagner l'Arménie.

"La République du Haut-Karabakh cesse son existence", a annoncé par décret le dirigeant de cette république autoproclamée, Samvel Shahramanyan, jeudi 28 septembre. "Toutes les institutions gouvernementales et organisations seront dissoutes au 1er janvier 2024", a-t-il poursuivi. Cette région à majorité arménienne est internationalement reconnue comme faisant partie de l'Azerbaïdjan. Mais elle a fait sécession et proclamé son indépendance en 1991, à la fin de l'Union soviétique, avec le soutien de l'Arménie. Pendant plus de trois décennies, elle s'est opposée à Bakou, notamment lors de deux guerres, entre 1988 et 1994 puis à l'automne 2020.

Il y a une semaine, l'Azerbaïdjan a lancé une offensive militaire pour en reprendre le contrôle, poussant les séparatistes à capituler. Selon Erevan, 68 000 habitants ont pris la route de l'exode et sont arrivés en Arménie, soit plus de la moitié de la population du Haut-Karabakh. Le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, a accusé Bakou de mener un "nettoyage ethnique". Il reproche également à la Russie, chargée d'une force de maintien de la paix sur le territoire, son inaction. Franceinfo vous expose la situation complexe de ce territoire.

1Où se situe le Haut-Karabakh ?

Cette région montagneuse du Caucase est enclavée en Azerbaïdjan, à proximité de la frontière avec l'Arménie. Peuplé en majorité d'Arméniens, le Haut-Karabakh a proclamé son indépendance en 1991, lors de la dissolution de l'URSS, mais cette indépendance n'a jamais été reconnue par l'Azerbaïdjan. La capitale autoproclamée du territoire est Stepanakert (ou Khankendi en azéri).

Le Haut-Karabakh, un territoire enclavé en Azerbaïdjan, revendiqué par les séparatistes arméniens. (HELOISE KROB / FRANCEINFO)

Depuis 2017 et une modification de sa constitution, l'enclave est dirigée par un président élu et se fait appeler "République de l'Artsakh". "C'est un Etat de facto, structuré autour d'un gouvernement, d'un Parlement, avec une séparation des pouvoirs, mais sans reconnaissance extérieure", explique Anita Khachaturova, chercheuse à l'Université libre de Bruxelles.

Le Haut-Karabakh a changé de mains à de nombreuses reprises au cours des siècles. Dans l'Antiquité, il a été intégré au royaume arménien, puis il est passé sous influence arabe au Moyen Age, avant de revenir dans le giron de l'Arménie. Après une période d'influence perse, il a été incorporé à l'Empire russe en 1813, puis à l'Union soviétique de 1922 à 1991.

2Depuis quand l'Arménie et l'Azerbaïdjan se disputent-ils ce territoire ?

L'Arménie et l'Azerbaïdjan s'affrontent pour la première fois pour le Haut-Karabakh au début du XXe siècle. "C'est un conflit moderne, hérité de l'Empire russe, puis de l'Union soviétique", explique Anita Khachaturova. Après la révolution bolchevique de 1917, le territoire, bien que peuplé en majorité d'Arméniens et considéré par l'Arménie comme une région centrale de son histoire, est rattaché à la république socialiste soviétique d'Azerbaïdjan.

A partir de 1923, la région obtient un statut d'autonomie. En 1988, elle proclame même sa propre république socialiste. Mais cette décision n'a jamais été acceptée ni par l'Arménie, ni par l'Azerbaïdjan, même après la chute de l'URSS et un référendum en 1991 en faveur de l'indépendance. Cette situation instable conduit à des violences visant les Arméniens en Azerbaïdjan, puis à des affrontements au Haut-Karabagh, jusqu'en 1994 et l'instauration d'un cessez-le-feu. En avril 2016, cet accord fragile est brièvement rompu par l'Azerbaïdjan pendant la guerre des Quatre jours, rappelle France 24

"Ce conflit est essentiellement territorial, et même identitaire. En Azerbaïdjan, la défaite de 1994 a été vécue comme une humiliation, et a généré un nationalisme antiarménien extrêmement virulent."

Anita Khachaturova, chercheuse

à franceinfo

Le nom même du Haut-Karabakh fait l'objet d'une bataille sémantique, et révèle les influences successives sur ce territoire. En Occident, jusqu'à la chute de l'URSS, on employait le terme de "Nagorno-Karabakh", mais cette appellation est peu à peu tombée en désuétude, remplacée par "Haut-Karabakh", développe La Croix. En russe, "nagorniy" signifie "montagneux", tandis que Karabakh signifie "jardin noir" en turc, une langue qui dérive de la même racine que l'azéri.

En Azerbaïdjan, cette région est appelée "Dagliq Qarabag", ce qui signifie "Karabakh montagneux". Mais, de façon croissante, les autorités de Bakou désignent le "Qarabag" sans référence à son relief : une façon, explique toujours La Croix, d'inscrire ce territoire dans une région plus large, qui comprend des plaines dont l'appartenance à l'Azerbaïdjan n'est pas contestée.

Côté arménien, en revanche, on fait référence à l'"Artsakh", l'appellation historique de cette région quand elle était une province de l'antique royaume d'Arménie. C'est aussi le nom par lequel les autorités séparatistes désignent leur république autoproclamée.

3Quelle était la situation depuis 2020 ?

L'assaut des forces azerbaïdjanaises sur le Haut-Karabakh, le 27 septembre 2020, a marqué un tournant majeur. En l'espace d'une quarantaine de jours, le camp de Bakou a écrasé les forces locales, malgré une vive résistance et l'appui de l'armée arménienne.

"Cela a été une défaite sanglante pour les Arméniens, une capitulation", explique Anita Khachaturova. Cette déroute s'est accompagnée d'une reprise de plusieurs territoires par l'Azerbaïdjan, "soit par la force, soit avec l'accord de l'Arménie en vertu du cessez-le-feu", précise l'universitaire. Amputé de ses districts alentours, le Haut-Karabakh s'est alors retrouvé quasiment isolé du territoire arménien. "Il ne restait plus que le corridor de Latchine, large d'environ 5 km", détaille Anita Khachaturova. Véritable ligne de vie pour les habitants de l'enclave, ce passage de 60 km a été placé sous la garde des soldats russes d'une force d'interposition envoyée par Moscou.

Mais au cours de l'année 2023, l'armée de Bakou a progressivement verrouillé l'accès au corridor de Latchine, bloquant même l'aide humanitaire. Depuis le mois de juillet, des pénuries alimentaires et de médicaments étaient ainsi signalées au Haut-Karabakh.

4Pourquoi l'Arménie dénonce-t-elle "une épuration ethnique" ?

A la suite de l'offensive menée par Bakou, le 19 septembre, la diplomatie arménienne a dénoncé une "agression de grande ampleur" à des fins de "nettoyage ethnique". Sur franceinfo, l'ambassadrice de la République d'Arménie en France a également parlé "d'une épuration ethnique". 

"Cette terre où les Arméniens vivent sans interruption depuis 3 000 ans, où ils ont créé une civilisation, (...) est en train de se vider entièrement de sa population arménienne."

Hasmik Tolmajian, ambassadrice de la république d'Arménie en France

sur franceinfo

Fin août, déjà, l'ancien procureur général de la Cour pénale internationale, Luis Moreno Ocampo, affirmait qu'"un génocide [était] en cours au Haut-Karabakh", dans une interview à Libération. Le magistrat expliquait se fonder sur la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide des Nations unies. Son article II évoque notamment "l'intention de détruire" un groupe ethnique. "Il suffit d'infliger délibérément à un groupe visé des conditions de vie menant à sa destruction physique" pour que le génocide soit caractérisé, justifiait Luis Moreno Ocampo, en référence au blocus alors imposé à la région par l'armée azerbaïdjanaise.

Pour l'historien Vincent Duclert, auteur d'une tribune dans Le Monde, la guerre menée par l'Azerbaïdjan, avec le soutien de la Turquie, a en réalité pour objectif la "destruction d'un peuple", les Arméniens, dans le prolongement du génocide perpétré par l'Empire ottoman à partir de 1915.

Des associations catholiques, mobilisées pour la défense des Arméniens du Haut-Karabakh, pointent également ce qu'elles voient comme une dimension religieuse du conflit avec l'Azerbaïdjan, à majorité musulmane. "On a affaire à des pays qui, culturellement, ne séparent pas le politique du religieux", affirme le religieux Pascal Gollnisch, directeur général de l'association L’Œuvre d’Orient, à La Croix. Pour lui, "dans ce conflit, les Arméniens sont clairement visés comme chrétiens".

5Quel est le rôle de la Russie dans ce conflit ?

Historiquement liée tant à l'Arménie qu'à l'Azerbaïdjan, la Russie a adopté une position de plus en plus trouble dans ce dossier au fil des années. Moscou a d'abord été un acteur du dialogue pour le cessez-le-feu de 1994, puis de l'accord tripartite sifflant la fin des hostilités en novembre 2020. Le Kremlin a, par ailleurs, déployé un peu plus de 1 900 soldats pour faire respecter la paix et la liberté de circuler dans le corridor de Latchine. Mais leur action est contestée.

"En réalité, les Russes ont laissé faire l'Azerbaïdjan et ne se sont pas opposés au blocage du corridor", relève Elodie Gavrilof, doctorante à l'EHESS spécialiste de l'histoire du Caucase, qui y voit le signe d'un "revirement progressif" de Moscou. D'un côté, "les relations entre la Russie et l'Arménie se sont dégradées avec l'arrivée au pouvoir en 2018 de Nikol Pachinian", un Premier ministre moins aligné sur les positions du Kremlin.  De l'autre, l'entente entre Moscou et Bakou s'est renforcée à la faveur, notamment, de la guerre en Ukraine. "La Russie a eu besoin de l'Azerbaïdjan pour soutenir son invasion, mais aussi pour échapper aux sanctions et écouler son gaz, qui transite par le territoire azerbaïdjanais", expose Elodie Gavrilof. 

6Quel est celui de la Turquie ?

La Turquie et l'Azerbaïdjan partagent le même ennemi historique : l'Arménie. Dans cette rivalité, Bakou a ainsi "toujours pu compter" sur Ankara, explique Elodie Gavrilof. Le président turc Recep Tayyip Erdogan martèle sa vision de la Turquie et l'Azerbaïdjan comme "une seule nation, deux Etats", avec la même insistance avec laquelle il conteste la réalité du génocide des Arméniens par l'Empire ottoman. Lors de la guerre de 2020, des drapeaux azerbaïdjanais avaient été déployés dans les grandes villes turques en soutien Bakou.

"Le resserrement (...) des liens (...) entre la Turquie et l'Azerbaïdjan est à mettre au crédit des récentes visées expansionnistes du président Erdogan qui, sur tous les fronts, de la Syrie à la Libye, semble poursuivre les chimères du défunt Empire ottoman", expliquait en 2020 l'historienne Taline Ter Minassian dans le magazine en ligne The Conversation.

La Turquie fournit de nombreuses armes à l'Azerbaïdjan, comme des drones Bayraktar, rappelle la chercheuse Anita Khachaturova. En 2020 déjà, Ankara a été accusée d'envoyer des miliciens syriens pour aider l'Azerbaïdjan, ce que Bakou a toujours démenti. En 2021, Recep Tayyip Erdogan et son homologue Ilham Aliyev ont signé la déclaration de Choucha, scellant le rapprochement entre leurs deux pays dans des domaines comme l'énergie, l'éducation, mais aussi la défense.

7Quelle est la position des Occidentaux ?

Une grande partie de la communauté internationale reconnaît que le Haut-Karabakh fait partie du territoire de l'Azerbaïdjan, mais estime que l'intervention militaire des troupes de Bakou est illégale. Le 20 septembre, lors de l'assemblée générale de l'ONU, la France a ainsi réclamé une réunion d'urgence du Conseil de sécurité pour prendre acte d'une offensive "injustifiable". Le même jour, le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a appelé à un "arrêt immédiat des combats".

Malgré cette condamnation, les Occidentaux restent plutôt discrets au sujet du Haut-Karabakh. Dans les années 1990, l'Union européenne a signé avec les deux pays des accords mettant en avant des principes difficilement conciliables, rappelle Jean Radvanyi, géographe spécialiste de l'espace post-soviétique, dans la revue Le Grand continent : l'intégrité territoriale, s'agissant de l'Azerbaïdjan, et, avec l'Arménie, le droit des peuples à l'autodétermination. "Malgré ses bonnes intentions, l'Union européenne est confrontée à une contradiction fondamentale dans sa politique", relève-t-il. Bruxelles et les Etats membres de l'UE tiennent aussi à maintenir leurs relations avec Bakou.

"L'Azerbaïdjan étant un pays riche en pétrole et en gaz, les États membres de l'Union européenne sont réticents à l'offenser, préférant préserver leurs intérêts économiques."

Jean Radvanyi, géographe

à la revue en ligne Le Grand continent

Ce paradoxe s'est accentué avec la guerre en Ukraine, qui a conduit les Européens a réduire leur dépendance aux hydrocarbures russes. "L'Azerbaïdjan s'est trouvé dans une position de surpuissance à la fois face à Vladimir Poutine, qui est obligé de passer par ce pays pour exporter son gaz, mais aussi face à l'Europe, qui importe cette ressource d'Azerbaïdjan", souligne Elodie Gavrilof.

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