Assassinat de Samuel Paty : une semaine après, où en est l'enquête ?

Sept personnes sont actuellement mises en examen et les enquêteurs continuent de se pencher sur le profil d'Abdoullakh Anzorov, l'auteur de l'attaque contre le professeur d'histoire-géographie.

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Une photo de Samuel Paty projetée sur la façade du Conseil régional de la région Occitanie, le 21 octobre 2020 à Toulouse (Haute-Garonne).  (ALAIN PITTON / NURPHOTO / AFP)

Une semaine après l'assassinat barbare de Samuel Paty, près de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), des interrogations perdurent. Les enquêteurs commencent à avoir une idée précise de l'enchaînement des faits ayant conduit à la décapitation de ce professeur d'histoire-géographie de 47 ans, mais des zones d'ombre subsistent sur la radicalisation de l'assaillant. La justice va devoir également déterminer le degré de responsabilité des sept personnes mises en examen. Franceinfo fait le point sur l'enquête.

Le déroulement des faits

Tout commence avec un cours d'enseignement moral et civique sur la liberté d'expression, lors duquel Samuel Paty montre à ses élèves des caricatures de Mahomet. Il propose alors aux élèves qui pourraient se sentir heurtés de détourner le regard, selon les déclarations du professeur devant des policiers qui l'ont interrogé sur ce cours.

Mais certains parents vont rapidement exprimer un mécontentement et un parent d'élève, Brahim C., va se livrer à une bataille sur les réseaux sociaux pour demander des sanctions contre Samuel Paty, en indiquant le nom du professeur ainsi que l'adresse du collège. Ce père de famille, en se basant sur le récit de sa fille qui n'était même pas présente au cours en question, reproche à l'enseignant d'avoir stigmatisé les élèves musulmans. La diatribe lancée par le parent d'élève sur les réseaux sociaux reposait "sur des faits matériellement inexacts", a déclaré le procureur du Parquet national antiterroriste, Jean-François Ricard, lors d'une conférence de presse.

Une vidéo réalisée par Brahim C. est alors abondamment partagée sur les réseaux sociaux. L'assaillant, Abdoullakh Anzorov, prend connaissance de cette affaire via les réseaux sociaux. Le vendredi 16 octobre, vers 14 heures, il se rend à l'entrée du collège du Bois d'Aulne, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines). Il aborde un élève en lui offrant 300 ou 350 euros et lui remet une partie de la somme immédiatement. Ce collégien, accompagné d'un de ses camarades, donne une description physique de Samuel Paty. Peu avant 17 heures, plusieurs adolescents en lien avec les premiers désignent à Abdoullakh Anzorov le professeur, qui est en train de sortir du collège. Le terroriste se lance alors à la poursuite de sa victime. Il attaque le professeur, le décapite et diffuse sur Twitter une photo accompagnée d'une revendication. Il est ensuite abattu par la police.

Le profil d'Abdoullakh Anzorov

Abdoullakh Anzorov est un Russe d'origine tchétchène, né le 12 mars 2002 à Moscou. Il bénéficiait du statut de réfugié, possédait un titre de séjour délivré le 4 mars dernier et habitait à Evreux, dans l'Eure. Il était inconnu des services de renseignement, mais était connu pour des faits de dégradation de biens publics et de violences en réunion, alors qu'il était encore mineur. Ses voisins décrivent un jeune homme "discret", "plongé dans la religion" depuis trois ans. 

La radicalisation d'Abdoullakh Anzorov ne fait aucun doute pour les autorités. Le procureur antiterroriste a expliqué que les enquêteurs avaient retrouvé dans son téléphone portable le texte de revendication envoyé sur Twitter, ainsi que la photo de la tête de la victime, envoyée à 16h57 sur Twitter. Elle était accompagnée d'un message adressé à Emmanuel Macron, "le dirigeant des infidèles", où le terroriste explique vouloir se venger de celui "qui a osé rabaisser Muhammad". Le compte Twitter d'Anzorov confirmait d'ailleurs cette radicalisation. Il avait été signalé plusieurs fois depuis juillet à la plateforme du ministère de l'Intérieur Pharos.

Au fil des mois et notamment à partir de septembre, la radicalisation d'Anzorov se fait de plus en plus évidente. Selon BFMTV, en garde à vue, la famille de l'assaillant a daté cette radicalisation d'au moins six mois, expliquant qu'il était devenu prosélyte et qu'il s'était mis à écouter des prêches extrémistes. A la mi-septembre, le jeune Tchétchène échange via Instagram avec un correspondant installé à Idlib, la poche de résistance rebelle et jihadiste située dans le nord-ouest de la Syrie, selon une information du Parisien dont franceinfo a eu confirmation. Tous deux parlent de "martyre" et de "hijra" (émigration dans un pays musulman). Il ne fait guère de doute qu'à cette date-là, Anzorov cherche à gagner la Syrie. Ces échanges échappent aux services antiterroristes. 

Selon Le Parisien et BFMTV, Anzorov a même été en contact avec deux jihadistes se trouvant en Syrie. Après avoir décapité Samuel Paty, le jeune terroriste a partagé son crime avec un compte Instagram russophone. L'interlocuteur lui aurait alors répondu "Allahou akbar". Les enquêteurs cherchent désormais à déterminer si ces contacts ont joué un rôle dans la mort de Samuel Paty. "Rien ne dit à ce stade qu'Anzorov a été téléguidé de l'étranger, confie une source au Parisien. Auprès de ses interlocuteurs en Syrie, il semble plutôt être dans la démonstration, vouloir prouver sa valeur."

Les sept personnes mises en examen

Trois proches du terroriste ont été mis en examen, soupçonnés d'avoir apporté une aide matérielle à Anzorov. Azim E., âgé de 19 ans et ami de longue date d'Abdoullakh Anzorov, est suspecté de l'avoir accompagné la veille des faits dans une coutellerie de Rouen pour l'achat d'un couteau. Une arme retrouvée à proximité du corps du terroriste. Naïm B., âgé de 18 ans, a quant à lui déclaré avoir véhiculé le terroriste à proximité du collège. Enfin, Yussuf C., âgé de 18 ans, est mis en examen du fait de "contacts très rapprochés" avec Abdoullakh Anzorov, et "du partage manifeste de leur idéologie radicale", selon les mots du procureur. Naïm B. et Azim E. ont été mis en examen pour "complicité d'assassinat en relation avec une entreprise terroriste". Yussuf C. a lui été mis en examen pour "association de malfaiteurs terroriste en vue de commettre des crimes d'atteintes aux personnes".

Deux mineurs de 14 et 15 ans, soupçonnés d'avoir reçu de l'argent de la part de l'assaillant, ont été mis en examen pour "complicité d'assassinat en relation avec une entreprise terroriste" et remis en liberté sous contrôle judiciaire. Ils sont soupçonnés d'avoir fourni au terroriste, contre de l'argent, des renseignements sur Samuel Paty. L'identification du professeur par l'assaillant "n'a été rendue possible que grâce à l'intervention de collégiens", a affirmé le procureur. 

Enfin, Brahim C. et Abdelhakim Sefrioui ont été mis en examen pour "complicité d'assassinat terroriste". Le premier est le parent d'élève du collège du Bois d'Aulne à l'origine des vidéos diffusés sur les réseaux sociaux et réclamant des sanctions contre le professeur. Dans l'une des vidéos, rapidement devenue virale, il traite notamment le professeur de "voyou". Il a également donné sur les réseaux sociaux le nom de Samuel Paty et l'adresse du collège. Les enquêteurs antiterroristes s'intéressent aussi à des messages échangés entre ce père de famille et Abdoullakh Anzorov. 

Figure de l'islam radical, Abdelhakim Sefrioui s'est rendu au collège pour en rencontrer la principale et se plaindre de Samuel Paty. Il est ensuite apparu dans une vidéo où il se présente comme "membre du Conseil des imams de France". Il y déclare qu'"Emmanuel Macron a attisé la haine contre les musulmans" et que l'enseignant "est un voyou". Le procureur antiterroriste établit "un lien de causalité direct" entre les agissements du parent d'élève et d'Abdelhakim Sefrioui et la mort de Samuel Paty.

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