Tunisie : comment le président Kaïs Saïed a imposé un tour de vis autoritaire depuis deux ans

Article rédigé par Zoé Aucaigne
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 7 min
Le président tunisien Kaïs Saïed à la commémoration de la Journée des martyrs à Tunis (Tunisie), le 9 avril 2023. (TUNISIAN PRESIDENCY / ANADOLU AGENCY / AFP / PAULINE LE NOURS / FRANCEINFO)
Opposants, journalistes, juges... Depuis qu'il s'est arrogé les pleins pouvoirs le 25 juillet 2021, le chef de l'Etat tunisien a multiplié les attaques sur les contre-pouvoirs.

Kaïs Saïed tient la Tunisie d'une main de fer depuis deux ans, jour pour jour. Le 25 juillet 2021, le président de la République s'est octroyé les pleins pouvoirs. Il a limogé son Premier ministre, suspendu l'Assemblée, installé un nouveau gouvernement et adopté dans la foulée une mesure lui permettant de gouverner par décrets. En vingt-quatre mois, le chef de l'Etat tunisien, surnommé "Robocop" pour son allure et ses idées rigides, a remodelé le pays en opérant un virage autoritaire.

Cet ancien professeur de droit constitutionnel de 65 ans, peu connu du grand public avant son élection en 2019, a d'abord transformé le régime politique tunisien. Pour ce faire, il a fait procéder à une révision de la Constitution, soumise à référendum le 25 juillet 2022, un an après son coup d'Etat. Elle a été adoptée à la quasi-unanimité des votants (94,6%), mais avec un taux de participation de seulement 30,5%. Le président peut désormais nommer et révoquer le chef du gouvernement et les ministres à sa guise et, surtout, ne peut pas être destitué. "Il met en place un nouveau régime présidentiel, pour ne pas dire présidentialiste", résume Michaël Ayari, analyste pour l'ONG International Crisis Group.

"Le Parlement est quasi inexistant. C'est devenu une chambre d'enregistrement des décisions du gouvernement."

Michaël Ayari, analyste pour International Crisis Group

à franceinfo

Pour conforter ce régime présidentialisé, "Kaïs Saïed s'emploie à supprimer tous les contre-pouvoirs imaginés pendant la transition démocratique qui a suivi le 'printemps arabe'" en 2011, analyse Hatem Nafti, essayiste auteur de Tunisie : vers un populisme autoritaire ? (édition Riveneuve, 2022) et membre de l'Observatoire tunisien du populisme.

Le président "a mis la justice au pas", souligne-t-il. En février 2022, le chef d'Etat a dissous le Conseil supérieur de la magistrature, une instance indépendante qui nomme les juges. Cette décision a provoqué un tollé auprès de l'Organisation des Nations unies (ONU), qui a dénoncé une "atteinte à l'état de droit en Tunisie". Puis, il y a eu la publication d'un décret permettant au président tunisien de révoquer les magistrats. Près de 60 ont été limogés dès juin 2022.

Musellement de l'opposition et des médias

La voix des opposants au régime a été étouffée. "Depuis février, Kaïs Saïed fait appel à une législation antiterroriste pour les mettre en prison, dénonce l'essayiste tunisien. Ils sont accusés de motifs délirants : tentative d'assassinat sur le président de la République, intelligence avec des puissances étrangères…" Une vingtaine de militants politiques de premier plan, dont le cofondateur du parti d'opposition Front de salut national (FSN), Jaouhar Ben Mbarek, et le chef du mouvement islamo-conservateur Ennahdha, Rached Ghannouchi, ont été arrêtés en février dans le cadre d'une enquête pour "complot contre la sûreté de l'Etat". Seuls deux de ces opposants ont été libérés mi-juillet.

"On fait face à du harcèlement juridique contre des hommes d'affaires, des politiciens, cités pour des affaires bidon… Le climat de peur est revenu."

Michaël Ayari, analyste pour International Crisis Group

à franceinfo

Les journalistes et médias sont, eux aussi, dans le viseur de Kaïs Saïed. Depuis juillet 2021, le haut-commissaire aux droits de l'homme des Nations unies, Volker Türk, a recensé 21 cas de violations des droits de l'homme à l'encontre de journalistes.

Noureddine Boutar, directeur de Mosaïque FM, la radio la plus écoutée du pays, a été emprisonné pendant plus de trois mois, avant d'être libéré sous caution en mai. Il a toujours clamé son innocence, affirmant avoir été arrêté à cause de la ligne éditoriale de sa radio, au ton assez libre. "Son interrogatoire, qui portait sur ses choix éditoriaux, est aussi inacceptable que tristement révélateur de la répression de la presse en Tunisie", a martelé Reporters sans frontières (RSF).

"La Tunisie a perdu 48 places en deux ans en termes de liberté d'expression", rappelle Hatem Nafti. Elle était 73e au classement de RSF en 2021, mais 121e en 2023. Selon les observateurs, la répression s'est généralisée depuis l'adoption en 2022 d'une loi condamnant la diffusion de fausses informations à jusqu'à dix ans d'emprisonnement. Celle-ci "constitue une menace pour le droit au respect de la vie privée, car elle dote les autorités de larges pouvoirs leur permettant de surveiller la population dans son usage d'internet", accuse Amnesty International. "Sur les réseaux sociaux, les Tunisiens n'ont plus le courage ne serait-ce que de mettre un 'j'aime' sur une publication qui critique le pouvoir", observe Hatem Nafti.

"Persuadé qu'il y a des complots partout"

Comment expliquer cet acharnement ? "Kaïs Saïed est persuadé qu'il y a des complots partout", assure Michaël Ayari. "La théorie du complot s'applique à tout", abonde Hatem Nafti, citant en exemple l'inflation qui frappe le quotidien des Tunisiens. La hausse des prix a atteint 10,4% en février, son taux le plus élevé depuis plus de trente ans, selon la Banque mondiale. "Le président est convaincu que c'est à cause des contrebandiers qui stockent de la nourriture, alors qu'en réalité, la Tunisie dépend beaucoup des céréales ukrainiennes", dont le cours a explosé en 2022 avec l'invasion russe, souligne l'essayiste.

Dans un supermarché d'Ariana (Tunisie), un panneau indique un nombre de produits maximum autorisé face à la pénurie de plusieurs denrées alimentaires, le 9 septembre 2022. (CHEDLY BEN IBRAHIM / HANS LUCAS / AFP)

L'économie du pays est en berne : sa dette s'élève à près de 80% du PIB, le taux de croissance annuel moyen n'a pas dépassé 1,7% pendant les années 2010 et le chômage dépassait 15% fin 2022, d'après les données du ministère de l'Economie français. Le Fonds monétaire international a proposé un prêt à Tunis pour lui venir en aide, sous conditions de réformes économiques. Un accord balayé d'un revers de main par Kaïs Saïed, qui refuse de se soumettre à ces "diktats". "C'est très révélateur de sa position anti-occidentale et nationaliste arabe", pointe Michaël Ayari.

Sorties racistes et migrants ciblés

Occidentaux, journalistes, politiques... Nombreux sont ceux qui en veulent à la Tunisie, selon Kaïs Saïed. A cette liste s'ajoutent les migrants subsahariens, persécutés depuis plusieurs mois par le régime, notamment à Sfax. Cette ville côtière dans l'est du pays est le principal point de départ pour l'émigration clandestine vers l'Europe.

L'ONG Human Rights Watch (HRW) a assuré le 19 juillet avoir recueilli plus de 20 témoignages sur des abus qui comprennent "des passages à tabac, des arrestations et détentions arbitraires, des expulsions collectives, des actions dangereuses en mer, des évictions forcées, le vol d'argent et d'effets personnels". HRW rapporte qu'un groupe de 1 200 migrants subsahariens a été "expulsé et transféré de force par les forces de sécurité tunisiennes aux frontières avec Libye et Algérie début juillet".

Kaïs Saïed est loin d'apaiser ces tensions. En février, le chef de l'Etat avait soutenu que l'immigration clandestine relevait d'une "entreprise criminelle ourdie à l'orée de ce siècle pour changer la composition démographique de la Tunisie", afin qu'elle soit considérée comme un pays "africain seulement". Cette théorie, qui s'apparente à celle raciste et complotiste du "grand remplacement", a été immédiatement dénoncée par les ONG internationales.

"La crise migratoire est, encore une fois, vue comme un grand complot contre le pays."

Hatem Nafti, essayiste tunisien

à franceinfo

Malgré tout, la grande majorité de l'opinion publique suit. "Dans ses soutiens, on retrouve beaucoup de nostalgiques de l'ancien dirigeant Ben Ali. Ils vivaient sous un régime autoritaire, mais la vie n'était pas chère, les services publics étaient bons… Ils se disent qu'en revenant à l'autoritarisme, on retrouvera une bonne situation socio-économique, analyse Michaël Ayari. D'autres encore trouvent que le pays n'est pas mûr pour la démocratie et qu'il faut plus d'ordre."

Il arrive cependant que des manifestants descendent dans les rues de Tunis pour dénoncer la dérive autoritaire de Kaïs Saïed. Mais ils sont rarement plus de quelques milliers. Comme en mars où ils ont marché à l'appel du principal syndicat du pays, l'UGTT, aux cris de "Liberté, à bas l'Etat policier !" et "Stop à l'appauvrissement !". Contre le traitement réservé aux migrants clandestins, mi-juillet, ils étaient une centaine. A ce jour, pour ces contempteurs du pouvoir en place, "il n'y a pas de contre-proposition solide, car c'est la guerre entre les partis d'opposition", déplore Hatem Nafti.

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