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Manifestations contre la réforme des retraites, affrontements à Sainte-Soline... La France a-t-elle un problème avec sa doctrine du maintien de l'ordre ?

Article rédigé par Juliette Campion
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min
Des gendarmes mobiles en quads lors de la manifestation contre les mégabassines à Sainte-Soline (Deux-Sèvres), le 25 mars 2023. (THIBAUD MORITZ / AFP)
Utilisation massive des grenades lacrymogènes et des nasses, recours aux gardes à vue, usages non conformes des LBD… Les méthodes des forces de l'ordre sont très critiquées.

Après des semaines d'escalade de la violence dans le mouvement de contestation contre la réforme des retraites, ainsi que lors de la manifestation contre la "méga bassine" de Sainte-Soline (Deux-Sèvres), le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin doit s'expliquer sur la question du maintien de l'ordre, mercredi 5 avril, devant la commission des lois de l'Assemblée nationale. Depuis l'utilisation de l'article 49.3 pour faire adopter la réforme des retraites, de nombreux incidents ont éclaté en marge des manifestations. Si le ministre de l'Intérieur pointe la responsabilité des "casseurs" et de "l'ultragauche" dans la montée des tensions, beaucoup s'alarment de la brutalité des forces de l'ordre, à l'image du Conseil de l'Europe, qui relève un "usage excessif de la force" en France. 

Les affrontements ont franchi un cap à Sainte-Soline, samedi 25 mars, où 47 gendarmes ont été blessés, d'après le décompte des autorités. Côté manifestants, les organisateurs ont fait état de 200 participants blessés, dont 40 grièvement. Parmi eux, deux ont été plongés dans le coma et l'un l'est toujours. La Défenseure des droits s'est saisie de leurs cas.  

Alors que jeudi marque la onzième journée de mobilisation contre la réforme des retraites, franceinfo se penche sur les critiques formulées à l'encontre du système de maintien de l'ordre en France, qui a pourtant fait figure de modèle pendant des décennies.

"Une période de désescalade" entre 1970 et 1990

Pour comprendre le fonctionnement français en matière de maintien de l'ordre, il faut remonter à 2010, lorsque neuf pays européens se réunissent à l'initiative de la Suède pour trouver des moyens d'apaiser les relations souvent tendues entre manifestants et forces de l'ordre sur le Vieux Continent. Durant trois ans, ces pays "élaborent des stratégies de désescalade, toujours employées aujourd'hui", expose Olivier Fillieule, professeur de sociologie politique à l'institut d'études politiques de l'université de Lausanne et chercheur au CNRS. 

La France choisit de ne pas participer à l'initiative. D'abord "car elle n'avait pas connu d'épisodes catastrophiques de maintien de l'ordre, comme lors du G8 à Gênes (Italie) en 2001 [où de violents affrontements avaient opposé durant trois jours police et manifestants, faisant un mort et plusieurs centaines de blessés], ou en Angleterre avec les hooligans", précise Olivier Fillieule. Et aussi par orgueil, glisse le chercheur, "parce qu'il y avait un côté 'on est les meilleurs', on a quasiment inventé le maintien de l'ordre, donc on n'a pas de leçons à recevoir." 

Il est vrai qu'à ce moment-là, l'Hexagone jouissait d'une certaine réputation en la matière, construite sur sa gestion des manifestations de Mai 68. Après ces événements, "une période de désescalade dans le maintien de l’ordre s’ouvre en France, qui durera pendant toute la période des années 1970, 1980, 1990", explique Vincent Milliot, professeur d'histoire moderne à l'Université Paris 8 et spécialiste de la police. "On acceptait un peu de désordre pour éviter de jeter de l'huile sur le feu", poursuit-il. 

"On s'appuyait sur des forces spécialisées, toujours dans l'idée qu'il fallait intervenir le plus tard possible et éviter le contact direct avec la foule."

Vincent Milliot, historien

à franceinfo

Les manifestations étaient alors encadrées par les gendarmes mobiles, créés dans les années 1920, et les CRS, fondées en 1945, tous formés spécifiquement au maintien de l'ordre. "Aujourd'hui encore, ils ont gardé un très haut niveau de professionnalisme", souligne Olivier Fillieule. 

Un tournant dans les années 2000 

Ce modèle vole toutefois en éclats au début des années 2000, d'abord pour des raisons politiques. La grève de 1995 contre la réforme des retraites a paralysé la France pendant trois semaines, poussant plus de 2 millions de personnes dans la rue, seuil à partir duquel Alain Juppé avait prévenu qu'il retirerait son projet. Ce qu'il a fait. 

"Depuis cette date, les gouvernements ont clairement énoncé qu'ils ne cèderaient plus face à la rue", commente Vincent Milliot, mentionnant tout de même l'exception du contrat première embauche (CPE) de Dominique de Villepin, en 2006, abandonné après une forte mobilisation dans les rues. "Mais en dehors de ce recul, la position, c'est : 'la rue ne doit pas faire la loi.'" 

"Le refus d'entendre les manifestations a entraîné la nécessité de renforcer les modalités de la répression. C'est pourquoi on assiste à une brutalisation du maintien de l'ordre." 

Olivier Fillieule, sociologue

à franceinfo

L'année 2005 a en outre été marquée par trois semaines d'émeutes, qui ont embrasé les banlieues françaises. Cette période a beaucoup influencé les responsables policiers, y compris au ministère de l'Intérieur. "On a commencé à traiter les manifestations comme des émeutes urbaines", explique Vincent Denis, maître de conférences en histoire moderne à l'Université Paris Panthéon-Sorbonne. "C'est dans ces années-là, et notamment en 2008 sous l'impulsion de Nicolas Sarkozy, qu'on a vu apparaître les groupes très mobiles de la BAC [brigade anticriminalité], puis les fameuses Brav-M dix ans plus tard. Dans les deux cas, ils s'agit de compagnies d'intervention dont le métier n'est pas le maintien de l'ordre", fait valoir l'historien. 

Des Brav-M sans "culture du maintien de l'ordre"

Depuis, ces unités sont quasi-systématiquement mobilisées. La faute au manque d'effectifs suffisants parmi les professionnels du maintien de l'ordre, dont les effectifs ont peu à peu diminué, en partie parce qu'à la fin des années 1990, "la conflictualité sociale a diminué, et le maintien de l'ordre se résumait essentiellement à la gestion des supporters, lors des matchs de foot", précise Vincent Milliot. Mais aussi parce que comme tous les services publics, les fonctionnaires de police ont été soumis à une diète budgétaire, relève Olivier Fillieule. 

Problème : la BAC, comme les Brav-M, n'ont pas la même formation, ni la même culture hiérarchique que les gendarmes et les CRS. "Les forces de police et de gendarmerie en maintien de l'ordre n'ont pas de marge d'initiative. Ils ont une formation militaire et obéissent aux ordres d'une chaîne hiérarchique", détaille Olivier Fillieule. Tandis que le travail des unités de police mobile fonctionne sur l'initiative du fonctionnaire. "Ils sont formés au 'saute-dessus', à l'interpellation rapide. Ils sont bons dans leurs tâches habituelles, mais n'ont pas l'habitude, ni la culture du maintien de l'ordre"

"Le travail des Brav-M, c'est de chopper des gars et de les mettre par terre. Ils déploient de la violence. C'est tout ce qui ne doit pas arriver en maintien de l'ordre." 

Olivier Fillieule, sociologue

à franceinfo

Ces unités se retrouvent face à des foules denses, et possèdent d'un arsenal fourni, l'un des plus étoffés en Europe. Elles sont notamment armées des très décriés lanceurs de balles de défense (LBD). "Aucune police européenne ne dispose de ces équipements dans le maintien de l'ordre", note Vincent Milliot. Et le manque de formation des policiers qui les utilisent est pointé du doigt.

"La BAC utilise des LBD alors qu'ils sont très peu formés à l'utilisation de cette arme", relaie Emilie Schmidt, responsable programmes et plaidoyer de l'Acat-France, une association de défense des droits de l'homme. "Certains procèdent à des tirs à cinq mètres, ce qui est complètement illégal, sans parler de ceux qui visent directement le visage", précise de son côté Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et auteur de De la police en démocratie (Grasset, 2016).

Un recours aux armes qui détonne

Emilie Schmidt regrette également l'explosion de l'utilisation de grenades de tous types, principalement de désencerclement et lacrymogènes. "On demande leur abandon, car elles sont extrêmement dangereuses. Elles peuvent causer des lésions très importantes, à vie", expose-t-elle. Un cheminot a ainsi perdu un œil après avoir été touché par une grenade de désencerclement lors de la manifestation du 23 mars, à Paris. En 2016, un militant syndical avait été éborgné dans les mêmes conditions, lors de la manifestation contre la loi Travail. Quant aux grenades offensives de type OF F1, il aura fallu attendre la mort de Rémi Fraisse, à Sivens (Tarn), en octobre 2014, pour qu'elles soient définitivement interdites en contexte de maintien de l'ordre. 

Ce recours aux armes dans les manifestations est loin d'être systématique chez nos voisins européens. "Les Anglais n'en portent pas du tout, pendant ou en dehors des manifestations, sauf une toute petite partie de la police, comparable au Raid chez nous", illustre Sebastian Roché. De même, en Norvège, en Islande et en Allemagne : les polices ne sont pas armées. "Sans que l'on ait constaté d'effets négatifs", souligne le politologue, qui explique que ces pays appliquent, autant que possible, "une doctrine de la négociation".

"Le choix d'une police qui fait peur"

Au-delà de l'armement des policiers, les chercheurs interrogés par franceinfo pointent l'interdépendance très forte entre le gouvernement et la police. "Les consignes données varient en fonction des objectifs politiques. Il y a donc toutes les chances pour que ces consignes soient contre-productives en termes de maintien de l'ordre", tranche Olivier Fillieule.  

"Cette intrusion permanente du pouvoir politique dans des considérations qui devraient rester techniques, c'est la maladie dont souffre la France."

Olivier Fillieule, sociologue

à franceinfo

Ces consignes directes du pouvoir se traduisent notamment sur le terrain de la répression judiciaire, avec la multiplication de placements en garde à vue, comme ce fut le cas lors des manifestations dites "sauvages" après l'utilisation du 49.3 pour faire adopter la réforme des retraites. Des avocats, magistrats et politiques ont considéré ces arrestations comme "arbitraires", sans aucune preuve de culpabilité. La Défenseure des droits a également tiré la sonnette d'alarme à ce sujet. "C'était déjà arrivé pendant les 'gilets jaunes', avec des interpellations préventives massives, empêchant les citoyens de manifester avant même qu'ils aient rejoint le cortège", relate Vincent Milliot.

Ces pratiques ont pour conséquence d'entretenir une certaine défiance de la population vis-à-vis de la police, liée aussi au manque d'indépendance de l'IGPN et de l'IGGN, chargées d'enquêter sur les dérives des policiers et gendarmes. "Le contrôle de la police est effectué par elle-même. Il n'y a qu'en France que cela fonctionne comme ça, c'est aberrant", tance Olivier Fillieule. "On a fait le choix d'une police qui fait peur, depuis 15 ou 20 ans", regrette Vincent Denis, qui y voit "le symptôme d'un grand malaise démocratique." 

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